Un cap symbolique, qui révèle surtout deux façons très différentes d’aborder l’énergie des étoiles.
Le gouverneur du Tennessee Bill Lee et le département de l’Environnement de l’État ont remis à l’entreprise Type One Energy la première licence spécifiquement taillée pour une centrale à fusion.
Aucun autre territoire ou nation n’avait encore osé aller jusque-là, et cela amène mécaniquement à une question : entre les États-Unis, qui avancent vite en déléguant la régulation à leurs États, et l’Europe, qui bâtit patiemment un cadre commun à vingt-sept, qui aura raison au bout du compte ?
On va voir que la question est plus complexe qu’il n’y parait.
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Les États-Unis ont délivré la toute première licence au monde autorisant l’exploitation commerciale d’une machine à fusion nucléaire
Une première mondiale signée Tennessee
La licence accordée à Type One Energy, une société basée à Knoxville, est ce qu’on appelle une licence de matériaux dérivés, adaptée aux substances radioactives que génère une installation de fusion. Elle ouvre la voie à Project Infinity, un chantier implanté sur le complexe énergétique de Bull Run, à Clinton, propriété de la Tennessee Valley Authority, l’opérateur électrique public de la région.
Le projet avance par étapes. Un premier prototype, Infinity One, doublé d’un centre de formation, doit précéder la véritable centrale commerciale, Infinity Two, une installation d’une puissance annoncée entre 350 et 400 mégawatts électriques. La technologie retenue est celle du stellarator, un réacteur en forme d’anneau torsadé qui piège le plasma brûlant dans une cage magnétique aux contours alambiqués. L’entreprise compte lancer les premiers travaux dès cette année et vise un démarrage complet en 2034.
Autour du site gravitent le laboratoire national d’Oak Ridge, la Tennessee Valley Authority et l’Université du Tennessee, formant un pôle de développement dédié.

Le secret de la vitesse américaine
Ce qui frappe, ici, c’est la rapidité administrative. L’entreprise a déposé sa demande initiale fin janvier 2026, l’État a ouvert son cadre réglementaire spécifique le 9 juin, et la licence est tombée le 31 août.
Quelques mois, là où l’on attend d’ordinaire des années pour une installation nucléaire. Comment est-ce possible ?
La clé tient dans un choix politique. Aux États-Unis, la Commission de régulation nucléaire, le gendarme fédéral de l’atome, a décidé de déléguer aux États la régulation de la production d’énergie de fusion. Le Tennessee, qui dispose du statut d’État agréé et de plus de soixante ans d’expérience dans le nucléaire, s’est aussitôt engouffré dans la brèche. Sa division de santé radiologique a conçu un programme de licences inédit, pensé pour la fusion et rien d’autre.
Le pari repose sur une conviction technique : la fusion n’est pas la fission. Là où un réacteur classique manipule des matières capables d’emballement en chaîne et produit des déchets à très longue vie, une machine à fusion s’arrête net dès qu’on coupe l’alimentation, sans risque d’emballement. Les autorités américaines en tirent une conséquence réglementaire directe : encadrer la fusion plus légèrement que la fission, au nom d’un principe de sûreté intégrée dès la conception.
Moins de contraintes en amont, une mise en route accélérée, quitte à ajuster les règles à mesure que la technologie mûrit.
La vitesse ne rime pas pour autant avec absence d’argent public. Type One Energy figure parmi les huit entreprises retenues dès 2023 par le département américain de l’Énergie dans un programme fédéral de partenariat par jalons, doté de 46 millions de dollars (environ 39 millions d’euros) au total, où les fonds ne tombent qu’une fois chaque étape technique franchie. Une aide de l’État, donc, mais taillée pour récompenser le résultat plutôt que la promesse.
Malgré tout, la France et l’Europe ne sont pas (encore) à la traîne
On serait tenté d’en conclure que l’Europe, et la France en particulier, regardent passer le train, tant nos administrations traînent une réputation de lenteur. La réputation n’est pas tout à fait usurpée, mais elle masque une réalité bien plus nuancée.
La France héberge en effet de prometteuses jeunes pousses de la fusion, comme Renaissance Fusion, installée à Fontaine près de Grenoble, qui développe justement un stellarator comme Type One, ou Gen-F, orientée vers la fusion par confinement inertiel. Deux approches différentes, sur le sol national.

Surtout, la France joue un rôle moteur dans l’élaboration du futur cadre européen, dont le chantier s’est ouvert en 2026 au sein du groupe des régulateurs nucléaires européens. Son atout est unique : le pays accueille ITER, le réacteur expérimental international, et possède donc un retour d’expérience sur l’encadrement d’une machine à fusion que nul autre ne peut revendiquer.
