Le plus gros bateau du monde va avoir un petit frère « d’à peine » 230 mètres de long à la fonction bien précise : le Grand Tour

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Même le plus gros navire du monde a besoin d’un porteur.

Allseas vient de lancer à Canton la construction du Grand Tour, un semi-submersible de 60 000 tonnes de capacité taillé pour aller déposer des gratte-ciel flottants dans l’étrave de son colosse de « grand frère » : le Pioneering Spirit.

Le 16 septembre 2026, les premières tôles ont été découpées au chantier Guangzhou Shipyard International, en Chine. Trois semaines plus tard, Allseas a officialisé le début des travaux. Le Grand Tour, 230 mètres de long et 57 de large, doit être livré au premier trimestre 2028 et rejoindre immédiatement la flotte offshore que la famille Heerema a bâtie à partir de Delft, aux Pays-Bas. Son unique mission : transporter en haute mer les immenses stations de conversion électrique qui vont faire décoller l’éolien offshore de la mer du Nord.

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Le Pioneering Spirit, un géant qui a besoin d’un petit frère

Pour comprendre l’intérêt du Grand Tour, il faut d’abord rappeler ce qu’est son grand frère. Le Pioneering Spirit, mis en service en 2016, est le plus gros navire de construction offshore de la planète. 382 mètres de long, 124 de large, 48 ponts d’habitation pour 571 personnes à bord, et surtout une capacité à soulever d’un seul coup des plateformes pétrolières ou éoliennes de 48 000 tonnes grâce à huit immenses bras hydrauliques logés dans son étrave. Entre les deux coques jumelles qui composent sa partie avant s’ouvre un « bow slot », une rainure en U de 122 mètres de long, dans laquelle il vient encadrer la structure à soulever.

Ce que vous voyez n’est pas un bateau ! Avec ses 385 mètres de long le Havfarm est tout simplement la plus grande ferme off-shore de saumons du monde

Problème, le Pioneering Spirit est trop précieux pour voyager à vide. Chaque fois qu’il fallait aller chercher une plateforme à des milliers de kilomètres de son site d’installation, Allseas devait affréter un autre navire pour la lui apporter. Le Grand Tour est précisément calculé pour supprimer cette étape. Avec ses 57 mètres de large, il s’emboîte au millimètre dans le bow slot du Pioneering Spirit, lui transfère sa charge en pleine mer, puis repart chercher la suivante pendant que le grand frère pose la plateforme sur ses pieux. Transport et installation en une seule chaîne continue, sans intermédiaire.

230 mètres pour transporter 60 000 tonnes

Techniquement, le Grand Tour est ce qu’on appelle un Heavy Transport Vessel semi-submersible, un navire capable d’enfoncer son pont sous la ligne de flottaison pour qu’une structure flottante vienne s’y poser par-dessus, puis de ressortir pour la transporter. Un procédé déjà bien connu dans le monde du transport maritime, mais que les Néerlandais ont poussé à des dimensions inédites. Voici la fiche de l’engin.

Le Grand Tour en chiffres

Le chiffre à retenir, c’est 60 000 tonnes. Pour fixer les idées, c’est à peu près le poids d’une petite centrale thermique, ou la masse d’eau que contient 24 piscines olympiques. Et le Grand Tour est capable de l’emporter d’un chantier chinois à la mer du Nord d’une seule traite. Le navire sera doté d’un système de ballast capable de pomper 24 000 m³ d’eau par heure, de quoi s’enfoncer d’une dizaine de mètres sans effort pour ajuster son tirant d’eau au millimètre, puis de ressortir avec sa cargaison installée dessus. Côté propulsion, l’ensemble repose sur deux nacelles électriques d’ABB d’une puissance totale de 24 MW, conçues pour fonctionner au méthanol ou à l’e-méthanol dès qu’un ravitaillement sérieux existera dans les ports européens.

Le bow slot, un parking à ciel ouvert en haute mer

La chorégraphie entre le Grand Tour et le Pioneering Spirit mérite qu’on s’y attarde. Imaginez le petit frère arrivant, par ses propres moyens, avec sur son dos une station de conversion électrique de la taille d’un immeuble de dix étages, extraite d’un chantier de construction sud-coréen ou chinois. Le grand frère l’attend au-dessus de son emplacement d’installation définitif, en pleine mer du Nord, à moteurs orientés contre le courant. Le Grand Tour s’approche, pivote, et vient se glisser lentement dans l’encoche en U qu’ouvre le Pioneering Spirit entre ses deux coques jumelles. Les deux bateaux ne font alors plus qu’un.

