Victime de son succès aux États-Unis, le moteur français TR40 de Safran aura dès 2028 sa chaîne d’assemblage à Grand Prairie au Texas

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Le moteur qui propulse le missile antinavire favori des Marines américains est conçu à Toulouse et bientôt au Texas.

Le 30 septembre, Safran a annoncé que sa filiale Safran Power Units allait doubler la capacité de son site de Grand Prairie, entre Dallas et Fort Worth. L’usine accueillera une nouvelle ligne d’assemblage consacrée à la famille de turboréacteurs TR40, celle qui fait voler le Naval Strike Missile du norvégien Kongsberg.

Le groupe n’a donne aucun montant sur les frais impliqués par l’opération mais a livré en revanche le chiffre qui explique tout le reste : d’après son directeur général Olivier Andriès, la demande pour ce moteur a quadruplé ces dernières années.

Safran se dit prêt à aller plus loin sur le sol américain si les besoins de la défense l’exigent.

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Safran va produire sur le sol américain le moteur TR40

Quarante-quatre kilos pour un seul vol

Le TR40 s’appelait TRI 40 du temps où Safran Power Units portait encore le nom de Microturbo, la société fondée à Toulouse en 1961. Il a tourné pour la première fois en juin 1999. C’est une version raccourcie et allégée du TRI 60, l’aîné de la famille, qui équipe depuis des décennies missiles et drones-cibles. Les fiches techniques publiques lui prêtent environ 44 kilos, 68 centimètres de long, 28 de diamètre et une poussée comprise entre 2,5 et 3,3 kilonewtons. Ce cylindre à peine plus lourd qu’un sac de ciment pousse donc l’équivalent de 300 kilos, à peu près sept fois son propre poids.

Sa vraie singularité tient à sa durée de vie. Un réacteur d’avion de ligne doit tenir des dizaines de milliers d’heures. Celui d’un missile doit fonctionner sans défaut pendant quelques minutes, puis disparaître avec sa cible. Cette logique d’usage unique autorise des simplifications impensables dans l’aviation civile. Les roulements du TR40 sont lubrifiés par le carburant lui-même plutôt que par un circuit d’huile séparé, ce qui épargne au missile toute une tuyauterie. Une génératrice montée directement sur l’arbre alimente l’électronique de bord. Au lancement, un propulseur à poudre arrache le NSM de son conteneur, puis le turboréacteur prend le relais pour la croisière au ras des vagues.

Le premier vol du NSM, en 2005, s’est fait avec ce moteur, tout comme celui de l’Exocet MM40 Block 3 de MBDA l’année suivante. Deux missiles antinavires concurrents à l’export, un seul motoriste sous le capot. Plus de 1 200 TR40 ont été livrés en une vingtaine d’années, ce qui en fait le produit le plus vendu de Safran Power Units.

Le moteur suit le missile en Amérique

Le choix du Texas tient au client. Aux États-Unis, le NSM porte la désignation RGM-184A et arme les navires de combat littoral de l’US Navy. Il est surtout devenu la munition du NMESIS, le système antinavire des Marines : un lanceur sans pilote monté sur un châssis de véhicule tactique léger, capable de tirer deux missiles depuis une côte ou une île. Le corps en a fait sa première priorité de modernisation. Son plan d’achat 2026 prévoyait 90 missiles, auxquels s’ajoutaient 16 exemplaires pour la Navy.

Les contrats ont suivi. En 2024, Kongsberg a signé avec l’US Navy un contrat pluriannuel de 10 milliards de couronnes norvégiennes (environ 880 millions d’euros), extensible à 12 milliards de couronnes (environ 1,06 milliard d’euros). Le 25 septembre, les Marines ont ajouté un accord-cadre pouvant atteindre 404 millions de dollars (environ 345 millions d’euros) pour les lanceurs et les systèmes de conduite de tir, avec des livraisons jusqu’en 2034. Pour tenir le rythme, le norvégien construit sa propre usine de NSM et de JSM en Virginie. La première pierre a été posée en janvier 2026, et le site doit créer plus de 180 emplois.

Safran Power Units est implantée à Grand Prairie depuis près de quarante ans. Elle y assemble déjà les moteurs des drones-cibles BQM-167 et BQM-177 de Kratos et fournit les groupes auxiliaires de puissance du T-45 Goshawk, l’avion d’entraînement de l’US Navy. À l’échelle du groupe, Safran revendique plus de 11 000 salariés sur 71 sites répartis dans 25 États américains. En juin 2025, Kongsberg avait renouvelé son accord de long terme avec le motoriste toulousain, assorti d’une commande de plusieurs centaines de TR40 qui remplit le carnet jusqu’à la décennie suivante. La nouvelle ligne rapproche simplement l’assemblage des clients finaux.

