Une nouvelle levée de fonds à faire pâlir toute la Silicon Valley pour le « roi de la fusion nucléaire » dans le secteur privé !
La start-up américaine Commonwealth Fusion Systems (CFS), née dans les couloirs du MIT en 2018, vient d’annoncer un tour de table supplémentaire d’un milliard de dollars (environ 850 millions d’euros).
Cela va porter le total des fonds réunis depuis sa création à quatre milliards de dollars (près de 3,4 milliards d’euros), soit environ 30 % de tout ce qui a été investi dans les start-up privées de fusion nucléaire à travers le monde à ce jour !
Publiée le lundi 3 août 2026 depuis Devens dans le Massachusetts, l’annonce s’accompagne d’un communiqué signé par Bob Mumgaard, PDG cofondateur de la boîte, qui n’hésite pas à parler d’un « impact civilisationnel » à venir. Ambitieux ? Peut-être. Mais un rapide tour d’horizon de ce que CFS a construit en huit ans montre que les investisseurs qui misent gros sur son projet ne sont pas des rêveurs.
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Commonwealth Fusion Systems la pépite de la fusion nucléaire qui affole la Silicon Valley
Une start-up née dans les laboratoires les plus prestigieux du monde
Direction Devens, une petite ville industrielle du Massachusetts, sur une ancienne base militaire réhabilitée en campus technologique, où Commonwealth Fusion Systems a installé son siège en 2021, sur une soixantaine d’hectares.
Le site se situe à moins d’une heure de route du Massachusetts Institute of Technology (MIT), l’un des cinq meilleurs instituts scientifiques et technologiques au monde depuis un siècle. C’est de son Plasma Science and Fusion Center (PSFC) que CFS est directement issue, en 2018.
L’histoire est celle de cinq chercheurs et ingénieurs qui décident de faire sortir du monde universitaire des travaux menés depuis les années 1970. Le PSFC était déjà à l’époque le fer de lance mondial de la « fusion à haut champ magnétique », une approche différente des tokamaks géants type ITER : plutôt que de fabriquer une machine énorme avec des aimants relativement faibles, le centre a tenté le pari inverse d’une machine plus compacte mais avec des aimants beaucoup plus puissants.
À la tête de la nouvelle société, un jeune docteur du MIT, Bob Mumgaard, entouré de son directeur de thèse Dennis Whyte, du physicien Martin Greenwald et des deux ingénieurs Brandon Sorbom et Zach Hartwig. Le pari technologique est audacieux mais les investisseurs suivent : 200 millions de dollars lors d’un premier tour de table en 2018, avec des noms comme Bill Gates, Google, Temasek (le fonds souverain de Singapour) et l’italien ENI.
Aujourd’hui, huit ans plus tard, CFS emploie plus de 1 500 personnes sur son campus de Devens, où elle construit son démonstrateur baptisé SPARC. Un site industriel massif qui accueille chaque année des dizaines d’investisseurs, de responsables politiques et de journalistes venus voir de près à quoi ressemble ce que Bob Mumgaard n’hésite pas à qualifier de « chemin le plus rapide au monde vers l’énergie de fusion commerciale ».

Une levée de fonds record qui matérialise la crédibilité du projet
Le milliard de dollars levé le 3 août porte le total des fonds réunis par CFS depuis sa création à quatre milliards de dollars, une somme considérable pour une entreprise scientifique qui n’a encore rien produit commercialement. Comme dit en introduction de cet article, c’est environ 30 % de tous les capitaux privés investis dans la fusion nucléaire depuis les origines de la filière, tous acteurs confondus.
Le communiqué de CFS insiste sur un point : cette nouvelle vague d’investisseurs n’est pas la même que les précédentes. Aux fonds de capital-risque et aux géants de la tech qui avaient soutenu la boîte au début (Google, NVIDIA, Salesforce, Bill Gates via Breakthrough Energy Ventures) s’ajoutent désormais des fonds de pension, des fonds souverains, des fonds d’infrastructures et des grands industriels. Autrement dit, des investisseurs institutionnels beaucoup plus prudents, qui exigent des retours financiers moins spéculatifs et plus prévisibles.
Leur arrivée dans le capital de CFS marque le passage de la fusion nucléaire du statut de pari technologique risqué à celui de secteur d’investissement mature. Un tournant historique.
Un pari technologique très différent d’ITER
Comme le célèbre projet international ITER en construction à Cadarache dont nous vous parlions encore la semaine dernière, CFS utilise le principe du tokamak, ce réacteur en forme de donut où un plasma de deutérium et de tritium est chauffé à 100 millions de degrés et confiné par de puissants champs magnétiques.
