Dix milliards de dollars pour ne pas laisser la Chine prendre la tête de la course au soleil artificiel.
Le 24 septembre 2026, la démocrate Zoe Lofgren et le républicain Jay Obernolte, tous deux élus de Californie et figures de la commission Science de la Chambre des représentants, ont déposé l’American Leadership in Fusion Act (cosigné par trois autres élus des deux camps).
Le texte promet 10 milliards de dollars (environ 8,5 milliards d’euros) d’argent public pour faire sortir la fusion nucléaire des laboratoires, et inscrirait dans la loi un bureau fédéral entièrement consacré à cette énergie.
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Les États-Unis veulent devenir les premiers à maîtriser « l’énergie infinie » (ou presque)
La moitié de l’enveloppe irait directement aux entreprises, selon une logique que la NASA a popularisée avec les lanceurs privés : l’État paie par étapes, une fois les objectifs atteints et vérifiés. Le programme existant, dont les premiers lauréats ont été choisis en 2023, recevrait 2 milliards de dollars (environ 1,7 milliard d’euros). Un nouveau programme, doté de 3 milliards (environ 2,55 milliards d’euros), viserait les premières centrales pilotes. Les entreprises retenues avancent les frais et ne touchent l’argent qu’une fois l’étape franchie.
Le texte fixe au passage une barre très concrète. Une centrale pilote devra fournir au moins 50 mégawatts d’électricité nette au réseau, pendant plus de trois heures d’affilée. Aucune machine au monde n’en est encore là. Même SPARC, le tokamak de Commonwealth Fusion Systems qui vise en 2027 à produire plus d’énergie de fusion qu’il n’en reçoit pour chauffer son plasma, ne produira pas le moindre kilowattheure d’électricité.
L’autre moitié financerait ce que le privé ne pourrait jamais payer seul, pour l’essentiel des équipements d’essai. La plus grosse ligne, 3,8 milliards de dollars (environ 3,2 milliards d’euros), doit servir à construire de grandes installations pour régler deux problèmes que la fusion n’a toujours pas résolus : l’usure des parois du réacteur et la fabrication de son carburant.
Côté parois, une réaction de fusion projette en permanence des neutrons, de minuscules particules très énergétiques qui traversent l’acier et désorganisent sa structure atome par atome, jusqu’à le rendre cassant. Pour savoir quels matériaux tiendront des années, il faut les soumettre à ce bombardement avant de bâtir une centrale. C’est le rôle de la « source de neutrons » prévue par le texte : une machine qui reproduit ce pilonnage sur des échantillons.
Côté carburant, la fusion, dans sa version la plus courante, marie deux formes d’hydrogène : le deutérium, facile à extraire de l’eau de mer, et le tritium, quasiment introuvable dans la nature. Une centrale devra donc fabriquer elle-même son tritium, en entourant le cœur du réacteur d’une « couverture » contenant du lithium, qui se transforme en tritium sous l’impact des neutrons. Le texte finance des installations pour tester ces couvertures et tout le circuit du combustible. Personne n’a encore prouvé, à l’échelle d’une centrale, ni la tenue des matériaux, ni la fabrication du tritium.

S’y ajoutent 300 millions de dollars (environ 255 millions d’euros) pour des installations plus modestes, 800 millions (environ 680 millions d’euros) pour la recherche sur les matériaux et le combustible, et 100 millions (environ 85 millions d’euros) pour les chaînes d’approvisionnement, des aimants supraconducteurs aux lasers. Le texte autorise enfin plus de 1,1 milliard de dollars par an (environ 935 millions d’euros) de 2027 à 2031, à dépenser via le futur bureau de la fusion pour l’ensemble de ses programmes.
L’épouvantail chinois
Le texte reprend largement les recommandations d’une commission bipartisane, coprésidée par les sénateurs Maria Cantwell et Jim Risch, qui a publié le 9 octobre 2025 un rapport intitulé Fusion Forward. Son constat : la Chine aurait mobilisé au moins 6,5 milliards de dollars (environ 5,5 milliards d’euros) dans la fusion depuis 2023, près de trois fois ce qu’a reçu le programme fusion du ministère américain de l’Énergie sur la même période. Les auteurs jugent même ce chiffre prudent, la fourchette haute grimpant à 10, voire 13 milliards de dollars (environ 8,5 à 11 milliards d’euros).
Pékin ne fait pas mystère de ses ambitions. En juillet 2025, le pays a créé à Shanghai une entreprise publique dédiée, China Fusion Energy, filiale du géant nucléaire CNNC, dotée d’un capital de 15 milliards de yuans (environ 1,8 milliard d’euros). Pour la commission américaine, le danger est là : les États-Unis dominent encore la science et l’argent privé, mais la Chine construit plus vite les infrastructures qui permettront de passer à l’échelle industrielle.
Côté américain, le programme fusion du ministère de l’Énergie pèse environ 790 millions de dollars par an (environ 670 millions d’euros). L’argent privé, lui, coule à flots, aux États-Unis comme ailleurs. Selon la Fusion Industry Association, les entreprises privées de la fusion ont levé dans le monde un record de 4,5 milliards de dollars (environ 3,8 milliards d’euros) en un an. Elles réclament pourtant un État partenaire pour financer ce qu’aucun investisseur ne paiera : les grandes installations d’essai, la formation et les filières industrielles.
