« Le match du siècle en Méditerranée » est lancé par l’Italie qui veut lutter encore le crabe bleu en lançant 160 000 poulpes dans son environnement

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Pour venir à bout d’un crabe qui ravage ses élevages de coquillages, l’Italie a lâché des dizaines de milliers de poulpes dans l’Adriatique. 

Le match du siècle en Méditerranée est ouvert : d’un côté un crustacé envahisseur qui met à genoux la pêche italienne, de l’autre un céphalopode réputé grand amateur de crabes.

Depuis l’été 2026, des chercheurs italiens tentent d’opposer le second au premier, en relâchant des poulpes par milliers dans la mer Adriatique. La méthode fait la une, et pour cause : elle est spectaculaire, presque poétique… mais on va voir dans cet aerticle que l’histoire est malheureusement jonché d’exemples de ce genre… et qu’ils ont souvent mal tourné.

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80 000 poulpes lâchés dans l’Adriatique… mais est-ce une bonne idée ?

Le projet nommé Octo-Blu a été lancé par l’université de Bologne, épaulé par des fonds européens.

Dans un laboratoire du port de Cesenatico, les chercheurs élèvent des bébés poulpes communs dans des bassins mais c’est un exercice délicat, tant les larves de céphalopodes sont réputées difficiles à mener jusqu’à l’âge adulte. Une fois assez développés, les petits invertébrés sont emmenés au large par milliers et relâchés près de tanières artificielles, en ciment et en argile, posées sur des récifs pour les aider à prendre leurs quartiers. Depuis juin, environ 80 000 individus ont ainsi rejoint la mer, et l’équipe espérait doubler ce chiffre d’ici la fin de l’été.

L’objectif est constituer une petite population de poulpes le long des côtes, qui viendrait grignoter le crabe bleu. Les chercheurs l’ont choisi pour une raison simple : à l’état sauvage, le poulpe est un redoutable croqueur de crustacés.

Pour la première fois dans le monde, des chercheurs français ont surpris un événement rarissime : une déchirure du plancher océanique

Un crustacé à 200 millions d’euros

Le crabe bleu américain, de son nom latin Callinectes sapidus, n’a rien d’un simple figurant dans ce match qui s’annonce.

Originaire de la côte atlantique des États-Unis, il a probablement voyagé jusqu’en Méditerranée dans les eaux de ballast des navires, il y a plusieurs décennies, avant que le réchauffement des eaux ne favorise son expansion. Depuis, il prolifère dans le nord de l’Adriatique, et en particulier dans le delta du Pô, où il fait des ravages. Armé de pinces puissantes, cet omnivore vorace brise les coquilles des palourdes et des moules, dévore les jeunes poissons et décime les élevages de coquillages.

La facture pourrait monter jusqu’à 200 millions d’euros pour l’ensemble de l’Italie selon le syndicat agricole Coldiretti, dont près de 17 millions pour la seule zone de Goro-Comacchio. Sur place, le crustacé n’a aucun prédateur capable de le tenir en respect… d’où l’idée d’en recruter un en grand nombre.

Vraie solution ou fausse bonne idée ?

C’est ici que le bât blesse. Sur le papier, le poulpe mange du crabe ; dans les faits, les deux animaux ne se croisent presque pas. Le poulpe commun est une espèce strictement marine, qui vit sur les fonds rocheux, sableux ou dans les herbiers. Le crabe bleu, lui, passe l’essentiel de sa vie dans les eaux saumâtres des lagunes et des estuaires puisque c’est là qu’il se reproduit et que se concentrent ses populations. Il s’aventure bien en mer, mais cela ne concerne qu’une fraction de ses effectifs. Le tableau ci-dessous résume ce grand écart.

Un poulpe commun ou Octopus vulgaris.
Un poulpe commun ou Octopus vulgaris.
Critère Poulpe commun Crabe bleu
Milieu de vie la mer : fonds rocheux, sableux, herbiers lagunes et estuaires, eaux saumâtres
Salinité supportée eau salée uniquement de l’eau douce à l’eau salée
Reproduction en mer surtout dans les lagunes
Régime alimentaire prédateur de crustacés (il croque le crabe) omnivore vorace (palourdes, moules, jeunes poissons)
Zone de chevauchement en mer, par intermittence une petite partie de sa population seulement

Le problème ne s’arrête pas là. Même lorsqu’ils se rencontrent, rien ne garantit que le poulpe s’attaque en priorité au crabe bleu plutôt qu’à une proie plus commode. Qu’il en croque en bassin, personne n’en doute ; qu’il en mange assez, en pleine mer, pour faire plier toute une population, c’est une autre histoire.

Manger quelques crabes ne suffit pas à en réguler des millions.

Le mythe du « prédateur miracle »

Il faut dire l’idée d’un prédateur salvateur ressurgit régulièrement face aux espèces invasives. L’histoire, pourtant, invite à la méfiance, tant les exemples de ces « recrues » qui se retournent contre la nature sont nombreux.

