La Chine prend encore l’Europe de vitesse dans un nouveau domaine de la transition énergétique : la production d’hydrogène à partir d’eau de mer

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Une équipe chinoise affirme produire de l’hydrogène vert à moins de deux euros le kilo à partir d’eau de mer, et de l’eau douce en bonus. 

Le 15 septembre 2026, un article de la revue Nature Energy a décrit un pilote de 250 kilowatts, bâti par l’Institut Dalian de physique chimique de l’Académie chinoise des sciences, capable d’extraire simultanément de l’hydrogène et de l’eau douce de l’eau de mer.

Les coûts annoncés sont tombés à un coût très prometteur de 2,1 dollars le kilo d’hydrogène (environ 1,80 euro) en couplant la machine à de l’éolien terrestre bon marché, contre 5 à 9 euros aujourd’hui en Europe. Trois semaines plus tard, le South China Morning Post a popularisé l’étude sous un titre tapageur qui ajoutait l’uranium à la liste des ressources récupérées, promettant au lecteur un pilote à tout faire.

On va voir que la réalité est un poil plus sobre mais déjà très intéressante !

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De l’eau de mer à l’hydrogène, deux voies qui coinçaient

Pour casser une molécule d’eau en hydrogène et oxygène, on la traverse d’un courant électrique. L’opération s’appelle une électrolyse, et elle fonctionne très bien en laboratoire, mais à condition d’utiliser de l’eau parfaitement pure. L’eau de mer, elle, contient plus de 90 éléments et des micro-organismes qui attaquent les électrodes. Produire de l’hydrogène directement à partir des océans reste donc le Graal du secteur, pour deux raisons évidentes : l’eau de mer est gratuite et inépuisable, et sa transformation permet d’éviter la concurrence avec l’eau potable, de plus en plus rare.

Deux approches se disputent la place. La première, dite « électrolyse directe », plonge l’électrolyseur dans l’eau salée. La Chine en a fait la démonstration en pleine mer dès 2023, avec un pilote baptisé Dongfu-1 amarré à un parc éolien du Fujian. L’ennui, c’est le chlore de l’eau salée, qui corrode les électrodes, et le calcium et le magnésium, qui forment du tartre et bouchent les circuits, diminuant leur durée de vie à quelques semaines.

La seconde approche, dite « indirecte » ou « en deux temps », dessale d’abord l’eau de mer, puis électrolyse de l’eau pure. C’est la méthode la plus éprouvée, celle que Sinopec a installée fin 2024 dans son usine de Qingdao. Ses défauts sont connus : l’unité de dessalement coûte cher, et chaque kilo d’hydrogène engloutit 50 kilowattheures d’électricité. Pire, environ 30 % de cette électricité se dissipe en chaleur « basse température », entre 80 et 90 °C, qu’on refroidit à grands coups de circuits d’eau, perdant au passage un peu plus d’eau et un peu plus d’énergie.

C’est précisément cette perte que l’équipe du professeur Deng Dehui et de Liu Yanting, à Dalian, a décidé de récupérer.

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La ruse de Dalian : chauffer la bouilloire avec les restes

Leur système, baptisé STHW pour seawater to hydrogen and fresh water, part d’une évidence physique. Si l’électrolyse rejette de la chaleur à 85 °C, pourquoi ne pas l’utiliser pour dessaler ? Le problème, c’est que l’eau bout à 100 °C sous la pression atmosphérique, trop pour une chaleur aussi tiède. L’équipe a donc placé derrière l’électrolyseur une colonne de distillation sous vide, où la pression chute à quelques millibars. À cette pression, l’eau de mer bout vers 40 à 50 °C, soit en dessous du niveau de chaleur rejeté. La vapeur produite est ensuite condensée en eau douce, qui repart alimenter l’électrolyseur. Rien ne se perd, tout se transforme.

Les chiffres du pilote de 250 kilowatts poussent à l’optimisme. Il produit 48 normo-mètres cubes d’hydrogène par heure (soit environ 4,3 kilos), avec une pureté exceptionnelle de 99,9999 %, et 31,6 kilos d’eau douce par heure, dont une partie suffit à son propre fonctionnement. Comparé à une électrolyse alcaline classique nourrie à l’eau douce du robinet, le gain d’efficacité électrique atteint 14,4 %. L pilote a tenu quarante jours en démarrages et arrêts quotidiens, régime qui simule le fonctionnement intermittent d’une éolienne ou d’un panneau solaire.

Un pilote de 20 kilowatts, construit plus tôt, avait déjà tourné cent jours sans dégradation visible.

Voie Principe Avantage Limite
Électrolyse directe de l’eau de mer On plonge l’électrolyseur dans l’eau salée Pas d’étape de dessalement, installation possible en pleine mer Le chlore et les sels attaquent les électrodes, durée de vie encore faible
Dessalement puis électrolyse (voie en deux temps) On dessale d’abord l’eau de mer, puis on électrolyse l’eau pure Technologie éprouvée, déjà industrielle Dessalement coûteux, 30 % de l’électricité perdue en chaleur
Dessalement couplé (système STHW de Dalian) La chaleur de l’électrolyse alimente une distillation sous vide à basse température 14,4 % d’efficacité électrique en plus, eau douce en coproduit Toujours au stade pilote, pas encore d’installation industrielle

Deux euros le kilo, mais sous conditions

L’étude ne se contente pas de décrire la machine, elle en chiffre l’économie. Avec une électricité éolienne terrestre à 0,033 dollar le kilowattheure (environ 2,8 centimes d’euro), le coût de l’hydrogène tombe à 2,1 dollars le kilo (environ 1,80 euro). Avec du solaire à 0,049 dollar le kilowattheure (environ 4,2 centimes d’euro), on monte à 2,9 dollars le kilo (environ 2,45 euros). À comparer aux 5 à 9 euros le kilo observés actuellement en Europe pour l’hydrogène vert, et aux 1 à 2 euros du kilo d’hydrogène « gris » issu du gaz naturel.