Le chiffre chinois mérite toutefois des pincettes. Il s’agit d’une estimation établie par un cercle de réflexion américain, qui mêle argent public et privé dans un pays où la frontière entre les deux reste floue. Ses auteurs reconnaissent eux-mêmes la difficulté de l’exercice. Ce chiffre sert autant d’alerte que de levier politique.
Déposé, pas voté
Le texte n’a franchi que la première marche : son dépôt, suivi d’un renvoi devant la commission Science. Il lui faudra ensuite être adopté en commission, puis par la Chambre, par le Sénat, et enfin signé par le président. Le calendrier ne joue pas en sa faveur. Les élections de mi-mandat ont lieu le 3 novembre, et la législature actuelle, le 119e Congrès, s’achève le 3 janvier 2027. Tout texte non adopté d’ici là devra repartir de zéro. Déposer une proposition en fin de mandat sert souvent à installer un sujet et à rallier des soutiens pour la législature suivante.
Autre nuance, le bureau de la fusion existe déjà. Le ministère de l’Énergie l’a créé par une simple réorganisation interne, le 20 novembre 2025. Le texte lui donnerait une assise légale, un secrétaire adjoint confirmé par le Sénat et, surtout, un budget.
Les applaudissements, eux, viennent de ceux qui toucheraient les fonds. La Fusion Industry Association réclamait déjà une enveloppe de 10 milliards de dollars. Commonwealth Fusion Systems, qui vient de commander plus de 10 000 kilomètres de ruban supraconducteur au japonais Fujikura, siégeait avec son concurrent Helion dans la commission à l’origine du rapport. Le patron de CFS, Bob Mumgaard, salue un texte qui aidera la fusion à rejoindre plus vite le réseau. Rien d’illégitime dans ce lobbying, mais le lecteur gagne à savoir qui applaudit.
L’Europe, entre ITER et plans nationaux
De ce côté de l’Atlantique, le réveil est plus récent et plus dispersé. L’Allemagne a adopté en octobre 2025 un plan d’action de plus de 2 milliards d’euros d’ici 2029, contre environ 150 millions par an auparavant, avec l’ambition affichée d’accueillir la première centrale à fusion du monde. Le Royaume-Uni a engagé plus de 2,5 milliards de livres (environ 2,9 milliards d’euros) sur cinq ans, dont 1,3 milliard (environ 1,5 milliard d’euros) pour son prototype STEP, dans le Nottinghamshire.
L’Europe finance aussi ITER, en Provence, mais ce chantier international reste une machine de recherche, pas un programme de commercialisation.

| Pays | Montant | Horizon | Statut |
|---|---|---|---|
| États-Unis (texte Lofgren-Obernolte) | 10 milliards de dollars (environ 8,5 milliards d’euros) | À partir de 2027 | Déposé le 24 septembre 2026, non voté |
| États-Unis (programme fusion actuel) | Environ 790 millions de dollars (environ 670 millions d’euros) | Par an | En place |
| Chine | Au moins 6,5 milliards de dollars (environ 5,5 milliards d’euros), jusqu’à 13 milliards (environ 11 milliards d’euros) selon les estimations | Depuis 2023 | Estimation d’une commission américaine, public et privé mêlés |
| Allemagne | Plus de 2 milliards d’euros | D’ici 2029 | Plan d’action adopté en octobre 2025 |
| Royaume-Uni | Plus de 2,5 milliards de livres (environ 2,9 milliards d’euros) | Sur cinq ans | Engagé, dont 1,3 milliard de livres pour le prototype STEP |
La course se joue désormais sur deux terrains à la fois. Dans les laboratoires, il faut encore prouver qu’une machine peut produire plus d’énergie qu’elle n’en consomme, puis convertir cette énergie en électricité.
Dans les budgets, chaque pays tente de ne pas arriver trop tard au moment où la technologie sera mûre. À Washington, la fusion a déjà conquis les deux partis. Il lui reste à battre le calendrier parlementaire !
Sources principales :
- GovInfo (Congrès des États-Unis), H.R. 10574 – American Leadership in Fusion Act (24 septembre 2026)
https://www.govinfo.gov/app/details/BILLS-119hr10574ih
Texte déposé à la Chambre, auteurs et cosignataires, renvoi devant la commission Science, Espace et Technologie. - ANS Nuclear Newswire, Bipartisan fusion bill proposes $10B for commercialization and research (30 septembre 2026)
https://www.ans.org/news/2026-09-30/article-8446/bipartisan-fusion-bill-proposes-10b-for-commercialization-and-research/
Ventilation des 10 milliards, définition de la centrale pilote (50 MW nets pendant plus de trois heures), budget annuel autorisé, réactions de la Fusion Industry Association et de Bob Mumgaard. - SCSP – Commission on the Scaling of Fusion Energy, Bipartisan Commission Releases Final Report, Urges Bold National Strategy to Win Fusion Energy Race Against China (9 octobre 2025)
https://fusion.scsp.ai/posts/fusion-forward-press-release
Rapport Fusion Forward, au moins 6,5 milliards de dollars investis par la Chine depuis 2023 et peut-être plus de 10, avance chinoise dans les infrastructures. - Congressional Research Service, Toward Commercial Fusion Energy: Considerations for Congress (2026)
https://www.congress.gov/crs-product/R48866
Analyse pour le Congrès : estimation chinoise jugée prudente (fourchette jusqu’à 13 milliards), difficulté à séparer capitaux publics et privés, capital de China Fusion Energy.