Là où les deux projets divergent radicalement, c’est sur la manière de générer ces champs magnétiques.
ITER utilise des aimants supraconducteurs à basse température (LTS pour Low-Temperature Superconductor), une technologie éprouvée depuis quarante ans mais qui plafonne autour de 11 à 12 Tesla en champ magnétique maximal. Pour compenser cette « faiblesse » magnétique et atteindre les conditions de fusion, il faut donc construire une machine énorme (la chambre à vide d’ITER fait 19 mètres de haut et 25 000 tonnes). Un mastodonte financé par 35 pays partenaires, dont la conception a démarré dans les années 1990.

CFS a fait un choix radicalement différent : miser sur les aimants supraconducteurs à haute température (HTS pour High-Temperature Superconductor), une technologie beaucoup plus récente issue de matériaux céramiques nommés REBCO (oxyde de baryum-cuivre à base de terres rares). En septembre 2021, l’équipe de CFS et du MIT a démontré expérimentalement qu’un aimant HTS de grande taille pouvait maintenir un champ de plus de 20 Tesla pendant cinq heures, un record mondial et un doublement de ce qu’ITER peut faire.
À performance égale, une machine tokamak fondée sur des aimants HTS peut donc théoriquement être environ vingt-cinq fois plus petite qu’un tokamak à aimants LTS.
ITER vs SPARC :
| Caractéristique | ITER (Cadarache, France) | SPARC (CFS, Devens, États-Unis) |
|---|---|---|
| Nature du projet | Coopération intergouvernementale (35 pays) | Start-up privée, spin-off du MIT |
| Année de lancement | Conception depuis 1985, construction depuis 2010 | Création CFS 2018, construction SPARC depuis 2021 |
| Type d’aimants supraconducteurs | LTS (basse température) | HTS (haute température, technologie REBCO) |
| Champ magnétique max | 11 à 12 Tesla | Plus de 20 Tesla |
| Rayon plasma | 6,2 mètres (chambre à vide 19 m de haut) | 1,85 mètre (25 fois moins de volume plasma qu’ITER) |
| Puissance de fusion visée | 500 MW (pendant 400 secondes) | 50 à 100 MW (courtes impulsions) |
| Gain énergétique objectif | Q ≥ 10 (10 fois l’énergie injectée) | Q > 10 également |
| Premier plasma prévu | 2033-2034 | Fin 2026 ou 2027 |
| Q ≥ 10 démontré prévu | 2044 | 2028-2029 attendu |
| Coût total du projet | Environ 40 milliards d’euros | Environ 4 milliards de dollars (soit environ 3,4 milliards d’euros) |
| Effectifs impliqués | Environ 3 000 personnes sur site + partenaires | Environ 1 500 personnes chez CFS |
De SPARC à ARC : le passage à la centrale commerciale
Le démonstrateur SPARC n’est pas une fin en soi. C’est une étape avant la construction de la vraie centrale commerciale, baptisée ARC (Affordable, Robust, Compact reactor). Une machine visant environ 400 mégawatts électriques, suffisant pour alimenter cent cinquante mille foyers ou de grands sites industriels. Le site retenu se trouve à Chesterfield County en Virginie, dans le James River Industrial Park, sur un terrain baptisé « Fall Line Fusion Power Station » (référence à la limite géologique qui traverse cette région entre le Piémont rocailleux et la plaine côtière sablonneuse). L’objectif est de connecter cette centrale au réseau électrique dès le début des années 2030, avec une durée de vie de vingt ans.
CFS a franchi plusieurs étapes réglementaires majeures en 2025 et 2026. En septembre 2025, le Board of Supervisors de Chesterfield County a accordé les autorisations d’urbanisme finales pour construire la centrale. En avril 2026, l’entreprise a soumis à PJM (l’opérateur du plus grand marché électrique de gros américain, couvrant treize États) sa demande de connexion au réseau. Une première mondiale pour une centrale de fusion nucléaire. La Virginie a aussi été choisie stratégiquement : c’est la capitale mondiale des data centers, avec une demande électrique en croissance explosive et une forte pression pour trouver de l’énergie décarbonée. PJM prévoit d’avoir besoin de 66 gigawatts supplémentaires d’ici 2036 pour couvrir les pointes estivales, soit l’équivalent de plus de 160 centrales ARC.
