L’Europe a perdu Dukovany et ne veut pas que cela se reproduise.
En juillet 2024, Prague avait préféré le coréen KHNP au français EDF pour construire ses deux prochains réacteurs nucléaires. Un revers industriel de 15,8 milliards d’euros, encaissé publiquement par Paris.
Dix-huit mois plus tard, Bruxelles contre-attaque. L’Industrial Accelerator Act, proposé par la Commission européenne le 4 mars 2026, veut imposer des critères « Made in EU » dans tous les grands contrats industriels publics, nucléaire inclus.
À Séoul, on commence à s’inquiéter. Le 20 octobre 2026, le ministre coréen du Commerce Kim Jeong-kwan a profité d’une réunion de suivi du chantier de Dukovany pour alerter son homologue tchèque Karel Havlíček : le texte européen pourrait « restreindre excessivement » la participation des pays tiers aux prochains appels d’offres.
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« Made in EU » imposé par l’UE pour les grands contrats industriels publics inquiète la Corée du Sud
Ce qui s’est dit à la réunion du 20 octobre
Le compte rendu publié par le ministère coréen du Commerce est explicite. Les deux parties ont d’abord confirmé que le chantier se déroulait selon le calendrier prévu, et ont passé en revue les étapes à venir, notamment le dépôt de la demande d’autorisation locale en République tchèque.
Les deux ministres ont ensuite évoqué les moyens de renforcer la coopération industrielle entre leurs deux pays, au-delà de Dukovany, en vue des autres contrats nucléaires en préparation. Kim Jeong-kwan a surtout demandé à Prague de poursuivre « ses efforts diplomatiques au sein de l’UE pour que l’Industrial Accelerator Act n’entrave pas la coopération bilatérale ». Le ministre coréen a également confirmé l’intérêt de Séoul pour les deux unités supplémentaires actuellement envisagées à la centrale de Temelín, deuxième site nucléaire tchèque. La prochaine réunion du comité de pilotage aura lieu en Corée du Sud d’ici la fin de l’année.
Rappel : le choc du 17 juillet 2024
Pour comprendre pourquoi l’IAA est perçu à Séoul comme une menace, il faut revenir au 17 juillet 2024. Ce jour-là, le gouvernement tchèque annonçait que KHNP, l’opérateur et constructeur public coréen, avait été choisi comme adjudicataire préférentiel pour les deux nouvelles tranches de Dukovany, battant notamment le candidat français EDF, qui s’appuyait sur sa filiale Framatome pour la technologie. La décision avait été vécue comme un revers industriel majeur à Paris : la France, qui dispose du principal parc nucléaire d’Europe et qui venait de signer en 2023 une relance de son programme avec six EPR2 commandés, se retrouvait exclue d’un contrat européen de référence, remporté par un acteur extra-européen avec un soutien étatique massif. KHNP proposait une variante APR1000 de son réacteur APR1400, moins puissante mais mieux adaptée au gabarit du site, un prix compétitif et un calendrier serré.
L’affaire s’est ensuite compliquée sur deux fronts, chacun porté par un perdant. Westinghouse, écarté en janvier 2024 de la finale au profit de KHNP et EDF, attaquait depuis octobre 2022 KHNP devant les tribunaux américains, accusant le Coréen d’utiliser sans licence sa technologie System 80 intégrée au design APR1400 via la société Combustion Engineering, absorbée par Westinghouse en 2001. EDF, écarté au terme de la finale, a ouvert son propre chantier juridique. Le 27 août 2024, le groupe français saisit l’Office tchèque de la protection de la concurrence (ÚOHS) en même temps que Westinghouse. Le 9 octobre 2024, EDF dépose une plainte complémentaire auprès de la Commission européenne, invoquant le règlement sur les subventions étrangères (FSR) et soupçonnant Séoul de soutenir massivement l’offre coréenne. Les deux recours tchèques sont rejetés fin octobre 2024, puis définitivement au printemps 2025. EDF persiste et saisit le tribunal régional de Brno, qui prononce le 6 mai 2025 une mesure conservatoire bloquant la signature du contrat KHNP prévue le lendemain. Un coup de théâtre levé en juin 2025 par la Cour suprême administrative tchèque, saisie en cassation par EDU II et KHNP. Dans l’intervalle, le vice-président de la Commission chargé de la Prospérité et de la Stratégie industrielle, Stéphane Séjourné, avait publiquement demandé à Prague de reporter la signature. En vain.
