Le réacteur n°1 de Paluel vient de passer le grand examen de ses quarante ans.
Le 12 septembre 2026, à 8 h 17, l’unité n°1 de la centrale de Paluel, en Seine-Maritime, a été reconnectée au réseau électrique.
Elle était à l’arrêt depuis le 2 janvier pour sa quatrième visite décennale, un chantier de plus de 30 000 activités mené par EDF et plus de 130 entreprises partenaires.
Couplé au réseau pour la première fois en juin 1984, ce réacteur est le premier du palier 1 300 MW à passer ce réexamen, dont dépend la suite de sa carrière… et accessoirement de tous les autres réacteurs !
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Premier des vingt réacteurs de 1 300 MW à franchir ce cap, Paluel 1 essuie les plâtres pour tous les autres
Tous les dix ans, chaque réacteur français s’arrête pour une visite décennale, une sorte de contrôle technique géant où l’on inspecte, répare et modernise. La quatrième a une saveur particulière. Lors de la conception, certains équipements avaient été dimensionnés sur une hypothèse de quarante années de fonctionnement. Aller au-delà suppose de refaire des études, de remplacer du matériel et de hisser l’installation vers les standards des réacteurs récents. EDF affiche d’ailleurs l’objectif de rapprocher Paluel 1 du niveau de sûreté de l’EPR.
Le cadre a été fixé le 1er juillet 2025. Ce jour-là, l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) a clos la phase dite « générique » du réexamen, celle qui traite ce que les vingt réacteurs de 1 300 MW, conçus sur un modèle similaire, ont en commun.
Pour elle, les améliorations prévues par EDF, complétées par ses propres prescriptions, ouvrent la perspective de dix années de fonctionnement supplémentaires après chaque visite. Un feu vert de principe, pas un blanc-seing. Chaque réacteur sera ensuite examiné à part, et l’ASNR doit encore rendre son avis sur les dix prochaines années de Paluel 1, à partir du dossier que lui remettra EDF.
Trois épreuves avant de rallumer
Pour redémarrer, le réacteur devait réussir trois contrôles réglementaires, validés par l’ASNR. En février, la cuve qui abrite le combustible a été auscultée soudure par soudure, millimètre par millimètre, par un robot spécialement qualifié baptisé « machine d’inspection en service ». En mai, le circuit primaire, qui fait circuler l’eau au contact du cœur, a été poussé au-delà de sa pression de fonctionnement pour vérifier son intégrité.
L’épreuve enceinte, en juin, a été la plus spectaculaire.
Dans le principe, on gonfle d’air le bâtiment réacteur, un volume de près de 100 000 mètres cubes, l’équivalent d’une quarantaine de piscines olympiques. On monte jusqu’à la pression que provoquerait la rupture d’une grosse tuyauterie du circuit primaire, de l’ordre de 5 bars, puis on mesure ce qui s’échappe.
La règle est stricte : en situation d’accident, l’enceinte ne doit pas laisser fuir plus de 1,5 % par jour du gaz qu’elle contient.
Le béton sans filet des 1 300 MW
Cette épreuve pèse plus lourd sur ce palier qu’ailleurs, à cause d’un choix de conception. Les réacteurs de 900 MW, plus anciens, sont protégés par une enceinte à paroi unique en béton précontraint, tapissée à l’intérieur d’une peau d’acier qui garantit l’étanchéité. Les 1 300 MW ont adopté une double paroi : une enceinte externe en béton armé, et une enceinte interne en béton précontraint, épaisse de 90 centimètres à Paluel, sans aucune peau métallique. Chez eux, c’est le béton lui-même qui doit retenir les gaz.
| Critère | Palier 900 MW | Palier 1 300 MW |
|---|---|---|
| Nombre de réacteurs | 32 | 20 |
| Couplage au réseau | 1978 à 1987 | 1984 à 1993 |
| Enceinte de confinement | Paroi unique en béton précontraint, avec peau d’acier | Double paroi, enceinte interne en béton précontraint sans peau d’acier |
| Position générique du régulateur sur la VD4 | 2021 | Juillet 2025 |
| Première VD4 | Tricastin 1 (2019) | Paluel 1 (2026) |
| Premier avis individuel après VD4 | Tricastin 1 (juin 2023) | Attendu pour Paluel 1 |
Malheureusement, et c’était prévu, le béton vieillit. Il sèche, se fissure, et les câbles d’acier tendus dans sa masse perdent peu à peu de leur tension. L’IRSN, l’ancien expert public de la sûreté aujourd’hui fondu dans l’ASNR, a relevé des taux de fuite élevés sur certaines enceintes du palier. EDF a dû y appliquer des revêtements composites, rigides comme une coque de bateau, pour colmater la paroi.
C’est sur ce terrain qu’interviennent des spécialistes comme SITES, fondée en 1984 et filiale du groupe français Everenn (environ 700 salariés, 70 millions d’euros de chiffre d’affaires). L’entreprise surveille le génie civil du parc depuis près de trente ans. Mobilisée sur Paluel 1 dès 2025, elle revendique sa présence sur quatre des cinq épreuves enceintes prévues en France cette année : Paluel 1, Cruas 4, Gravelines 5 et Flamanville 3.
