Pendant des millénaires, l’heure a été une affaire de Soleil ; ce jeudi, à Versailles, les gardiens du temps ont voté pour que nos horloges cessent de le suivre à la seconde près.
Les États membres du Bureau international des poids et mesures (BIPM) se réunissaient pour la 28e Conférence générale des poids et mesures (CGPM). Ils ont adopté à la majorité la fin de la seconde intercalaire. À partir du 20 mai 2027, le Temps universel coordonné (UTC), l’heure de référence de toute la planète, deviendra continu.
Il pourra s’éloigner de la rotation de la Terre jusqu’à une heure entière avant qu’on ne le recale. Le petit ajustement qui faisait tenir ensemble le ciel et les horloges depuis 1972 disparaît.
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Le Temps universel coordonné va cesser de suivre la rotation de la Terre
Pour comprendre ce qui vient de se jouer, il faut savoir que le monde vivait jusqu’à présent avec deux temps.
Le premier est le plus ancien : il suit la rotation de la Terre. Les spécialistes l’appellent UT1. Un tour de planète, un jour. Pendant longtemps, la seconde elle-même en découlait : elle valait la 86 400e partie du jour solaire moyen.
Le second temps est né dans les laboratoires. Depuis 1967, la seconde est définie par les oscillations de l’atome de césium, d’une régularité qu’aucune planète ne peut égaler. Des centaines d’horloges atomiques réparties sur le globe battent cette seconde-là. Le BIPM en fait une moyenne pondérée, qui donne l’UTC. Ce temps-là règle nos téléphones, nos ordinateurs, les avions, les bateaux, les satellites et les réseaux électriques.
Le problème, c’est que la Terre est une piètre horlogère. Les marées la freinent lentement, et les mouvements de son noyau comme les déplacements de masses à sa surface ajoutent leurs propres caprices.
Résultat : le jour astronomique ne colle jamais parfaitement aux 86 400 secondes atomiques. Il dérive d’une fraction de milliseconde par-ci, d’une autre par-là, et ces miettes finissent par s’additionner.
La seconde en rab, une rustine vieille de cinquante ans
En 1972, les métrologues ont trouvé un compromis. Chaque fois que l’écart entre l’UTC et la rotation terrestre approche les 0,9 seconde, on ajoute une seconde à l’horloge mondiale. Ce jour-là, la dernière minute compte soixante et une secondes, et les horloges affichent un improbable 23:59:60. L’opération a été répétée vingt-sept fois depuis.
Le bricolage fonctionnait sur le papier. Les machines, elles, l’ont toujours mal digéré.
En 2012, une seconde intercalaire a ainsi fait dérailler des serveurs sous Linux. Plusieurs géants du numérique ont fini par inventer leurs propres méthodes, en « étalant » la seconde supplémentaire sur plusieurs heures. Chacun a fait à sa façon, si bien que, le jour J, toutes ces horloges ne donnaient plus exactement la même heure.
Quand la Terre s’est mise à accélérer
Pendant des décennies, le scénario était toujours le même : la Terre ralentissait, on ajoutait une seconde. Au milieu des années 2010, la planète a changé de comportement et s’est mise à tourner un peu plus vite. Pour la première fois, les spécialistes ont envisagé l’inverse : une seconde intercalaire négative, qui supprimerait une seconde au temps officiel. Elle pourrait devenir nécessaire dès 2029.
Les ingénieurs ont aussitôt parlé d’un « mini bug de l’an 2000 ». Aucune seconde n’a jamais été retirée de l’horloge mondiale. Aucun logiciel n’a donc jamais été éprouvé en conditions réelles face à une minute de cinquante-neuf secondes. Le BIPM a fait ses calculs : en attendant 2035, l’échéance fixée par une première décision de la CGPM en 2022, le risque de devoir appliquer une seconde négative atteignait environ 30 %. Les opérateurs consultés ont jugé que même 10 % de risque était de trop.
Côté américain, l’Observatoire naval, qui gère le temps du GPS, a tranché. Pour ses responsables, éviter la seconde négative est la première raison d’élargir la marge entre les deux temps. Les organismes de normalisation des télécoms ont réclamé, eux aussi, qu’on avance le calendrier. Ce sera donc 2027 au lieu de 2035.
