À la fin, c’est le nucléaire qui gagne.
Le site de Francfort de Bayer, qui tourne depuis des décennies, fermera fin 2028. 500 personnes perdront leur emploi en Allemagne.
Pendant ce temps, Villefranche se renforce, embauche (le nombre exact n’a pas été précisé) et prend officiellement le titre de première usine européenne de formulation phytosanitaire du groupe. Un titre que l’usine caladoise détenait déjà officieusement depuis 2013, quand elle avait détrôné les sites allemands sur la fabrication du fongicide Fox destiné au marché brésilien.
Pourquoi l’Allemagne déserte son propre pays me direz-vous ? La réponse est simple : le prix de l’électricité.
Pour un gros industriel comme Bayer, l’écart entre Francfort et Villefranche atteint près de 30 %. Multiplié par les milliers d’heures de production annuelles et les mégawatts avalés par les réacteurs chimiques, l’économie se chiffre en millions d’euros par an.
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Villefranche va recevoir un investissement de 30 millions d’euros l’Allemand Bayer qui mise sur l’électricité nucléaire française
L’usine Bayer de Villefranche-sur-Saône, c’est 250 hectares au nord de Lyon, 200 salariés, et une spécialité : la formulation. Autrement dit, prendre les molécules actives développées par les chimistes et les transformer en produits finis prêts à être pulvérisés par les agriculteurs : fongicides pour la vigne, herbicides pour les céréales, pesticides pour les fruitiers. Un métier technique, qui demande de la précision chimique, une maîtrise des process et beaucoup, beaucoup d’énergie.
Les 30 millions d’euros annoncés vont servir à construire une nouvelle unité de 1 400 mètres carrés sur trois ans. Au programme : une salle de contrôle flambant neuve, des réacteurs industriels dernière génération et des broyeurs pour affiner les formulations. Mise en service prévue en 2028. S’ajoute à cela l’inauguration récente d’un bâtiment de bureaux de 1 700 mètres carrés (4,5 millions d’euros), histoire de loger les équipes qui vont piloter tout ça. Bref, le site passe la vitesse supérieure.
Villefranche n’est pas seule en France. Bayer Crop Science s’appuie sur trois autres usines dans l’Hexagone : Marle-sur-Serre dans l’Aisne (qui a reçu 7 millions d’euros en 2025 pour sa division biosolutions), Trèbes dans l’Aude, et Peyrehorade dans les Landes. Un vrai maillage, dont le pivot est désormais clairement le Rhône.
La filiale française n’est donc clairement pas négligée par le géant de la chimie qui pèse 50,7 milliards d’euros de chiffre d’affaires et emploie 101 400 personnes dans le monde.
Pourquoi la France gagne : la facture d’électricité
Bayer avance plusieurs arguments officiels pour justifier son choix qui fait grincer des dents outre-Rhin : flexibilité des sites français, proximité des clients distributeurs, espace disponible.
Toutes sont de bonnes raisons mais celle qu’on cite moins volontiers dans les communiqués, c’est le portefeuille.
Sur l’électricité, la France a désormais un avantage concurrentiel sur son voisin :
Ces chiffres concernent toutes les entreprises confondues. Pour les très gros industriels comme Bayer, qui négocient en direct avec les fournisseurs sur des contrats longue durée, l’écart se creuse encore plus. En France, les gros consommateurs bénéficient du dispositif ARENH (Accès Régulé à l’Électricité Nucléaire Historique), qui leur permet d’acheter du courant à EDF à des tarifs très préférentiels. Certains industriels paient leur électricité autour de 0,05 à 0,08 €/kWh, contre 0,15 à 0,20 €/kWh pour leurs cousins allemands. Un rapport de un à trois dans les cas extrêmes.
Sur trente années d’exploitation prévues, le calcul devient très vite évident pour une grosse entreprise comme Bayer.
Le prix d’une décision politique : la sortie du nucléaire
Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut remonter en 2011. Après la catastrophe de Fukushima au Japon, la chancelière Angela Merkel annonce la sortie accélérée du nucléaire allemand. Décision politique forte, saluée par les écologistes, applaudie par une partie de l’opinion. Le pays allait donc fermer ses 17 réacteurs et miser à fond sur les énergies renouvelables, dans le cadre d’un vaste plan baptisé Energiewende (littéralement « tournant énergétique »).
Douze ans plus tard, le 15 avril 2023, les trois derniers réacteurs allemands sont débranchés. Fin de l’histoire. Place à l’éolien, au solaire, au gaz et au charbon pour combler les trous. Montant total engagé par Berlin dans la transition énergétique sur vingt ans : environ 700 milliards d’euros.
Le résultat ? Édifiant, et pas dans le bon sens. En 2023, l’Allemagne émettait encore 417 grammes de CO2 par kilowattheure produit, contre 59 grammes pour la France. Soit sept fois plus. Le gaz et le charbon ont encore représenté 37 % du mix électrique allemand en 2023, contre moins de 4 % en France. Pour la première fois depuis vingt ans, l’Allemagne est même devenue importatrice nette d’électricité en 2023, achetant massivement du courant… français, notamment issu de ses centrales nucléaires.
