La France va s’ouvrir les portes d’un nouveau marché en devenant la première à démanteler un réacteur nucléaire de classe UNGG

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La France s’apprête à démonter le tout premier réacteur de son genre au monde.

Le 21 septembre 2026, Cyclife, la filiale d’EDF spécialisée dans le démantèlement nucléaire, a annoncé le franchissement d’une étape décisive pour la centrale de Chinon.

La stratégie de démontage des échangeurs de chaleur du réacteur Chinon A2 vient d’être validée, ouvrant la voie à la première phase concrète du chantier.

Un chantier hors norme, car Chinon A2 est le premier réacteur de la filière dite UNGG au monde à être ainsi déconstruit.

Un sujet complexe que nous allons vous expliquer pour que vous compreniez ce qui s’y joue.

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Chinon A2 valide une étape importante avant son démantèlement final

L’UNGG, l’ancêtre sacrifié du nucléaire français

UNGG signifie « uranium naturel, graphite, gaz », et désigne la toute première filière nucléaire française, celle des pionniers. Dans les années 1950 et 1960, la France fait ce choix pour une raison éminemment stratégique : ces réacteurs fonctionnent à l’uranium naturel, sans passer par l’enrichissement, un procédé alors maîtrisé par les seuls États-Unis et l’Union soviétique. Pour de Gaulle, qui soutient personnellement cette technologie, c’est la voie de l’indépendance nationale et du rayonnement français.

Six réacteurs de ce type ont fonctionné, sur les sites de Chinon, Bugey et Saint-Laurent-des-Eaux, mis en service entre 1963 et 1972.

Dans les années 1960 éclate ce que les historiens appellent la « guerre des filières », un affrontement féroce entre le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), défenseur de l’UNGG national, et EDF, séduit par la technologie américaine des réacteurs à eau pressurisée. Le verdict tombe d’un rapport de 1967 : le kilowattheure produit par un UNGG revient environ 20 % plus cher que celui d’un réacteur à eau pressurisée de même puissance. Trop gros, trop coûteux, moins sûrs, les réacteurs graphite-gaz sont distancés.

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Le tournant de 1969

De Gaulle tient bon jusqu’au bout, autorisant même la construction de deux UNGG supplémentaires mais son départ change tout.

Le 13 novembre 1969, son successeur Georges Pompidou tranche par décision interministérielle : la France abandonne sa filière nationale et adopte les réacteurs à eau pressurisée développés sous licence de l’américain Westinghouse. Deux arguments l’emportent, la compacité et la sûreté supérieures de ces réacteurs, et surtout la solidité technique et financière des industriels américains, qui portent le risque à la place des Français.

C’est de cette bascule qu’est né le parc actuel : les deux UNGG prévus à Fessenheim seront remplacés par les deux premiers réacteurs à eau pressurisée français, et une société créée pour l’occasion exploitera le brevet américain, Framatome. Les vieux réacteurs graphite-gaz sont donc les ancêtres sacrifiés de nos centrales d’aujourd’hui, et c’est ce lourd héritage qu’il faut désormais déconstruire.

Pourquoi le graphite change tout

Démanteler un réacteur classique est déjà une affaire délicate. Démanteler un UNGG est un tout autre monde, et c’est ce qui rend l’opération de Chinon si particulière.

Ces réacteurs sont bâtis autour d’un cœur constitué d’immenses empilements de briques de graphite, un matériau qui, après des décennies d’irradiation, est devenu lui-même radioactif. Il faut donc extraire, trier et stocker ces milliers de blocs, dans un environnement où aucun humain ne peut intervenir directement.

Chinon A2 (crédit : Cyclife)
Chinon A2 (crédit : Cyclife)
Critère Réacteur UNGG (graphite-gaz) Réacteur à eau pressurisée
Cœur du réacteur Empilements de briques de graphite Cuve en acier compacte
Matières à évacuer 10 à 30 fois plus que pour un REP Volume de référence
Principale difficulté Graphite radioactif à extraire et stocker Cuve et circuits activés
Maturité du démantèlement Quasi inédit (2 petits réacteurs seulement) Éprouvé dans le monde

Démanteler un UNGG oblige à retirer de 10 à 30 fois plus de matières qu’un réacteur à eau pressurisée, et l’ensemble du programme des six réacteurs français générera environ 160 000 tonnes de déchets à traiter.

À ce jour, seuls deux petits réacteurs de ce type ont été démantelés dans le monde et personne ne l’a jamais fait à une telle échelle.

Cette image détaille le recours à des maquettes à échelle réelle (ou
Cette image détaille le recours à des maquettes à échelle réelle (ou “mock-ups”) utilisées pour sécuriser et réduire les risques des phases critiques du démantèlement des réacteurs nucléaires de la filière UNGG (Uranium Naturel Graphite Gaz) – crédit : Cyclife

Des robots pour l’inaccessible

Puisque l’homme ne peut approcher le cœur, ce sont des machines qui feront le travail. Dès 2019, EDF et Veolia ont uni leurs forces dans une coentreprise baptisée Graphitech, spécifiquement dédiée à ce casse-tête. Son cœur de métier est de concevoir les outils télécommandés, bras articulés et plateformes d’intervention à distance capables de découper les structures, d’extraire les briques de graphite et d’évacuer les matières, le tout piloté depuis l’extérieur de la zone irradiée.