Cette expertise pèse dans les discussions continentales. À l’échelle de l’Union, la Commission a débloqué 222 millions d’euros pour la fusion via le programme Euratom sur 2026 et 2027. De l’autre côté de la Manche, le Royaume-Uni a lancé une consultation nationale et engagé un programme doté de 2,6 milliards de livres (environ 3 milliards d’euros). L’Europe ne dort pas ; elle avance autrement.
| Critère | Modèle américain | Modèle européen |
|---|---|---|
| Qui régule | Chaque État, par délégation du régulateur fédéral | Un cadre commun en construction à vingt-sept, décliné ensuite pays par pays |
| Cadre juridique fusion | Spécifique et déjà opérationnel depuis juin 2026 | En cours d’élaboration, autour de standards partagés |
| Niveau d’exigence | Allégé par rapport à la fission, sûreté intégrée dès la conception | Adossé au retour d’expérience d’ITER |
| Rythme | Rapide, quitte à ajuster les règles ensuite | Plus lent, mais collectif et harmonisé |
| Soutien public | Fédéral et par jalons : 46 M$ (environ 39 M€) répartis entre huit entreprises, versés à mesure des étapes franchies | Direct et centralisé : 222 M€ d’Euratom sur 2026-2027 |
| Illustration concrète | Licence Type One au Tennessee, le 31 août 2026 | Start-ups Renaissance Fusion et Gen-F en France |
La puissance annoncée d’Infinity Two varie de 350 à 400 MWe selon les communications de l’entreprise. Sources : TDEC, Type One Energy, département américain de l’Énergie, SFEN (2026).
Deux paris sur le même feu
Le vrai clivage n’est donc pas entre les audacieux et les timorés, mais entre deux philosophies de la régulation. D’un côté, une approche décentralisée et véloce, qui parie sur la vitesse pour attirer les industriels et prendre l’avantage, au risque de devoir corriger le cadre en cours de route. De l’autre, une approche collective et méthodique, qui construit d’abord des règles communes et s’appuie sur des décennies d’expérience nucléaire, au risque de laisser filer les plus pressés.
Chacune a ses forces et ses angles morts. La rapidité américaine séduit les investisseurs, mais un cadre bâti dans l’urgence devra faire ses preuves sur la durée, quand les premières machines cracheront vraiment des neutrons. La prudence européenne rassure et vise l’harmonisation d’un continent entier, mais elle pourrait voir ses propres start-ups, comme Renaissance Fusion, lorgner vers des juridictions plus expéditives si l’attente s’éternise. Le patron de Type One Energy ne s’y trompe pas lorsqu’il présente le dispositif du Tennessee comme la nouvelle référence internationale : la bataille de la fusion se jouera aussi sur le terrain, moins spectaculaire mais décisif, de la paperasse réglementaire.
Reste que tout cela demeure une course dont la ligne d’arrivée n’est pas en vue. Aucune de ces centrales ne produit encore le moindre kilowattheure sur le réseau, et la fusion commerciale rentable demeure une promesse, pas une certitude. Le Tennessee a délivré un permis de construire pour l’énergie des étoiles ; l’Europe pose les fondations d’un cadre commun.
L’avenir répondra à la question de savoir qui, de la vitesse ou de la méthode, aura eu raison.
Sources principales :
- Tennessee Department of Environment and Conservation, Governor Bill Lee, TDEC Announce First License for Commercial Fusion (31 août 2026)
https://www.tn.gov/environment/news/2026/8/31/first-license-commercial-fusion.html
Communiqué officiel annonçant la première licence commerciale de fusion délivrée à Type One Energy. - Type One Energy, Type One Energy Submits Initial Licensing Application for Tennessee’s First Commercial Fusion Project at Bull Run Site (29 janvier 2026)
Détail du calendrier de Project Infinity, des phases Infinity One et Infinity Two et de la technologie stellarator. - Fusion Industry Association, Department of Energy Announces Milestone Public-Private Partnership Awards (2023)
Department of Energy Announces Milestone Public-Private Partnership Awards
Liste des huit entreprises retenues, dont Type One Energy, et montant du programme fédéral par jalons. - SFEN, Fusion nucléaire : l’Europe lance le chantier d’un cadre réglementaire commun (10 juin 2026)
Fusion nucléaire : l’Europe lance le chantier d’un cadre réglementaire commun
Rôle de la France dans le cadre européen, start-ups Renaissance Fusion et Gen-F, financements Euratom et britanniques. - Princeton Plasma Physics Laboratory, Early Stellarators & Project Matterhorn (1951-1961)
https://www.pppl.gov/posts/2026/early-stellarators-project-matterhorn-1951-1961
Origine du stellarator, concept de Lyman Spitzer et Model A opérationnel en 1952 à Princeton. - Tennessee Department of Environment and Conservation, Tennessee Powers Up With First-In-The-Nation Fusion Regulations Starting June 9 (1er juin 2026)
https://www.tn.gov/environment/news/2026/6/1/tn-powers-up-first-in-the-nation-fusion-regulations-june-9.html
Présentation du cadre réglementaire du Tennessee et de la délégation de la régulation par le fédéral aux États.
Image de mise en avant : HSX (Helically Symmetric eXperiment), le réacteur expérimental qui a précédé le réacteur Infinity One.