Pendant ce temps, la France a conservé ses 56 réacteurs. Pas par génie stratégique particulier, mais plutôt par inertie : la filière était déjà en place depuis les années 1970, démanteler aurait coûté trop cher, et il n’y avait pas de Fukushima politique dans l’opinion.
L’effet bénéfique pour l’Hexagone c’est que le pays produit entre 65 et 70 % de son électricité à partir de l’atome, à un coût stable et à un bilan carbone imbattable.
Pile ce que recherche un industriel comme Bayer quand il doit choisir où bâtir sa prochaine usine. Comme quoi, parfois, l’immobilisme peut avoir du bon (même si c’est rare).
Le grand plantage de la chimie allemande
Depuis trois ans, c’est toute la chimie allemande qui se prend une raclée. BASF, le mastodonte de Ludwigshafen (le plus gros site chimique au monde, fondé en 1865), a supprimé 2 500 emplois depuis 2022 sur son site historique allemand. L’entreprise déplace progressivement sa production vers la Chine. Lanxess, Covestro, Evonik, Henkel suivent la même trajectoire : coupes claires dans les effectifs, délocalisations, fermetures d’ateliers.
La production chimique allemande (pourtant un des points forts du pays pendant des décennies) a ainsi reculé de 3,3 % en 2025, avec un taux d’utilisation des capacités qui plafonne à 72,5 %. Un chiffre catastrophique pour un secteur qui a besoin de tourner à plein régime pour amortir ses coûts fixes. Tous secteurs industriels confondus, l’Allemagne a supprimé 124 000 emplois en 2025, soit deux fois plus qu’en 2024. L’automobile prend particulièrement cher, avec Volkswagen qui ferme pour la première fois trois usines dans son histoire, Bosch qui taille dans les effectifs, ZF Friedrichshafen qui annonce des restructurations massives.
Face à la débâcle, le gouvernement allemand a lancé fin mars 2026 un plan baptisé « Agenda chimie 2045 ». Au programme : subventions sur le prix de l’électricité industrielle (rétroactives au 1er janvier 2026), allègement des normes européennes, soutien renforcé face aux quotas d’émission de CO2. Berlin veut sauver les meubles mais pour des entreprises comme Bayer, qui prennent leurs décisions sur un horizon de dix à vingt ans, un plan politique de court terme ne pèse pas très lourd face à une facture d’énergie structurellement plus chère.
La France ramasse, prudemment
Pour l’Hexagone, c’est tout bénéfice. Après quarante années de désindustrialisation chronique (2,5 millions d’emplois industriels perdus), le pays retrouve une attractivité qu’on n’espérait plus. Microsoft à Mulhouse (4 milliards d’euros pour des data centers), Amazon, Pfizer, GSK, et maintenant Bayer à Villefranche : la liste des gros chèques étrangers s’allonge. Le sommet Choose France de Macron, qu’on moquait il y a cinq ans comme un gadget de communication, commence à ressembler à une stratégie qui porte ses fruits.
Attention toutefois à ne pas sabrer le champagne trop vite. Bayer continue d’investir massivement en Chine et aux États-Unis, où les coûts sont encore plus bas et les marchés plus porteurs. La chimie européenne reste globalement sur la défensive, prise en tenaille entre l’énergie chère (même en France), les normes environnementales de plus en plus strictes (en particulier sur les pesticides, dont l’usage est de plus en plus encadré en Europe), et la concurrence chinoise. Selon la Fédération allemande de la chimie, près de la moitié des entreprises du secteur envisagent de réduire leurs investissements en Europe dans les cinq ans qui viennent.
Villefranche a gagné un match, pas la Coupe du monde, même si son avenir immédiat s’annonce radieux.
Sources :
- Agra Presse, Pesticides : Bayer va investir 30 M€ dans son usine de Villefranche-sur-Saône (octobre 2026)
https://www.agra.fr/lives/pesticides-bayer-va-investir-30-meur-dans-son-usine-de-villefranche-sur-saone
Analyse sectorielle de l’investissement Bayer dans le phytosanitaire. - Bundesnetzagentur (BNetzA, Agence fédérale allemande des réseaux), Rapport annuel 2025 sur le marché de l’électricité
https://www.bundesnetzagentur.de/
Données officielles sur les prix de gros de l’électricité allemande en 2024 (+10 % par rapport aux pays voisins). - OFATE (Office franco-allemand pour la transition énergétique), Baromètre de la transition énergétique en Allemagne
https://energie-fr-de.eu/fr/
Référence officielle bilatérale sur la comparaison des mix électriques et énergétiques des deux pays. - Allemagne Énergies, Historique de la sortie du nucléaire allemande
Analyse détaillée du calendrier de sortie du nucléaire et de ses conséquences économiques et environnementales. - Eurostat, Prix de l’électricité pour les consommateurs non résidentiels
https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=Electricity_price_statistics
Données officielles sur les prix de l’électricité industrielle en Europe, deuxième semestre 2024.
Centrale nucléaire du Bugey — Photo : Spiritrespect, prise le 21 octobre 2011. Source : Wikimedia Commons. Licence Creative Commons Attribution – Partage dans les mêmes conditions 3.0 (CC BY-SA 3.0). Voir l’image originale sur Wikimedia Commons — Licence CC BY-SA 3.0.