Google et ENI ont déjà signé pour toute l’électricité
Voilà probablement l’élément le plus étonnant du dossier CFS, celui qui explique pourquoi les investisseurs institutionnels arrivent en force en 2026. La centrale ARC de Chesterfield est déjà entièrement vendue, avant même que le premier béton ne soit coulé. Le 30 juin 2025, Google a signé un contrat d’achat d’électricité (PPA) pour 200 mégawatts de production, soit la moitié de la capacité de la future centrale. C’est le premier contrat commercial de fusion nucléaire de l’histoire, une signature historique que Michael Terrell, responsable des énergies avancées chez Google, a présentée comme « un pari à long terme sur une technologie au potentiel transformateur ». À noter que Google est déjà actionnaire de CFS depuis 2021 et a augmenté sa participation à l’occasion de ce contrat.
Quelques semaines plus tard, le 22 septembre 2025, c’est le géant italien ENI (actionnaire de CFS depuis ses débuts) qui a pris l’autre moitié. Le pétrogazier historique italien a signé un PPA d’une valeur supérieure à un milliard de dollars (environ 850 millions d’euros) pour les 200 mégawatts restants. Claudio Descalzi, CEO d’ENI, a présenté l’accord comme « un tournant où la fusion devient une véritable opportunité industrielle ». À ce stade, ARC est donc entièrement commercialisée avant d’exister physiquement. Une situation inédite dans l’histoire de l’énergie !
CFS a également noué un partenariat opérationnel non financier avec Dominion Energy Virginia, l’électricien historique de l’État, qui assurera le lien avec le réseau et une partie du support logistique.
Une commercialisation avant l’heure qui interroge
Cette commercialisation anticipée d’une technologie non encore démontrée pose évidemment des questions. Google et ENI parient un milliard de dollars chacun sur la capacité de CFS à livrer une centrale opérationnelle dans moins de dix ans, sans avoir jamais vu une seule installation fonctionner à l’échelle industrielle. Un pari risqué, tempéré par plusieurs facteurs. D’abord la solidité scientifique du projet : les papiers publiés par CFS dans les grandes revues (notamment un dossier spécial du Journal of Plasma Physics en 2020 signé Zach Hartwig et son équipe) sont validés par la communauté internationale. Ensuite la stratégie commerciale de CFS : plutôt que de chercher à récupérer ses coûts auprès des clients (comme un projet gouvernemental traditionnel), l’entreprise finance elle-même toute la centrale et vend son électricité au prix du marché, à la façon d’un producteur indépendant classique. C’est le modèle utilisé pour construire les grandes fermes solaires ou éoliennes commerciales. Enfin le contexte américain : la NRC (l’autorité de sûreté nucléaire américaine) a acté en 2023 que la fusion serait régulée sous un cadre nettement plus léger que la fission, à travers les procédures dites « byproduct material » plutôt que « utilization facility ». Cela veut dire des délais d’autorisation en années plutôt qu’en décennies, un avantage considérable par rapport à ce qui existe en Europe.
Le tour de table CFS pèse plus que tout l’écosystème fusion européen réuni
Notre continent est engagé depuis vingt-cinq ans dans le projet ITER, dont la France finance environ 20 % du coût total via l’Union européenne. C’est à ce titre que notre pays accueille le plus grand chantier scientifique mondial à Saint-Paul-lez-Durance. C’est une contribution majeure et une place stratégique. Le CEA à Cadarache mène en parallèle des travaux sur son propre tokamak, baptisé WEST, qui a d’ailleurs battu plusieurs records d’endurance plasma. Sur le versant public de la fusion, l’Europe reste dans la course.
Sur le versant startup privée en revanche, c’est une autre histoire. L’Europe compte plusieurs pépites qui commencent à peser à leur échelle, mais l’ensemble reste très en retrait par rapport aux Américains. Voici le paysage des principales startups fusion européennes en 2026 :
| Startup | Pays | Technologie | Fonds levés |
|---|---|---|---|
| Proxima Fusion | Allemagne (Munich) | Stellarator (spin-off Max Planck Institute) | Environ 650 millions d’euros (dont un tour record de 411 M€ en juillet 2026) |
| Focused Energy | Allemagne (Darmstadt) | Fusion laser inertielle | Environ 500 millions de dollars (soit environ 425 millions d’euros) |
| Marvel Fusion | Allemagne (Munich) | Fusion laser | Environ 385 millions d’euros |
| Tokamak Energy | Royaume-Uni (Oxford) | Tokamak sphérique (ST40) | Environ 335 millions de dollars (soit environ 285 millions d’euros) |
| First Light Fusion | Royaume-Uni (Oxford) | Fusion par projectile | Environ 140 millions de dollars (soit environ 119 millions d’euros) |
| Renaissance Fusion | France (Grenoble) | Stellarator simplifié + HTS + parois métal liquide | Environ 60 millions d’euros |
| Novatron | Suède (Stockholm) | Mirror machine | Environ 20 millions de dollars (soit environ 17 millions d’euros) |
| Total Europe (privé + public) | Multi-pays | Toutes technologies confondues | Environ 2 milliards d’euros |
| Commonwealth Fusion Systems | États-Unis (Massachusetts) | Tokamak compact haut-champ (HTS) | Environ 4 milliards de dollars (soit environ 3,4 milliards d’euros) |
Munich s’impose progressivement comme la Silicon Valley européenne de la fusion, avec deux acteurs de premier plan issus de l’institut Max Planck et de l’écosystème universitaire bavarois.