Dans cette configuration, les huit bras hydrauliques du Pioneering Spirit se tendent, saisissent la station par le dessous, et la soulèvent. Le Grand Tour se dégage par l’arrière, laissant son grand frère transférer la charge directement sur les pieux déjà plantés dans le fond. Toute l’opération se joue en quelques heures, sans grue à terre, sans câble lourd suspendu entre deux navires, sans attente d’une mer calme pendant des semaines. Autrement dit, le Grand Tour est l’ingrédient manquant pour que le Pioneering Spirit tourne enfin à plein régime, au lieu de passer la moitié de son temps à attendre qu’un remorqueur lui apporte sa cargaison.

Pourquoi un navire méthanol-ready construit en Chine ?

Deux choix d’Allseas méritent un commentaire. D’abord la propulsion : la décision de pousser le méthanol comme carburant principal, dix ans après le pari ammoniac du belge CMB.TECH, s’inscrit dans la course à la décarbonation maritime. L’Organisation maritime internationale a adopté en 2025 un cadre carbone contraignant qui entrera en vigueur en 2027, et les armateurs les plus exposés — Maersk, CMA CGM, Hapag-Lloyd — misent déjà sur le méthanol vert pour leurs porte-conteneurs. Allseas suit le mouvement, en pariant qu’un navire livré en 2028 devra tenir trente ans de service en respectant les futurs standards.

Ensuite, le choix du chantier. Guangzhou Shipyard International, filiale du mastodonte étatique CSSC, s’est imposé en quelques années comme la référence mondiale pour les navires offshore de nouvelle génération, qu’il s’agisse de poseurs d’éoliennes, de câbliers ou de transporteurs lourds. Allseas, néerlandais d’origine, aurait pu aller en Corée du Sud, où Daewoo avait construit le Pioneering Spirit. Mais à prix comparable, les délais chinois sont plus courts, et la montée en gamme des chantiers de Canton est telle qu’ils raflent désormais les contrats que la Corée du Sud ou le Japon se partageaient. L’Europe, elle, n’a plus de chantier capable de livrer un semi-submersible de 230 mètres dans les délais exigés par les éoliennes offshore.

Installation de la station de conversion DolWin kappa par le Pioneering Spirit - crédit : Allseas
Installation de la station de conversion DolWin kappa par le Pioneering Spirit en 2022 – crédit : Allseas

Quatorze stations TenneT attendent déjà en mer du Nord

Pourquoi tant d’empressement ? Parce que le Grand Tour a déjà un carnet de bal bien rempli. Son premier client s’appelle TenneT, l’opérateur du réseau électrique à la fois néerlandais et allemand, qui a lancé l’un des plus ambitieux programmes d’éolien offshore jamais engagés : un réseau de stations de conversion HVDC de 2 gigawatts chacune, à poser au large des côtes de la mer du Nord, pour acheminer vers le continent 28 gigawatts d’électricité renouvelable d’ici 2032. Chaque station pèse jusqu’à 60 000 tonnes et doit être posée sur un fond marin situé parfois à plus de 60 mètres de profondeur, en zone sujette aux tempêtes.

En 2023, TenneT a signé avec Allseas et le concurrent néerlandais Heerema Marine Contractors un contrat portant sur le transport et l’installation d’au moins quatorze de ces plateformes géantes. Le Grand Tour est l’outil taillé pour cette mission précise. Il n’est pas seul : Siemens Energy construit certaines des plateformes dans un chantier allemand, l’espagnol Dragados a décroché pour 2,9 milliards d’euros un lot de deux unités en 2026, et le reste se partage entre chantiers coréens et chinois. L’ensemble forme un gigantesque Lego industriel, où chaque élément doit arriver à son port d’intégration au bon moment, puis sortir en mer dans l’ordre prévu. Reste à savoir si le Grand Tour et son grand frère boucleront le programme TenneT dans les délais, ou si la mer du Nord devra patienter avant de voir ses éoliennes vraiment reliées à nos prises de courant.

Sources :

  • Allseas — Fiche officielle du navire Grand Tour
    https://www.allseas.com/en/who-we-are/our-fleet/grand-tour
    Source primaire : spécifications techniques, intégration avec le Pioneering Spirit et calendrier de livraison.
  • SWZ Maritime — First steel cut for Allseas’ Grand Tour (23 septembre 2026)

    First steel cut for Allseas’ Grand Tour


    Confirmation du début de construction au chantier GSI à Canton le 16 septembre 2026 et du programme TenneT.

  • Offshore Wind — ABB to Equip Allseas’ New Offshore Converter Station Transport Vessel (11 août 2026)
    https://www.offshorewind.biz/2026/08/11/abb-to-equip-allseas-new-offshore-converter-station-transport-vessel
    Détail du contrat de propulsion ABB (24 MW, nacelles, méthanol-ready) et de la mission du navire.

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Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
Très curieux et tourné vers l'économie, la science et les nouvelles technologies, (particulièrement ce qui touche à l'énergie et les entreprises françaises) je vous propose de de découvrir les dernières actualités autour de cette passion

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