La Belgique et la République tchèque combinent leur savoir-faire pour proposer une nouvelle voie dans la lutte anti-drones avec ce L-39 Skyfox équipé de roquettes

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L’arithmétique de la guerre anti-drones n’a plus de sens mais Thales vient d’apporter un début de réponse.

Le 5 octobre 2026, le constructeur tchèque Aero Vodochody et Thales Belgium ont signé un protocole d’accord pour transformer le L-39 Skyfox, un avion d’entraînement avancé, en chasseur de drones à bas coût.

L’arme choisie : la roquette guidée laser FZ275 de 70 mm, née dans les ateliers belges de Thales, et déjà tirée en opération depuis les Rafale M de la Marine nationale française.

Derrière cet accord, un pari technique et surtout économique : rendre la défense anti-drones enfin soutenable pour les armées européennes.

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Un million d’euros pour descendre vingt mille

Le problème a éclaté au grand jour dans le ciel ukrainien depuis trois ans. L’armée russe envoie par vagues des Shahed-136 iraniens, de petits drones à hélice chargés d’une cinquantaine de kilos d’explosif, assemblés pour quelques dizaines de milliers de dollars. En face, Kiev les descend avec ce qu’elle a sous la main, et surtout avec des missiles sol-air occidentaux dont chaque exemplaire coûte plusieurs centaines de milliers d’euros.

Un AIM-120 américain ou un Aster 15 franco-italien tiré depuis un F-16 ou un Mirage 200D, c’est environ un million. Faites le calcul : à chaque vague de cinquante drones détruits par missile, c’est un chiffre à huit chiffres qui part en fumée !

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Les armées américaine, britannique et française ont fait le même constat au Moyen-Orient. En mer Rouge, la marine américaine a tiré des missiles Standard à deux millions pièce sur des drones Houthis à vingt mille. Les généraux parlent ouvertement d’un « piège économique ». Si l’adversaire peut remplacer en masse des drones consommables, il suffit qu’il tienne la cadence pour saigner les stocks occidentaux.

Les plus beaux missiles du monde ne servent à rien si on ne peut pas se permettre de les tirer.

Thales ressort une roquette dans l’air du temps

Depuis trois ans, c’est donc le maitre mot : abaisser le coût du tir.

Fini le missile sophistiqué de plusieurs centaines de kilos : il faut un munition élémentaire, massive à produire, précise au moment du contact. Dans son catalogue, Thales avait justement l’arme idéale, un peu oubliée. La FZ275 LGR, pour Laser Guided Rocket, est une roquette de 70 millimètres équipée d’un autodirecteur laser semi-actif. Elle mesure moins de deux mètres, pèse à peine 13 kilos, se tire par pods de sept depuis un hélicoptère ou un avion, et touche sa cible à sept kilomètres avec une précision d’un mètre.

Autre argument : elle coûte, selon les estimations occidentales, dix à vingt fois moins cher qu’un missile air-air. Conçue entre 2006 et 2010 par les Forges de Zeebrugge belges, désormais filiale de Thales, elle n’a longtemps intéressé que les hélicoptères de combat sud-africains et suédois. L’affaire a basculé en 2024 et 2025, quand la guerre d’Ukraine a montré qu’il fallait un objet exactement comme celle-là pour descendre des Shahed sans ruiner l’État. Thales Belgium a monté sa cadence de production vertigineusement, passant d’environ 700 unités livrées en 2024 à plusieurs milliers dès 2025, et vise désormais la dizaine de milliers par an.

Depuis début 2026, la roquette équipe les Rafale M de la Marine nationale sur une variante sœur de 68 millimètres tirée depuis des pods JF12… une qualification française obtenue dans l’urgence pour défendre le groupe aéronaval en mer Rouge. Les F-16 belges tirent la FZ275 depuis des pods américains LAU-131. Pologne, Pays-Bas, Suède évaluent la même solution. Autrement dit, la roquette de Zeebrugge est devenue, en moins de deux ans, un pilier discret de la défense anti-drones européenne.

Pour la tirer, un petit jet d’école tchèque

Reste à trouver un avion abordable pour emporter ces roquettes. Idéalement, il faudrait éviter comme c’est le cas actuellement d’immobiliser un Rafale à 90 millions d’euros ou un F-35 à 110 pour aller plumer des Shahed au-dessus d’une base.

C’est là qu’entre en scène le L-39 Skyfox, un avion d’entraînement avancé fabriqué à Vodochody, près de Prague. Descendant moderne du vénérable L-39 Albatros soviétique, il affiche environ 20 millions de dollars pièce (17,9 millions d’euros), soit cinq fois moins qu’un chasseur de combat moderne, et consomme à l’avenant.