La France, elle, compte essentiellement sur Renaissance Fusion, fondée en juillet 2020 par le physicien italien Francesco Volpe et le professeur allemand Martin Kupp, installée à Fontaine dans la banlieue de Grenoble. La start-up mise sur un stellarator simplifié combiné avec des aimants HTS développés en interne et des parois en métal liquide (un pari technologique original avec 12 familles de brevets déposées et 109 salariés de 24 nationalités). Une somme respectable pour une deeptech française, bien inférieure aux acteurs allemands et britanniques.
L’ensemble des capitaux investis dans les startups fusion européennes tourne autour de 2 milliards d’euros, tous acteurs confondus. Face aux 4 milliards de dollars levés par la seule CFS (soit environ 3,4 milliards d’euros), l’Europe entière pèse donc à peu près deux fois moins que ce qu’une seule startup américaine a mobilisé pour un seul projet. Une situation qui commence à inquiéter Bruxelles, où la Commission européenne a ajouté la fusion à son programme de travail 2026 pour renforcer l’indépendance énergétique du continent.
Un basculement historique en cours
La fusion nucléaire est en train de vivre en 2026 ce que le lancement spatial a vécu au début des années 2010 avec l’arrivée de SpaceX face au monopole des agences gouvernementales. Un modèle privé émerge, plus rapide, plus agressif, plus focalisé sur la commercialisation, et il commence à rendre obsolète le modèle intergouvernemental hérité de la guerre froide.
Rien n’est encore joué, ITER continue d’avancer méthodiquement en Provence et pourrait bien démontrer d’ici une décennie la faisabilité industrielle du Q ≥ 10 avant tout le monde. Si CFS parvient toutefois à valider un plasma en combustion avec SPARC fin 2026 ou en 2027 (une première mondiale scientifique), à ouvrir sa centrale ARC en Virginie au début des années 2030, et à honorer ses contrats avec Google et ENI, alors le rapport de force mondial de la fusion aura peut-être basculé.
Pour la France et l’Europe, l’urgence est claire. Continuer à financer ITER, oui, mais aussi mettre les moyens pour que Renaissance Fusion et d’éventuelles autres pépites françaises puissent atteindre une taille critique face aux Américains. À défaut, les grandes centrales de fusion qui alimenteront la France dans les années 2040 seront construites avec des brevets américains, sur du savoir-faire américain, avec des composants américains. Une petite musique déjà entendue récemment sur d’autres filières industrielles stratégiques (turbines Arabelle, terres rares, batteries électriques, semi-conducteurs).
À force de la voir se répéter, il serait peut-être temps de la faire enfin taire !
Sources principales :
- Commonwealth Fusion Systems, Commonwealth Fusion Systems Raises Another $1 Billion, Bringing Total Capital Raised to $4 Billion (3 août 2026)
https://cfs.energy/news-and-media/commonwealth-fusion-systems-raises-another-1-billion-bringing-total-capital-raised-to-4-billion/
Communiqué officiel de la levée de fonds, chiffres cumulés (4 Md$, 30 % du total mondial fusion), nouveaux investisseurs institutionnels (fonds de pension, fonds souverains, industriels), citations de Bob Mumgaard. - Richmond BizSense, Commonwealth Fusion secures $1B capital raise to set stage for Chesterfield power plant (30 juillet 2026)
Commonwealth Fusion secures $1B capital raise to set stage for Chesterfield power plant
Détails opérationnels du projet Chesterfield, partenariat Dominion Energy, procédure PJM en cours, calendrier réglementaire. - Présences Grenoble, Renaissance Fusion muscle son projet industriel (mars 2026)
https://www.presences-grenoble.fr/actualites-industrie-grenoble/renaissance-fusion-muscle-son-projet-industriel.htm
Historique de Renaissance Fusion (fondée en 2020 à Fontaine), 60 M€ levés au total, technologie stellarator + HTS + métal liquide, filiale italienne à Pise, ambitions industrielles sous Sam Guilaumé.