Ses équipes peuvent rouvrir des rapports d’expertise vieux de près de trois décennies pour suivre l’évolution d’une même fissure, désormais épaulées par des drones et des inspections numérisées. Pour Dominique Reith, directeur général délégué de SITES, prolonger le parc suppose de connaître l’histoire de chaque ouvrage, afin d’anticiper le vieillissement au lieu de se contenter de le constater.
Un filet de sécurité sous la cuve
La visite a aussi servi à transformer la machine. EDF a réalisé plus de 105 modifications de sûreté, dont certaines engagées dès la mi-2024, bien avant l’arrêt. La plus symbolique se niche sous la cuve : un dispositif de récupération du corium. Il s’agit d’une sorte de magma de combustible et de métal fondus qui se formerait si le cœur venait à fondre, comme à Fukushima en 2011. L’enjeu est de recueillir et de stabiliser cette lave radioactive avant qu’elle ne s’attaque au radier, la dalle de béton sur laquelle repose le bâtiment. Le réacteur a également reçu des alimentations supplémentaires en eau et en électricité, ainsi qu’un troisième système de sauvegarde.
Côté mécanique, le chantier a sorti les grands moyens. Plus de 80 000 tubes du condenseur ont été remplacés, soit près de 1 200 kilomètres de tuyauteries, de quoi faire largement un aller-retour Paris-Lyon. Un rotor de turbine de plus de 200 tonnes a été changé, tout comme les deux tambours de 22 mètres de diamètre qui filtrent l’eau de mer pompée pour refroidir l’installation.
Dix-neuf réacteurs dans la file d’attente
Paluel 1 n’est qu’un premier de cordée. Couplés au réseau entre 1984 et 1993, les vingt réacteurs de 1 300 MW pèsent près de 40 % de la puissance nucléaire installée en France, et leurs visites décennales vont s’enchaîner à un rythme soutenu. L’ASNR elle-même qualifie ce déploiement de défi majeur. À Paluel, les équipes se sont préparées pendant quatre ans pour ce premier arrêt, et les trois autres réacteurs du site y passeront d’ici 2030, selon le directeur de la centrale, Silvère Roger.
La même filière doit, en parallèle, construire le nucléaire de demain. Le devis des six futurs EPR2 atteint 72,8 milliards d’euros. La décision finale d’investissement est attendue d’ici la fin de l’année. Un décret du 22 août a autorisé les travaux préparatoires à Gravelines, et le premier réacteur de Penly est visé pour 2038. SITES a déjà placé une vingtaine de collaborateurs sur les projets de Penly, Gravelines et Bugey, avec l’ambition d’intégrer dès la conception des systèmes de surveillance prévus pour fonctionner au-delà de soixante ans.
Le calendrier dessine un relais serré. En 2038, quand le premier EPR2 de Penly doit démarrer de l’autre côté de Dieppe, Paluel 1 aura 54 ans. Il lui faudra donc, d’ici là, décrocher le droit d’aller au-delà de cinquante ans.
La trajectoire nucléaire française se joue désormais aussi dans les fissures du béton de Paluel.
Sources :
- EDF (centrale de Paluel), L’unité de production n°1 a été reconnectée au réseau électrique national à la suite de sa 4e visite décennale (12 septembre 2026)
https://www.edf.fr/la-centrale-nucleaire-de-paluel/les-actualites-de-la-centrale-nucleaire-de-paluel/l-unite-de-production-ndeg1-a-ete-reconnectee-au-reseau-electrique-national-a-la-suite-de-sa-4e-visite-decennale
Arrêt du 2 janvier au 12 septembre 2026, trois contrôles réglementaires (cuve en février, circuit primaire en mai, enceinte en juin), plus de 105 modifications dont le récupérateur de corium, remplacement des tubes du condenseur et des tambours filtrants, propos du directeur Silvère Roger. - ASNR, Poursuite de fonctionnement des réacteurs de 1300 MWe au-delà de 40 ans (juillet 2025)
https://www.asnr.fr/actualites/poursuite-de-fonctionnement-des-reacteurs-de-1300-mwe-au-dela-de-40-ans
Décision du 1er juillet 2025 qui clôt la phase générique du quatrième réexamen, perspective de dix ans de fonctionnement supplémentaires, déclinaison réacteur par réacteur. - IRSN (archives ASNR), Dialogue technique sur le 4e réexamen des réacteurs de 1300 MWe : enceintes de confinement (30 mai 2023)
https://recherche-expertise.asnr.fr/sites/default/files/2024-01/10_DT-RP4-1300_IRSN_Enceinte-confinement_30_05_23.pdf
Comparaison des enceintes 900 et 1 300 MW (avec ou sans peau métallique), pression d’environ 5 bars en situation accidentelle, principe de l’épreuve enceinte, taux de fuite élevés sur certaines enceintes et revêtements composites.