Le « made in USA » frappe à la porte

Le communiqué de Safran présente Safran Power Units comme un partenaire industriel « souverain » de la défense américaine. Le mot surprend venant d’un groupe dont le siège est à Paris. Il répond pourtant à une pression bien réelle. Washington doit reconstituer les stocks de missiles consommés pendant la guerre contre l’Iran et finance pour cela une nouvelle génération de motoristes nationaux.

Kratos annonce 3 000 petits turboréacteurs Spartan pour 2027 et insiste sur une gamme conçue et fabriquée aux États-Unis, précisément pour réduire la dépendance aux fournisseurs étrangers. La jeune pousse Beehive Industries, qui imprime en 3D les pièces les plus complexes de ses moteurs, a obtenu de l’US Air Force un contrat de 29,7 millions de dollars (environ 25 millions d’euros) pour finaliser son Frenzy 8. Le concurrent le plus direct du TR40 est ailleurs. Le 21 septembre, GE Aerospace et Kratos ont réussi le premier allumage du GEK800, un petit turbofan destiné aux missiles de croisière. Sa poussée d’environ 3,6 kilonewtons le place dans la même gamme que le moteur toulousain, avec une architecture double flux en principe plus économe en carburant. Le cabinet AeroDynamic Advisory, cité par Aviation Week, s’attend à voir la production de petits moteurs militaires doubler en trois ans, pour dépasser 8 000 unités par an dès 2028.

Motoriste et moteur Type Poussée Usage visé Où en est-il
Safran Power Units TR40 Turboréacteur simple flux 2,5 à 3,3 kN Missiles antinavires NSM et Exocet MM40 Block 3 Plus de 1 200 livrés, ligne texane en 2028
GE Aerospace et Kratos GEK800 Turbofan Environ 3,6 kN Missiles de croisière et drones Premier allumage le 21 septembre 2026
Kratos Spartan J85 Turboréacteur Environ 0,9 kN Missiles et munitions rôdeuses 3 000 moteurs Spartan visés en 2027
Beehive Industries Frenzy 8 Turboréacteur Environ 0,9 kN Missiles et drones à bas coût Contrat US Air Force de 29,7 M$ (environ 25 M€)

La plupart de ces nouveaux venus visent des munitions bon marché produites en masse, un segment distinct de celui du NSM, missile de précision vendu à des marines exigeantes. La frontière entre les deux marchés reste pourtant poreuse. La ligne texane de Safran entrera en service en 2028, à peu près au moment où ces concurrents promettent leurs grandes séries.

L'usine Safran Power Units de Grande Prairie au Texas - crédit : Safran
L’usine Safran Power Units de Grand Prairie au Texas – crédit : Safran

Ce que Toulouse garde

Le berceau toulousain investit en parallèle. Safran Power Units y mène le projet Power Up, 120 millions d’euros pour moderniser et agrandir son site à l’horizon 2030. En 2022, l’entreprise affichait déjà l’objectif de faire passer sa production de turboréacteurs de missiles d’une dizaine à près de trente par mois. Le TR40 propulse aussi l’Exocet de MBDA, ce qui maintient une demande européenne indépendante du Pentagone.

Le communiqué parle d’une ligne d’assemblage au Texas, sans préciser quelle part des pièces continuera de traverser l’Atlantique. Toute la stratégie se joue dans ce flou. Safran parie qu’une usine sur le sol américain suffira à rester dans le cercle des fournisseurs de confiance du Pentagone. Ses concurrents américains vendent l’argument inverse, celui d’un moteur dont aucune pièce n’a jamais quitté le pays.

Sources principales :

  • EuropaWire, Safran Power Units to double Grand Prairie turbojet engine capacity as U.S. defense demand rises (1er octobre 2026)

    Safran Power Units to double Grand Prairie turbojet engine capacity as U.S. defense demand rises


    Communiqué officiel de Safran : doublement du site de Grand Prairie, ligne TR40 opérationnelle en 2028, drones-cibles Kratos, APU du T-45, présence industrielle aux États-Unis.

  • Naval Technology, Kongsberg wins up to $404m US contract for Naval Strike Missile (29 septembre 2026)
    https://www.naval-technology.com/news/kongsberg-naval-strike-missile-us/
    Accord-cadre avec les Marines du 25 septembre, NMESIS présenté comme première priorité de modernisation, contrat pluriannuel de 2024 avec l’US Navy.
  • Aviation Week, Opinion: Why Military Propulsion Is Facing Its Biggest Transformation (août 2026)
    https://aviationweek.com/defense/aircraft-propulsion/opinion-why-military-propulsion-facing-its-biggest-transformation
    Prévision d’AeroDynamic Advisory sur le doublement de la production de petits moteurs militaires d’ici 2028 et contexte de reconstitution des stocks américains de missiles.

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Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
Très curieux et tourné vers l'économie, la science et les nouvelles technologies, (particulièrement ce qui touche à l'énergie et les entreprises françaises) je vous propose de de découvrir les dernières actualités autour de cette passion

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