Fiche technique du L-39 Skyfox « Drone Hunter »

Le Skyfox est à la base un avion-école modernisé, remotorisé avec un petit turboréacteur américain Williams, nouveau cockpit numérique et commandes de vol modernes.

Ses cinq points d’emport sous les ailes et sous le ventre, hérités de sa vocation combat léger, en font cependant une plateforme toute trouvée pour transporter deux pods de sept roquettes et une nacelle de désignation. Aero Vodochody a présenté la configuration anti-drones au salon de Dubaï en novembre 2025, puis l’a dévoilée publiquement aux NATO Days d’Ostrava en septembre 2026, sous le nom Drone Hunter. L’accord avec Thales du 5 octobre 2026 signe le passage à la phase d’intégration et de tir.

Comment ça marche en vrai ?

L’avion décolle avec sa nacelle SiNAB Phoenix accrochée sous l’aile droite, un petit bijou australien bourré d’optronique, de GPS, de liaison 16 et d’un désignateur laser qui n’exige aucune modification de l’appareil. Une fois en l’air, l’équipage repère le drone adverse grâce à un radar sol ou aux caméras de la nacelle, pointe le faisceau laser sur la cible, et tire une roquette FZ275 depuis l’un des pods FZ800 sous les ailes. La roquette suit la tache laser réfléchie et vient toucher sa cible à quelques centimètres près. En variante, Thales propose aussi la LGR275 Proxy, une version à fusée de proximité qui explose à côté du drone sans avoir besoin de le percuter (utile contre les petits engins difficiles à toucher au contact).

Un seul Skyfox peut ainsi embarquer de quoi descendre quatorze drones en une sortie, et peut rester en patrouille plus de quatre heures. À 20 000 euros la roquette et 3 000 euros l’heure de vol (contre 20 000 pour un Rafale), le ratio coût-par-drone-abattu change d’ordre de grandeur. Le concept n’est pas purement théorique : les F-16 belges ont déjà tiré la FZ275 depuis des pods américains, et les Rafale M français l’ont employée en opération au-dessus de la mer Rouge contre les Houthis. Le Skyfox apporte simplement la plateforme à son juste prix.

Thales n’est pas seul : lasers, drones-chasseurs et canons intelligents

L’affaire Skyfox-FZ275 n’est qu’une des pistes explorées en Europe et en Amérique pour sortir de l’impasse. Chez Airbus par exemple, deux projets avancent vite.

Le premier, baptisé Bird of Prey, est un petit drone-chasseur piloté par intelligence artificielle, qui emporte jusqu’à huit micro-missiles d’à peine deux kilos chacun et va percuter les drones adverses à 1,5 kilomètre. Son premier vol a eu lieu en Allemagne en mars 2026.

Le second, le programme LOAD (pour Low-cost Air Defence), transforme un drone-cible existant d’Airbus en intercepteur jetable armé de trois missiles, catapulté depuis le sol et récupéré en parachute. Portée annoncée : plus de 100 kilomètres.

Test d'un Bird of Prey - crédit : Airbus
Test d’un Bird of Prey – crédit : Airbus

De l’autre côté de la Manche, les Britanniques misent sur le laser. Le programme DragonFire de MBDA UK, un faisceau de 50 kilowatts développé avec Leonardo et QinetiQ, grille les drones à plusieurs kilomètres pour un coût annoncé d’environ 13 dollars le tir.

La Royal Navy l’embarquera dès 2027 sur ses destroyers Type 45. L’Allemand Rheinmetall, lui, pousse son canon de 35 millimètres Skynex, à munitions à fragmentation programmable, dont les Pays-Bas viennent de commander pour 1,35 milliard de dollars (environ 1,15 milliard d’euros).

Côté américain enfin, deux noms reviennent dans toutes les conversations : le Coyote de Raytheon, petit missile-intercepteur déjà en service sur les destroyers de l’US Navy, et le Roadrunner d’Anduril, un drone-chasseur à décollage vertical réutilisable, qui revient se poser si personne n’a tiré. Les Ukrainiens, enfin, ont ouvert la voie à la solution la plus radicale : des drones FPV bricolés à moins de 1 000 euros pour aller percuter les Shahed en vol.