Côté américain, l’issue est venue le 16 janvier 2025 : Westinghouse, KEPCO (maison mère de KHNP) et KHNP annoncent un accord mondial de règlement, dont les termes restent confidentiels. Le contrat EPC pour Dukovany 5 et 6 est finalement signé en juin 2025, après la levée du blocage judiciaire de Brno. Il porte aussi sur la fourniture du combustible nucléaire pour une dizaine d’années, soit le chargement initial et cinq recharges.
L’Industrial Accelerator Act, un outil taillé pour les contrats comme Dukovany
L’IAA proposé par la Commission européenne poursuit un objectif macroéconomique affiché : faire passer la part de l’industrie manufacturière dans le PIB européen de 14,3 % en 2024 à 20 % à l’horizon 2030-2035, et préserver ou créer environ 150 000 emplois dans les secteurs stratégiques. Pour y parvenir, le texte s’articule autour de quatre instruments : des préférences « Made in EU » dans les marchés publics et les dispositifs d’aide, un filtrage renforcé des investissements directs étrangers dans les secteurs stratégiques, une réforme accélérée des procédures d’autorisation, et la désignation par les États membres de « zones d’accélération industrielle ».
Les technologies couvertes sont celles identifiées comme stratégiques par le Net-Zero Industry Act de 2024 : batteries, panneaux solaires, pompes à chaleur, éoliennes onshore et offshore, électrolyseurs, et surtout, explicitement, les technologies d’énergie nucléaire de fission. C’est ce dernier ajout qui change la donne pour les acteurs non-européens. Jusqu’ici, le nucléaire européen était régulé par Euratom et par les règles classiques des marchés publics, qui n’imposaient pas de contenu local. L’IAA introduit une préférence structurelle pour les technologies et composants d’origine européenne.
Les dispositions ne seront pas rétroactives : les règles s’appliqueront aux appels d’offres lancés à partir du 1er janvier 2029, soit après l’adjudication déjà conclue à Dukovany 5 et 6. Mais la phase 2 du programme tchèque, qui pourrait concerner deux unités supplémentaires à Temelín, serait pleinement visée. De même pour tous les grands contrats nucléaires attendus dans les années 2030 : Pologne (en complément du projet AP1000 déjà attribué à Westinghouse pour le site de Choczewo), Slovénie, Bulgarie, Pays-Bas, Suède. Un marché qui pourrait atteindre, selon les estimations croisées de l’AIE et de la Nuclear Energy Agency de l’OCDE, 150 à 200 milliards d’euros sur quinze ans.
Pourquoi la Corée craint plus que les autres l’IAA ?
Le texte de l’IAA prévoit une exemption pour les contenus provenant de pays liés à l’UE par un accord de libre-échange ou membres de l’Accord sur les marchés publics de l’OMC. La Corée du Sud est bien signataire d’un FTA avec l’UE depuis 2011, et membre du GPA. Sur le papier, l’exemption devrait donc jouer. Mais l’article 17(3)(a) du projet de règlement laisse une marge d’interprétation importante sur les règles d’origine effectivement applicables aux composants nucléaires, et sur les exigences additionnelles de main-d’œuvre européenne (au moins 50 % des effectifs lors de la construction et de l’exploitation) qui pourraient s’ajouter.
Pour KHNP, qui construit avec un écosystème industriel coréen très intégré (fournisseurs de pompes, de cuves, de systèmes de contrôle), la contrainte des 50 % d’effectifs européens serait structurellement difficile à tenir sur une tranche nouvelle. L’enjeu est encore plus sensible pour la phase 2 de Dukovany et pour les deux unités de Temelín : si KHNP veut rester dans la course, elle devra probablement signer des partenariats industriels avec des fournisseurs tchèques, polonais ou français, ce qui augmentera les coûts, allongera les délais et pourrait faire perdre tout l’avantage compétitif qui lui a permis de remporter le premier appel d’offres. Westinghouse, exempté via l’accord GPA et l’alliance stratégique OTAN, est dans une position bien plus confortable.
Et EDF dans tout ça ?