Depuis 2022, ces outils sont mis au point et testés sur des maquettes grandeur nature, dans une installation d’essais dédiée à Chinon. L’idée est de tout valider sur le terrain avant de s’attaquer au réacteur réel. Chinon A2 sert ainsi de « jalon d’essai » : les leçons tirées de son démantèlement seront ensuite transposées, autant que possible, aux cinq autres réacteurs de la filière :

Site Réacteurs UNGG Repère
Chinon (Indre-et-Loire) A1, A2, A3 A2, tête de série du démantèlement
Saint-Laurent-des-Eaux (Loir-et-Cher) A1, A2 Arrêtés dans les années 1990
Bugey (Ain) Bugey 1 Le plus puissant de la filière

Trois étapes, et le plus dur pour la fin

Le démantèlement de Chinon A2 se déroulera en trois grandes étapes, et que ce qui démarre n’est que la première. Viennent d’abord les échangeurs de chaleur, ces équipements qui transféraient la chaleur du gaz carbonique chauffé dans le cœur vers l’eau du circuit secondaire. Ensuite seulement s’attaquera-t-on au caisson du réacteur lui-même, là où se trouve le graphite, c’est-à-dire au véritable cœur du défi. Enfin viendra l’assainissement des structures et la réhabilitation du site. Autrement dit, la partie la plus redoutable, l’extraction du graphite radioactif, ne commencera pas avant plusieurs années.

Le démontage de ces seuls échangeurs donne déjà la mesure de l’affaire. Selon Cyclife, il produira deux types de déchets : environ 20 % de déchets très faiblement actifs, issus de la partie eau-vapeur, et 80 % de déchets faiblement à moyennement actifs, provenant de la partie où circulait le gaz carbonique. Les matériaux métalliques seront fondus sur le site industriel de Cyclife en France, puis dirigés vers les centres de stockage de l’Andra, l’agence nationale chargée des déchets radioactifs, dans l’Aube.

Un savoir-faire à exporter

Derrière la contrainte se cache une opportunité, et c’est peut-être là le plus intéressant. Ces réacteurs graphite ne sont pas une spécificité française : on en compte une soixantaine dans le monde, notamment au Royaume-Uni, qui en a construit un grand nombre, mais aussi en Espagne, en Italie, en Lituanie et au Japon. Tous devront un jour être démantelés, et personne ne sait encore vraiment comment s’y prendre à grande échelle.

En devenant le premier à réussir cette opération, EDF, via Graphitech, entend transformer une corvée héritée du passé en expertise commerciale. La coentreprise vise explicitement des contrats à l’étranger dans ces six pays. La France, qui fut pionnière dans la construction de cette filière, ambitionne donc de devenir la championne de sa déconstruction, un débouché industriel promis à croître à mesure que le parc nucléaire mondial vieillit.

Un chantier qui ne fait que commencer

L’annonce du 21 septembre valide une stratégie, elle ne donne pas le premier coup de pioche. Les opérations concrètes ne débuteront pas avant la mi-2028, après une enquête publique prévue en 2027 et la publication du décret de démantèlement. Le seul démontage des échangeurs de chaleur durera ensuite environ six ans.

Il faut aussi rappeler que ce dossier a une longue histoire d’atermoiements. EDF avait un temps envisagé de repousser ce démantèlement de plusieurs décennies, jusqu’à la fin du siècle, avant de faire le choix d’une déconstruction immédiate. Le calendrier actuel est donc un engagement récent, qu’il faudra tenir.

Sources :

  • Cyclife (communiqué officiel, groupe EDF), Chinon A2 : un jalon stratégique atteint pour un chantier hors norme (16 septembre 2026)
    https://www.cyclife-edf.com/chinon-a2-un-jalon-strategique-atteint-pour-un-chantier-hors-norme
    Validation de la stratégie contractuelle du démantèlement des échangeurs de chaleur de Chinon A2 après plus de trois ans et demi d’études, démarrage à l’horizon mi-2028 (après enquête publique de 2027), chantier de six ans, scénario transposable aux six réacteurs UNGG d’EDF, première mondiale.
  • Graphitech (coentreprise EDF-Veolia), EDF’s decommissioning program for its UNGG reactors
    https://www.graphitech-nuclear.com/en/notre-expertise/edfs-decommissioning-program-its-ungg-reactors
    Volume de déchets d’environ 160 000 tonnes pour le programme complet, retrait de 10 à 30 fois plus de matières qu’un réacteur à eau pressurisée, première mondiale à cette échelle, recours à la robotique et à l’intervention à distance.
  • Veolia (communiqué officiel), EDF and Veolia announce the creation of Graphitech (10 décembre 2019)
    https://www.veolia.com/en/newsroom/press-releases/edf-and-veolia-announce-creation-graphitech
    Création de la coentreprise Graphitech (filiales Cyclife et Asteralis), complexité du démantèlement graphite (empilements, volume de matières), seuls deux petits réacteurs graphite démantelés à ce jour, marché d’environ 60 réacteurs dans le monde (France, Royaume-Uni, Espagne, Italie, Lituanie, Japon).
  • energynews.pro, EDF Prepares to Dismantle World’s First UNGG Reactor at Chinon (septembre 2026)
    https://energynews.pro/en/edf-prepares-to-dismantle-worlds-first-ungg-reactor-at-chinon
    Chinon A2 tête de série de la stratégie de démantèlement immédiat, six réacteurs UNGG en service entre 1963 et 1972, méthodologie transposable aux cinq autres réacteurs, phase d’essais sur maquettes depuis 2022.

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Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
Très curieux et tourné vers l'économie, la science et les nouvelles technologies, (particulièrement ce qui touche à l'énergie et les entreprises françaises) je vous propose de de découvrir les dernières actualités autour de cette passion

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