Intéressant certes mais il faut toutefois garder à l’esprit que l’électricité à 2,8 centimes le kilowattheure correspond au bas de la fourchette mondiale pour l’éolien terrestre, dans des sites particulièrement bien ventés. En Chine, l’État subventionne lourdement les énergies renouvelables, et des contrats à ces niveaux existent effectivement.

En Europe, le kilowattheure éolien terrestre tourne plutôt entre 5 et 7 centimes, et la facture d’hydrogène qui en découlerait grimperait mécaniquement. Le système de Dalian reste intéressant même dans ces conditions mais le prix tomberait plutôt vers 3 à 4 euros le kilo sous conditions européennes.

Compétitif face à l’hydrogène vert actuel, pas encore face au gris.

L’uranium, l’élément en trop

Le titre du South China Morning Post promet un pilote qui extrait aussi « de l’uranium » de la mer. L’étude de Nature Energy, elle, n’en parle pas. Le communiqué de l’Académie chinoise des sciences, lu attentivement, mentionne seulement que la saumure concentrée qui sort de la colonne de distillation « pourrait » servir à récupérer, « en plusieurs étapes », du sel, du brome, de l’uranium et d’autres ressources marines.

Le conditionnel est donc bien de rigueur : rien n’est démontré, rien n’est chiffré, aucun prototype n’a été construit pour ces étapes supplémentaires.

L’eau de mer contient effectivement de l’uranium, à hauteur d’environ 3 milligrammes par mètre cube, soit mille fois moins que le palladium d’un gisement comme Lion, en comparaison. L’extraire reste un défi technologique sur lequel plusieurs équipes chinoises travaillent par ailleurs mais à ce stade, le pilote de Dalian co-produit de l’hydrogène et de l’eau douce. Point.

Prêter à la machine des capacités qu’elle n’a pas démontrées rend un mauvais service à une innovation qui, dans sa version réelle, est déjà intéressante.

Une nouvelle stratégie permet la coproduction d'hydrogène et d'eau douce à partir de l'eau de mer

Une filière chinoise qui prend forme

Le pilote de Dalian est à l’image de l’innovation chinoise dans le domaine. En 2022, l’équipe de Xie Heping, de l’université du Sichuan, publiait déjà dans Nature une méthode de « migration à changement de phase » qui permet d’électrolyser directement l’eau de mer sans en subir la corrosion. En 2023, cette technologie a été testée en pleine mer sur le pilote flottant Dongfu-1, dans le Fujian. En décembre 2024, Sinopec a mis en service à Qingdao la première usine commerciale d’hydrogène issu d’eau de mer, raccordée à ses propres panneaux solaires offshore et à son réseau de pipelines. En septembre 2026, l’étude de Dalian ajoute une troisième brique, la plus prometteuse économiquement.

L’Europe, elle, n’a rien d’équivalent au catalogue. Les projets d’hydrogène vert y restent concentrés sur des électrolyseurs d’eau douce, et le plus grand d’entre eux, mis en service en Normandie début 2026, affiche 200 mégawatts, mais avec de l’eau du robinet. L’avantage de la Chine ne tient pas qu’à ses laboratoires. Elle a aligné publications, pilotes en mer et usines commerciales en quatre ans, ce qui devrait faire réfléchir à Bruxelles.

Reste à passer du pilote de 250 kilowatts à l’usine de plusieurs mégawatts, voire centaines de mégawatts. Les auteurs eux-mêmes concluent leur article en indiquant que les prochaines étapes porteront sur de meilleurs catalyseurs, une récupération plus fine de la chaleur et l’optimisation du système par intelligence artificielle.

Sources :

  • Publication originale dans Nature Energy : Jiang, S., Zhu, P., Liu, Y. et al. A 250-kilowatt system for co-production of hydrogen and fresh water from seawater. Nat Energy (2026). https://doi.org/10.1038/s41560-026-02130-6
  • Académie chinoise des sciences (communiqué), New Strategy Enables Co-production of Hydrogen and Fresh Water from Seawater (16 septembre 2026)
    https://english.cas.cn/newsroom/research-news/202609/t20260916_1200768.shtml
    Présentation officielle de l’étude, mention des perspectives d’extraction de sel, brome, uranium à partir de la saumure concentrée (au conditionnel).
  • Nature Energy (éditorial), A unified distillation and electrolysis system (septembre 2026)
    https://www.nature.com/articles/s41560-026-02136-0
    Mise en perspective éditoriale de la revue : l’intérêt du couplage distillation-électrolyse pour l’hydrogène marin.
  • South China Morning Post, China develops plant to extract hydrogen, fresh water and uranium from the sea (5 octobre 2026)
    https://www.scmp.com/news/china/science/article/3369704/china-develops-plant-extract-hydrogen-fresh-water-and-uranium-sea
    Reprise grand public de l’étude, titre ajoutant la récupération d’uranium et de brome aux fonctions démontrées.
  • TechXplore, Pilot system couples seawater desalination with hydrogen production (septembre 2026)
    https://techxplore.com/news/2026-09-couples-seawater-desalination-hydrogen-production.html
    Résumé technique de l’étude, durée du pilote de 20 kilowatts (100 jours), performances du 250 kilowatts.

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Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
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