Le cas d’école reste le crapaud buffle, introduit en Australie en 1935 pour protéger la canne à sucre d’un coléoptère : incapable d’atteindre l’insecte perché sur les tiges, toxique pour les prédateurs locaux qui tentaient de le croquer, il s’est multiplié de façon incontrôlable et empoisonne toujours la faune du pays.

Même pays, autre fiasco : le renard roux et le chat, censés limiter lapins et rongeurs, se sont surtout attaqués aux marsupiaux indigènes, dont ils ont précipité le déclin. En Nouvelle-Zélande, les hermines lâchées contre les lapins ont décimé les oiseaux endémiques ; à Hawaï, un escargot carnivore importé pour éliminer un escargot ravageur a fait disparaître les espèces locales à la place.

Le tableau ci-dessous rassemble quelques-uns de ces ratés devenus célèbres :

Espèce introduite Où et quand Pour lutter contre Résultat
Crapaud buffle Australie, 1935 coléoptères de la canne à sucre ne les atteint pas, toxique pour la faune, devenu un fléau
Petite mangouste indienne Hawaï, Caraïbes, années 1880 rats des plantations rats épargnés (actifs la nuit), oiseaux indigènes décimés
Renard roux Australie, vers 1855 lapins (et pour la chasse) s’attaque surtout aux marsupiaux indigènes
Chat Australie, XIXᵉ siècle lapins et rongeurs l’un des pires prédateurs de la faune locale
Hermine et belette Nouvelle-Zélande, années 1880 lapins déciment les oiseaux endémiques (kiwi…)
Escargot loup rose Hawaï, 1955 escargot géant africain dévore les escargots indigènes, plusieurs éteints
Gambusie (poisson-moustique) monde entier, XXᵉ siècle larves de moustiques souvent inefficace, nuit aux poissons et amphibiens locaux

Le point commun de tous ces échecs ? Un écosystème est un réseau si enchevêtré qu’on ne le pilote jamais entièrement : le prédateur qu’on invite peut s’en prendre à d’autres espèces, déséquilibrer la chaîne alimentaire, voire déplacer le problème ailleurs.

À la décharge d’Octo-Blu, l’expérience italienne n’a rien d’aussi hasardeux. Elle ne fait pas venir un animal exotique : elle renforce un prédateur déjà présent dans la région, ce qui limite les mauvaises surprises. Le poulpe n’est d’ailleurs qu’une pièce d’une stratégie plus vaste, qui mise aussi sur une pêche intensive du crabe, sa mise à l’assiette et la protection directe des élevages de coquillages.

Le problème de ce bloc de glace grand comme les 3/4 de Paris qui vient de se détacher du Groenland, c’est qu’il pourrait être suivi de deux autres encore plus gros

Réponse fin 2026

Le programme Octo-Blu court jusqu’à la fin de l’année 2026. C’est seulement alors qu’on saura combien de ces dizaines de milliers de poulpes ont survécu, se sont installés, et s’ils ont laissé ne serait-ce qu’une éraflure dans les rangs du crabe bleu. Même un résultat encourageant ne transformerait pas le céphalopode en baguette magique. À mesure que l’espèce s’installe pour de bon, le pari le plus réaliste se joue sans doute ailleurs : apprendre à vivre avec le crabe bleu (le pêcher, le cuisiner, s’adapter) plutôt que de rêver au prédateur qui l’effacerait d’un coup de tentacule.

La nature, décidément, se gère avec prudence bien plus qu’elle ne se commande !

Sources principales :

  • Euronews (AFP), « Un prédateur redoutable » : des scientifiques italiens misent sur les poulpes contre les crabes bleus (20 août 2026)
    https://fr.euronews.com/2026/08/20/un-predateur-redoutable-des-scientifiques-italiens-misent-sur-les-poulpes-contre-les-crabe
    Sur le lâcher de 80 000 poulpes, l’ampleur des dégâts (200 M€) et les propos des chercheurs.
  • ActuNautique, Crabe bleu en Méditerranée : l’Italie expérimente le poulpe comme prédateur naturel (août 2026)
    https://www.actunautique.com/2026/08/crabe-bleu-en-mediterranee-l-italie-experimente-le-poulpe-comme-predateur-naturel.html
    Présentation du programme Octo-Blu (université de Bologne) et des réserves sur son efficacité à grande échelle.
  • Toxics (MDPI), Blue Bounty: Italy’s Dual-Use Solution for Crab Invasion… (2024)
    https://doi.org/10.3390/toxics12070506
    Étude sur l’expansion du crabe bleu dans l’Adriatique et la Méditerranée et ses impacts.

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Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
Très curieux et tourné vers l'économie, la science et les nouvelles technologies, (particulièrement ce qui touche à l'énergie et les entreprises françaises) je vous propose de de découvrir les dernières actualités autour de cette passion

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