Et si la solution pour rendre le nucléaire moins cher et plus sûr était de l’enterrer ?
L’entreprise Deep Fission a une idée simple : enfouir des réacteurs nucléaires au fond de puits forés, à 1,6 kilomètre de profondeur.
Début septembre 2026, la start-up américaine a passé un étape importante de son projet en parvenant à descendre puis à remonter, dans un forage étroit, une réplique grandeur nature du caisson qui abritera son réacteur.
Une manœuvre réalisée avec du matériel de forage pétrolier tout ce qu’il y a de plus classique, et qui valide la brique centrale de son modèle.
Retour sur ce projet pas comme les autres qui aurait beaucoup plus à Jules Verne !
Lire aussi :
- La France finance un ambitieux projet de centrale nucléaire flottante mené par son nouveau champion : newcleo
- Le Danemark fait trembler jusqu’au nucléaire français avec cette bataille juridique qui pourrait impacter la production électrique de tout le continent
Deep Fission valide une étape de démonstration de son concept de « centrale nucléaire enterrée »
Laisser la Terre faire le travail
Savez-vous ce qui coûte le plus cher dans une centrale nucléaire ?
Un réacteur à eau pressurisée, le type le plus répandu au monde, fonctionne sous une pression d’environ 160 fois la pression atmosphérique. Pour la contenir, il faut une énorme cuve en acier épais, elle-même enfermée dans une gigantesque enceinte de confinement en béton armé (le dôme reconnaissable qui domine les centrales) pour protéger l’extérieur en cas d’accident. Ces deux éléments comptent parmi les plus lourds postes de dépense d’un réacteur lors de sa construction.
L’idée de Deep Fission, c’est de confier ces deux fonctions à la géologie plutôt qu’au génie civil. En plaçant le réacteur à 1,6 kilomètre sous terre, la colonne d’eau qui le surplombe fournirait gratuitement la pression nécessaire.
Le calcul est limpide : sous l’eau, on gagne environ une atmosphère de pression tous les dix mètres, donc à 1 600 mètres de profondeur, on atteint pile les 160 atmosphères qu’exige le réacteur. Fini la coûteuse cuve sous pression de surface. Quant à la roche environnante, ses milliards de tonnes font office de bouclier contre les radiations et d’enceinte de confinement naturelle.
Adieu le dôme de béton. L’entreprise avance que cette approche pourrait réduire les coûts de construction jusqu’à 80 %.
Ne rien inventer, tout combiner
Le plus malin, dans cette histoire, c’est que Deep Fission ne prétend inventer aucune technologie nouvelle. Sa recette consiste à marier trois savoir-faire éprouvés depuis des décennies : le réacteur à eau pressurisée, éprouvé dans l’industrie nucléaire mondiale ; le forage profond, maîtrisé par l’industrie pétrolière et gazière ; et les techniques d’échange de chaleur héritées de la géothermie.
C’est tout le sens de la démonstration de septembre. « Le plus important dans ce test, c’est ce que nous n’avons pas eu à faire », a résumé la PDG Liz Muller. « Nous n’avons pas eu à développer de nouvelle technologie. Nous avons utilisé du matériel de forage disponible commercialement aujourd’hui. » Le caisson de six mètres, réplique non nucléaire de la future capsule du réacteur, a été descendu, aligné puis remonté par une équipe de foreurs ordinaire.
Cette capacité à poser et récupérer le réacteur est vitale, car c’est ainsi qu’il faudra le remonter en surface pour le recharger en combustible ou l’entretenir.
Une pépite née de l’enfouissement des déchets
La société Deep Fission a été fondée en 2023 par un tandem père-fille, Richard Muller, physicien émérite de l’université de Berkeley, et sa fille Liz Muller, qui la dirige. L’idée leur est venue d’une expérience précédente : ensemble, ils avaient créé Deep Isolation, une entreprise spécialisée dans l’enfouissement des déchets nucléaires dans des forages profonds. En creusant la question du comportement de matières nucléaires en profondeur, ils ont réalisé qu’un puits d’un kilomètre et demi réunissait précisément les conditions idéales pour faire fonctionner un réacteur.