Une heure de marge, et le ciel prend le large
La solution retenue tolérera beaucoup plus d’écart. L’UTC et la rotation terrestre pourront diverger jusqu’à 3 600 secondes, soit une heure. Le jour où ce plafond sera atteint, on ajoutera une heure intercalaire d’un seul coup.
Au rythme actuel des dérives, ce n’est pas pour demain : plusieurs siècles au moins, plus d’un millénaire selon certaines projections.
| Critère | Seconde intercalaire (1972-2027) | Heure intercalaire (dès le 20 mai 2027) |
|---|---|---|
| Écart toléré avec la rotation terrestre | Moins d’une seconde | Jusqu’à une heure (3 600 secondes) |
| Fréquence des corrections | 27 ajouts en un peu plus de cinquante ans | Pas avant plusieurs siècles |
| Seconde négative | Possible dès 2029, jamais testée | Écartée |
| Conséquence pour l’informatique | Discontinuités répétées, pannes ponctuelles | Temps continu, aucun saut à gérer pendant des générations |
| Lien avec le Soleil | Calé à la seconde près | Décalage croissant, sans correction pendant des siècles |
Noël Dimarcq, chercheur au CNRS et président du comité consultatif du BIPM consacré au temps et aux fréquences, a pris la parole juste avant le vote. Il a rappelé que le débat durait depuis une trentaine d’années et que la communauté était enfin prête à trancher. La France a d’ailleurs beaucoup pesé dans ce dossier, et ses métrologues ont mené une bonne part du travail de conviction.
Au quotidien, personne ne sentira la différence. Votre réveil sonnera à la même heure, et votre montre ne bougera pas.
Pour les réseaux, les places boursières et les centres de données, c’est un vrai soulagement.
Un divorce à l’amiable, mais un divorce
Le temps astronomique ne disparaît pas pour autant. Les spécialistes de la rotation terrestre continueront de mesurer UT1 au millième de seconde, et les astronomes comme les opérateurs de satellites s’en serviront toujours. Ce qui change, c’est la hiérarchie. Depuis l’Antiquité, le ciel donnait l’heure et les instruments s’efforçaient de le suivre. Désormais, l’atome donne l’heure, et la Terre peut dériver à son rythme.
Signe des temps, la même conférence de Versailles avait aussi à son ordre du jour la création d’une échelle de temps lunaire, pour les missions qui s’installeront autour de la Lune. Le temps des métrologues n’appartient déjà plus à une seule planète.
Il est très probable qu’aucune personne vivante aujourd’hui ne verra l’heure intercalaire. Il n’est même pas certain que nos lointains descendants prendront la peine de l’appliquer. Faute de correction, le midi des horloges continuera de glisser, imperceptiblement, loin du midi du Soleil, jusqu’au jour où quelqu’un devra décider s’il faut encore les réconcilier.
Sources principales :
- Bureau international des poids et mesures (BIPM), Résolution 5 de la 28e CGPM (2026) — Sur les actions techniques nécessaires pour assurer la continuité de l’UTC (15 octobre 2026)
https://www.bipm.org/fr/cgpm-2026/resolution-5
Texte officiel de la résolution adoptée : UTC continu à partir du 20 mai 2027, écart maximal UT1-UTC fixé à 3 600 secondes (une heure). - Bureau international des poids et mesures (BIPM), Résolution 4 de la 27e CGPM (2022) — Sur l’utilisation et le développement futur de l’UTC
https://www.bipm.org/fr/CGPM/db/27/4/
Première décision, en 2022, de supprimer la seconde intercalaire avant 2035, et mandat donné au BIPM pour préparer la résolution de 2026. - Scientific American, Scientists just voted to redefine how the world keeps time (15 octobre 2026)
https://www.scientificamerican.com/article/scientists-just-voted-to-redefine-how-the-world-keeps-time/
Compte rendu du vote, avec la déclaration de Noël Dimarcq (CNRS) et le témoignage de Nick Stamatakos (US Naval Observatory).