Ce sont que quelques exemples et on aurait tout aussi bien pu vous parler des systèmes de défense rapprochés comme le Rempart de Naval Group (ainsi que ses concurrents dans le monde). Nous vous avons mis ci-dessous quelques exemples d’armes qui ont pour but l’éliminations de drones kamikazes :

Solution Pays Principe Coût estimé par tir
Thales FZ275 sur L-39 Skyfox Belgique / France / Tchéquie Roquette guidée laser 70 mm depuis avion léger ~20 000 €
Airbus Bird of Prey Allemagne Drone-chasseur IA, 4 à 8 micro-missiles, portée 1,5 km Non divulgué, catégorie bas-coût
Airbus LOAD Allemagne Drone-intercepteur catapulté, 3 missiles, 100 km, réutilisable Non divulgué, catégorie bas-coût
MBDA DragonFire Royaume-Uni Laser 50 kW embarqué, Royal Navy 2027 ~13 $ (environ 11 €) d’électricité
Rheinmetall Skynex Allemagne Canon 35 mm à munitions programmables (fragmentation) Quelques centaines d’euros par obus
Raytheon Coyote Block 2 États-Unis Missile-intercepteur dédié, en service sur destroyers US Navy ~125 000 $ (environ 106 000 €)
Anduril Roadrunner-M États-Unis Drone-chasseur à décollage vertical, retour-poser si non tiré ~500 000 $ (environ 425 000 €)
Drones FPV ukrainiens Ukraine Drone-kamikaze bricolé pour percuter les Shahed en vol < 1 000 €

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Un marché mondial qui va tripler en cinq ans

Derrière ces projets, un marché en explosion que l’industrie se dispute déjà. Selon le cabinet américain MarketsandMarkets, la lutte anti-drones pesait 4,48 milliards de dollars (environ 3,8 milliards d’euros) en 2025 et devrait atteindre 14,51 milliards de dollars (environ 12,3 milliards d’euros) en 2030, soit une multiplication par trois en cinq ans à un rythme annuel de croissance de 26,5 %. D’autres instituts, plus optimistes, parlent même d’un plateau à 20 milliards de dollars en 2030.

Le centre de gravité de la demande se déplace. L’Amérique du Nord reste de loin le premier marché, avec 5,2 milliards de dollars attendus en 2030, mais c’est l’Europe qui progresse le plus vite, dopée par la guerre d’Ukraine et les incursions de drones au-dessus des bases, aéroports et sites sensibles : son marché passerait de 1,24 à 4,16 milliards de dollars sur la même période. Face à cette manne, les grands équipementiers mondiaux se bousculent : RTX, Lockheed Martin, Northrop Grumman, BAE Systems, Leonardo, les israéliens IAI et Rafael et Thales figure dans le peloton de tête des rares industriels européens cités systématiquement.

Pour le groupe français, la roquette FZ275 et l’intégration sur Skyfox ne sont pas un gadget tchèque : c’est une tête de pont sur un gâteau de plus de douze milliards d’euros à se partager en 2030.

Sources principales :

  • Thales — Eurosatory 2026 : Thales launches next-generation 70mm laser-guided rocket dedicated for counter-drone operations (juin 2026)
    https://www.thalesgroup.com/en/news-centre/press-releases/eurosatory-2026-thales-launches-next-generation-70mm-laser-guided-rocket
    Communiqué officiel du constructeur sur la nouvelle génération de roquette guidée laser 70 mm dédiée anti-drones (variante proxy fuse incluse).
  • Airbus — Successful first demo flight for Airbus uncrewed Bird of Prey interceptor (30 mars 2026)
    https://www.airbus.com/en/newsroom/press-releases/2026-03-successful-first-demo-flight-for-airbus-uncrewed-bird-of-prey-interceptor
    Premier vol de démonstration du drone-chasseur Bird of Prey et éléments sur le programme LOAD.
  • MarketsandMarkets — Anti-Drone Market to Reach USD 14.51 Billion by 2030, Growing at 26.5% CAGR (août 2026)
    https://www.globenewswire.com/news-release/2026/08/17/3346269/0/en/anti-drone-market-to-reach-usd-14-51-billion-by-2030-growing-at-26-5-cagr-says-marketsandmarkets.html
    Taille et croissance du marché mondial de la lutte anti-drones, répartition régionale et principaux acteurs.

Aero L-39NG (L-39CW), n° 2626 — Photo : Mossback, prise le 15 septembre 2018 lors des NATO Days 2018. Source : Wikimedia Commons. Licence Creative Commons Attribution – Partage dans les mêmes conditions 4.0 International (CC BY-SA 4.0). Voir l’image originale sur Wikimedia Commons — Licence CC BY-SA 4.0.

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Guillaume AIGRON
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Très curieux et tourné vers l'économie, la science et les nouvelles technologies, (particulièrement ce qui touche à l'énergie et les entreprises françaises) je vous propose de de découvrir les dernières actualités autour de cette passion

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