Les soutiens ont suivi. L’entreprise a levé environ 80 millions de dollars (près de 68 millions d’euros) début 2026, avec l’arrivée du gestionnaire d’actifs Blue Owl, qui vise à alimenter des data centers, l’un des débouchés les plus prometteurs à l’heure de la ruée sur l’intelligence artificielle. Deep Fission a aussi sécurisé son combustible auprès d’Urenco, entamé des forages de reconnaissance sur son site pilote au Kansas, et surtout décroché en août 2026 un feu vert du département américain de l’Énergie sur la conception de sûreté de son réacteur, dans le cadre de son programme de réacteurs pilotes.
Séduisant sur le papier, mais des questions bien réelles
Reste que l’idée, aussi élégante soit-elle, soulève des interrogations que ses promoteurs ne peuvent balayer d’un revers de main.
La première tient au stade réel du projet. La démonstration de septembre concerne un caisson non nucléaire descendu à seulement trente mètres, pas un vrai réacteur enfoui à un mile de profondeur. Elle valide la mécanique de manutention, pas le fonctionnement du réacteur. L’entreprise espérait d’ailleurs atteindre la criticité au Kansas dès juillet 2026, un objectif qui a manifestement glissé.
Les experts pointent surtout les défis propres à l’enfouissement :
- entretenir et surveiller un réacteur à un kilomètre et demi sous terre est un casse-tête inédit,
- le remonter à chaque rechargement demande une chorégraphie sans faille,
- les capteurs, les tuyaux et les systèmes de communication devront résister durablement à des conditions souterraines rudes,
- et la question de la protection des nappes phréatiques, même si Deep Fission met en avant l’expérience du secteur pétrolier, sera scrutée de près par les autorités.
Enfin, il faut rester lucide sur la réglementation : le feu vert obtenu porte sur la conception de sûreté, ce n’est pas encore la licence commerciale que devra délivrer le gendarme nucléaire américain.
Il n’empêche que la proposition a le mérite de bousculer un secteur réputé pour son conservatisme et ses coûts qui dérapent. Là où l’industrie cherche depuis des années à miniaturiser les réacteurs en surface, Deep Fission propose de changer carrément de dimension en jouant la carte de la profondeur. Si le pari se confirme, de discrètes grappes de mini-réacteurs pourraient un jour produire de l’électricité sans dôme de béton ni cheminée, invisibles sous quelques hectares de terrain.
Sources :
- Deep Fission (communiqué officiel), Deep Fission Installs and Retrieves Full-Scale Reactor Canister Using Off-the-Shelf Drilling Equipment (10 septembre 2026)
https://www.deepfission.com/newsroom/press-releases/detail/118/deep-fission-installs-and-retrieves-full-scale-reactor-canister-using-off-the-shelf-drilling-equipment
Le communiqué de presse officielle de l’entreprise - IEEE Spectrum, This Nuclear Reactor Will Sit a Mile Underground
https://spectrum.ieee.org/underground-nuclear-reactor-deep-fission
Réacteur Gravity de 15 MWe, combinaison de trois technologies matures, origine de l’idée (travaux de Deep Isolation sur l’enfouissement des déchets), incertitudes réglementaires et pratiques soulignées par des experts indépendants. - Power Magazine, DOE Approves Safety Design of Deep Fission’s Underground SMR (6 août 2026)
https://www.powermag.com/doe-approves-safety-design-of-deep-fissions-underground-smr/
Accord du département de l’Énergie sur la conception de sûreté (NSDA) du réacteur Gravity, puissance de 15 MWe, modularité (150 MWe à dix réacteurs, 1,5 GWe à cent), fondateurs Liz et Richard Muller. - EnergyTech, Deep Fission’s Gravity Reactor Clears DOE Milestone (12 août 2026)
https://www.energytech.com/next-gen-nuclear/article/55396194/generational-power-deep-fissions-gravity-reactor-clears-doe-milestone
Explication de la pression fournie par la colonne d’eau (une atmosphère tous les dix mètres, 160 atmosphères à 1 600 mètres), positionnement face aux autres SMR, profil des dirigeants. - Deep Fission (communiqué, BusinessWire), Deep Fission Raises $80 Million in Financing to Accelerate Commercialization (10 février 2026)
https://www.businesswire.com/news/home/20260210844594/en/
Levée de 80 millions de dollars, partenariat avec Blue Owl pour l’alimentation de data centers, gain de coût revendiqué, combinaison de composants standards et de combustible à uranium faiblement enrichi.





