En posant la quille d’un câblier géant, la Corée du Sud vient frapper à la porte d’un club mondial très fermé, où la France et l’Europe régnaient jusqu’ici en maîtres.
Le 31 août 2026, au chantier turc Tersan, a eu lieu la pose de quille d’un navire promis à un bel avenir : l’InterOcean, câblier commandé par l’entreprise sud-coréenne LS Marine Solution.
Ce bâtiment de 148 mètres est conçu pour poser au fond des mers les câbles électriques à haute tension qui relient les parcs éoliens offshore et les réseaux nationaux. Un marché en pleine explosion, jusqu’ici dominé par une poignée d’acteurs européens, dont la France est l’un des piliers.
Nous avions raconté ici même, au printemps 2025, comment l’Hexagone contrôlait un tiers de la flotte mondiale de câbliers mais tout change et la Corée du Sud est un sérieux challenger à l’hégémonie française.
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Poser un câble au fond de l’océan n’est pas donné au premier armateur venu. Il faut un navire spécialisé, hors de prix, bourré d’électronique, capable de dérouler des centaines de kilomètres de câble avec une précision chirurgicale par plusieurs milliers de mètres de fond. Résultat, le secteur est l’un des plus concentrés qui soient.
Il faut distinguer deux mondes dans le secteur : le premier est celui des câbles de télécommunications, en fibre optique, fins comme un tuyau d’arrosage, qui font transiter les données de la planète. C’est le domaine historique de la France, où Orange Marine et ASN règnent parmi les premiers.
Le second monde des câbliers est celui des câbles électriques, bien plus gros, qui transportent du courant à haute tension continue ou en anglais HVDC (High Voltage Direct Current). Ceux-là relient les éoliennes en mer au continent, ou connectent les réseaux de deux pays pour qu’ils s’échangent de l’électricité. C’est un marché plus jeune, plus disputé, où la France pèse lourd avec Nexans mais sans dominer seule : l’italien Prysmian mène plutôt la danse, suivi du danois NKT et du belge Jan De Nul. C’est précisément sur ce terrain, celui de l’énergie, que la Corée a décidé d’avancer ses pions. :
| Opérateur | Pays | Câbliers | Domaine |
|---|---|---|---|
| SubCom | États-Unis | environ 8 | Télécommunications |
| Alcatel Submarine Networks | France | 7 | Télécommunications |
| Global Marine | Royaume-Uni | 7 | Télécommunications |
| Orange Marine (avec Elettra) | France | 6 | Télécommunications |
| Prysmian | Italie | 3 à 4 | Énergie (HVDC) |
| Nexans | France | 2 à 3 | Énergie (HVDC) |
| NKT | Danemark | 2 | Énergie (HVDC) |
| LS Marine Solution | Corée du Sud | 1 en construction | Énergie (HVDC) et télécommunications |
Décomptes indicatifs, qui varient selon les sources et le périmètre retenu. Certains navires peuvent poser aussi bien des câbles de télécommunications que d’énergie. Le marché mondial de la pose reste dominé par quatre acteurs européens, qui en concentrent environ 60 %.

Pourquoi la Corée débarque maintenant ?
Le monde entier se lance dans l’éolien en mer, et chaque parc a besoin de longs câbles sous-marins pour rapatrier son électricité à terre. L’Union européenne vise 60 gigawatts d’éolien offshore en 2030 et jusqu’à 300 en 2050. Ajoutez-y les interconnexions électriques entre pays, de plus en plus nombreuses, et vous obtenez une demande de pose qui explose, alors que les navires capables de le faire se comptent sur les doigts de deux mains.
LS Marine Solution ne s’en cache pas : après avoir servi le grand projet coréen d’« autoroute électrique » reliant la côte ouest du pays, l’entreprise veut partir à l’assaut des marchés européen et nord-américain.
Autrement dit, venir jouer sur les terres mêmes de Nexans, Prysmian et consorts. Là où le sud-coréen possède un atout, c’est qu’il maîtrise à la fois la fabrication du câble, via sa maison mère LS Cable & System, et sa pose. Un ensemble complet, exactement ce que les grands donneurs d’ordre recherchent.