EDF n’est pas directement cité dans l’affaire du 20 octobre, mais sa présence est en filigrane de tout le dossier. Le groupe français, dont les équipes avaient fait du dossier Dukovany une priorité absolue en 2023-2024, a perdu et on peut comprendre qu’à l’heure de la « souveraineté industrielle » clamée par Bruxelles, cette défaite ne passe pas.
Ce dossier n’est donc pas étranger à la position française au Conseil européen, qui a fortement poussé pour que l’IAA inclue le nucléaire parmi les secteurs couverts par les clauses « Made in EU ». Paris n’a jamais caché sa doctrine : l’Europe nucléaire doit d’abord s’équiper européen. Si la relecture des règles permet aux prochains contrats nucléaires continentaux de favoriser EDF-Framatome, le ministère français de l’Économie n’y verra pas d’inconvénient.
Les débats au sein du Conseil n’en sont pas moins houleux. Les pays nordiques et plusieurs États d’Europe centrale, dont la République tchèque elle-même, défendent une approche « Made with Europe » plutôt que « Made in EU », qui préserverait l’accès des fournisseurs extracommunautaires moyennant un transfert partiel de technologie et une création d’emplois locaux. Prague est dans une position inconfortable : elle a elle-même choisi KHNP, elle doit protéger son choix, mais elle siège aussi au Conseil où se décide un texte qui pourrait fragiliser cette option pour l’avenir.
L’issue de la bataille se jouera dans les prochains mois, entre les trilogues UE (Conseil, Parlement, Commission) et les négociations techniques sur les règles d’origine. Pour la Corée, l’enjeu dépasse Dukovany : il concerne tout son modèle d’exportation nucléaire, qui repose sur la capacité à proposer un package clé en main compétitif en Europe centrale et orientale. Pour EDF et la France, c’est l’occasion de reprendre pied dans un marché qu’ils dominaient historiquement, et dont ils ont été évincés en 2024. Pour l’Europe, enfin, c’est le test de sa capacité à concilier souveraineté industrielle et compétitivité des coûts, à l’heure où la relance nucléaire du continent dépend autant de ses champions internes que des partenaires qui ont su maintenir une filière solide pendant les deux décennies de désamour européen pour l’atome.
Sources principales :
- Ministère coréen du Commerce, de l’Industrie et de l’Énergie, communiqué sur la 3e réunion du comité de pilotage Dukovany (20 octobre 2026)
Compte rendu officiel de la rencontre Kim Jeong-kwan / Karel Havlíček : avancement du calendrier, demande d’autorisation locale, inquiétudes sur l’IAA, prochaine réunion en Corée du Sud fin 2026 ; relayé par World Nuclear News (Korean concern over proposed ‘Made in EU’ act’s impact on nuclear power projects, 20 octobre 2026). - Commission européenne, Proposal for a Regulation establishing measures for industrial capacity and decarbonisation in strategic sectors (Industrial Accelerator Act), COM(2026) 100 final (4 mars 2026)
https://single-market-economy.ec.europa.eu/document/download/9bc8eb85-4d43-4025-be7b-c86b9f3648ec_en
Texte officiel du projet de règlement, détail des quatre instruments (Made in EU, FDI screening, permitting, Industrial Acceleration Areas), liste des secteurs stratégiques couverts dont l’énergie nucléaire de fission, objectifs macroéconomiques (14,3 % → 20 % du PIB), calendrier d’entrée en vigueur. - Westinghouse Electric Company, Westinghouse Announces Global Settlement Agreement with KEPCO and KHNP (16 janvier 2025)
https://info.westinghousenuclear.com/news/westinghouse-announces-global-settlement-agreement-with-kepco-and-khnp
Communiqué officiel de règlement du litige de propriété intellectuelle entre Westinghouse, KEPCO et KHNP. Levée du dernier obstacle juridique à la signature du contrat Dukovany, intervenue en juin 2025.
Centrale nucléaire de Dukovany – République tchèque — Vue générale de la centrale nucléaire de Dukovany, située dans le district de Třebíč, en République tchèque. Photographie réalisée le 28 septembre 2013 par Jiří Sedláček. Source : Wikimedia Commons. Licence Creative Commons Attribution – Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International (CC BY-SA 4.0). Voir la photographie originale sur Wikimedia Commons — Consulter la licence CC BY-SA 4.0.