L’InterOcean, un poids lourd venu de Turquie
Construit chez Tersan en Turquie, dessiné par le norvégien Salt Ship Design et équipé par Kongsberg, l’InterOcean mesure 148,4 mètres de long pour 31 de large, avec une capacité de chargement de câble de 13 000 tonnes et un déplacement de 18 800 tonnes. Il représente un investissement d’environ 221 millions d’euros pour une livraison prévue au premier semestre 2028.
LS le présente volontiers comme « le plus grand du monde », un superlatif à prendre avec prudence : d’autres câbliers récents affichent des capacités supérieures, comme le danois Eleonora de NKT et ses 23 000 tonnes mais il est certain que l’InterOcean se classera parmi les cinq premiers câbliers mondiaux par sa capacité, et sera le plus grand d’Asie.
Il n’existe aujourd’hui que trois navires au monde capables de poser en même temps câbles électriques et fibre optique, comme il saura le faire, ce qui le rapproche du Nexans Aurora français ou du Leonardo da Vinci de l’italien Prysmian, les références actuelles du genre. Un tel bâtiment coûte entre 170 et 425 millions d’euros selon les configurations, ce qui explique le très petit nombre d’acteurs capables de suivre.
Qui contrôlera les artères sous-marines de demain ?
L’arrivée de la Corée ne signifie pas que la France a déjà perdu la partie, loin de là. Ses opérateurs conservent une avance considérable, une expérience de plusieurs décennies et des carnets de commandes pleins pour des années. Orange Marine modernise sa flotte avec de nouveaux navires, Nexans en construit une nouvelle génération, et ASN, désormais publique, incarne une volonté claire de l’État de ne pas lâcher ce levier de souveraineté.
Le signal envoyé par Séoul mérite toutefois d’être entendu. Le marché des câbles sous-marins, longtemps chasse gardée euro-américaine, attire désormais des industriels asiatiques puissants et intégrés, capables de fabriquer le câble et de le poser. Derrière la Corée pointent déjà les géants chinois, Hengtong et ZTT, qui grignotent des contrats en Amérique du Sud, en Asie du Sud-Est et en Afrique à coups de prix agressifs. Or ces câbles ne sont pas de simples fils : ils transportent l’électricité des énergies renouvelables et la totalité du trafic numérique mondial, deux nerfs vitaux de nos sociétés.
La vraie question n’est donc pas seulement de savoir qui construira le plus gros navire, mais qui contrôlera, demain, ces artères invisibles dont dépend tout le reste. La France a les cartes en main pour rester dans le jeu. Encore lui faudra-t-il continuer d’investir, car ses concurrents, eux, viennent d’arriver à la table et ils jouent gros !
Sources principales :
- Offshore Energy — Keel laid for Korea’s only specialized HVDC installation vessel (1er septembre 2026)
https://www.offshore-energy.biz/keel-laid-for-koreas-only-specialized-hvdc-installation-vessel /
Détail de la pose de quille, des caractéristiques de l’InterOcean et de l’investissement de LS Marine Solution. - LS Cable & System — LS Marine Solutions starts building world’s largest HVDC cable laying vessel (2025)
https://www.lscns.co.kr/en/pr/news_view.asp?brd_id=news1&idx=118939&lang_cd=en
Communiqué du groupe LS sur le montant investi, les capacités du navire et sa stratégie à l’international. - Persistence Market Research — Cable Laying Vessel Market Forecast 2026 to 2033
https://www.persistencemarketresearch.com/market-research/cable-laying-vessel-market.asp
Concentration du marché de la pose, part européenne et moteur de l’éolien offshore. - Recorded Future — Submarine Cable Security at Risk Amid Geopolitical Tensions (juillet 2025)
https://www.recordedfuture.com/research/submarine-cables-face-increasing-threats
Répartition de la flotte mondiale de câbliers entre les principaux opérateurs et leurs pays.



