La France réagit enfin pour endiguer la progression du frelon asiatique mais avec cinq angles morts qui pourraient ralentir l’effort entrepris

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Le gouvernement a publié ce 16 septembre 2026 le plan national de lutte contre le frelon à pattes jaunes, prévu par la loi de mars 2025. Sur le papier, la méthode est sérieuse. Mais pour qui détruit des nids tous les jours depuis vingt ans, le texte arrive trop tard, compte sur des financements qui n’existent pas encore et oublie ceux qui font le travail sur le terrain.

C’était très attendu. Le jour même, la ministre de l’Agriculture Annie Genevard et le ministre délégué à la Transition écologique Mathieu Lefèvre ont signé l’arrêté publié au Journal officiel qui adopte le plan. Le communiqué du ministère parle d’un « cadre d’action inédit ».

J’ai lu les 31 pages du document officiel. Voici ce qui va dans le bon sens, et surtout ce qui manque.

Déclaration d’intérêts : je dirige ALLO FRELONS, un réseau national de techniciens spécialisés dans la destruction des nids de guêpes et de frelons. Mon regard est celui d’un acteur économique du secteur. Chaque chiffre cité ci-dessous est tiré du plan lui-même ou de sources publiques, renseignés au bas de cet article.

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Ce que contient le plan, en résumé

Le plan part d’un constat : l’éradication du frelon à pattes jaunes n’est plus possible. Arrivé en 2004 dans le Lot-et-Garonne, il est désormais présent dans tous les départements de l’Hexagone. L’objectif n’est donc plus de l’éliminer, mais d’en limiter les dégâts.

Le texte s’organise en trois axes et huit actions :

  • Recherche et communication : mieux connaître les impacts du frelon sur la biodiversité, les cultures et la santé, et tester des méthodes de lutte plus sélectives.
  • Organisation de la lutte : classer chaque département selon quatre niveaux de pression et adapter les mesures (destruction des nids, piégeage de printemps, protection des ruches).
  • Gouvernance : un comité de pilotage national, puis un plan dans chaque département, arrêté par le préfet.

Côté budget, le ministère met en avant une enveloppe exceptionnelle de 3 millions d’euros pour 2026.

Ce que le plan fait bien

Soyons honnêtes : sur le plan technique, le document marque un progrès. Plusieurs recommandations reprennent ce que les professionnels sérieux appliquent déjà.

Le plan reconnaît que les pièges bouteilles, cloches et bocaux sont trop peu sélectifs pour le reste des insectes. Il écarte en règle générale les tirs de billes de paintball chargées d’insecticide. Il déconseille la perméthrine au profit des pyrèthres naturels. En outre il rappelle une évidence encore trop ignorée : détruire un nid après le départ des futures reines, vers la mi-novembre, ne sert à rien.

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Déconseiller ne suffit pas : il faut interdire

Le diagnostic est juste, mais la réponse reste timide. Le plan se contente de dire que les pièges bouteilles, cloches ou bocaux, qui fonctionnent le plus souvent par noyade, sont « à éviter ». Or ce sont précisément les modèles les moins chers, vendus partout en jardinerie et fabriqués maison par des milliers de particuliers chaque printemps. Une simple recommandation, noyée dans une annexe technique, ne changera rien à ces habitudes. Ces pièges continueront de capturer des abeilles sauvages, des syrphes, des papillons et bien d’autres insectes que l’on prétend protéger.

Même chose pour le paintball. Les billes chargées d’insecticide sont « à proscrire », mais le texte ouvre aussitôt la porte à des exceptions en cas « d’impasse technique ou organisationnelle ». La formule est assez floue pour justifier à peu près n’importe quelle intervention. Ces tirs dispersent des biocides dans les arbres, les haies et les jardins, sans aucun contrôle de la dose ni de la zone touchée.

Le plan montre pourtant qu’il sait être ferme quand il le veut : il qualifie de « formellement interdit » l’usage d’appâts de viande ou de poisson imbibés d’insecticide. Pourquoi ne pas appliquer la même fermeté aux pièges à noyade non sélectifs et aux billes de paintball ? Tant que ces pratiques resteront simplement déconseillées, elles resteront courantes.

Dioxyde de soufre : une piste à manier avec la plus grande prudence

Le plan propose aussi d’explorer le dioxyde de soufre (SO2) pour détruire les nids, et d’inciter la filière à déposer une demande d’autorisation de mise sur le marché. L’idée peut séduire, car le gaz ne laisse a priori pas de résidu insecticide dans le nid. Mais la prudence s’impose.

À ce jour, on ne connaît pas les effets de cette méthode sur les écosystèmes. On ignore notamment ce qu’elle produit sur les insectes et les oiseaux présents autour des nids, sur la végétation qui les porte, ou dans les cavités et les combles où ils s’installent souvent. Le plan reconnaît d’ailleurs lui-même qu’aucune étude ne documente précisément les effets environnementaux de la destruction des nids selon les techniques utilisées. Il serait paradoxal de pousser une nouvelle technique vers le marché avant d’avoir comblé cette lacune. L’évaluation de ses impacts doit précéder toute autorisation, et non la suivre.

Arrivé en 2004 en France, le frelon asiatique semble désormais installé pour de bon sur notre territoire et il va falloir apprendre à composer avec.
Arrivé en 2004 en France, le frelon asiatique semble désormais installé pour de bon sur notre territoire et il va falloir apprendre à composer avec.

Angle mort n°1 : un plan qui arrive après la bataille

Reprenons la chronologie. La loi n° 2025-237 a été promulguée le 14 mars 2025, après un vote à l’unanimité. Son décret d’application n’est paru que le 29 décembre 2025. Entre-temps, plusieurs sénateurs ont interpellé le gouvernement sur ce retard, dont Isabelle Briquet, qui rappelait en février 2026 les fortes attentes des apiculteurs et des collectivités.

Le plan national sort, lui, le 16 septembre 2026. Soit dix-huit mois après la loi, en plein pic de la saison des nids secondaires.

Ce n’est pas fini : les départements disposent encore de six mois pour rédiger leur propre plan. Autrement dit, les premiers plans départementaux sont attendus vers mars 2027. Or le plan lui-même situe le pic du piégeage de printemps autour de la mi-avril. Les préfectures devront donc bâtir leur stratégie, réunir leurs comités et trouver des financements au moment exact où les reines fondatrices sortent d’hibernation. La saison 2026 est perdue ; celle de 2027 est mal engagée.

Angle mort n°2 : 3 millions d’euros, soit environ 31 000 € par département

L’enveloppe de 3 millions d’euros est présentée comme exceptionnelle. Rapportée aux 96 départements de l’Hexagone, elle représente environ 31 000 euros chacun, pour une année entière et pour toutes les actions confondues.

À titre de comparaison, le plan chiffre lui-même à près de 12 millions d’euros par an le coût possible des pertes de colonies pour les apiculteurs, dans les scénarios les plus défavorables, et sans compter les préjudices indirects. Le budget alloué pèse donc quatre fois moins que les dégâts estimés sur la seule filière apicole.

Le reste est à l’avenant. L’animation nationale du plan dispose d’une ligne de 100 000 euros. La classification des départements, la cartographie des financements et la déclinaison départementale portent toutes la mention « pas de financement nécessaire ». Quant aux ressources à trouver, le texte cite pêle-mêle les fonds européens, les entreprises privées, les fondations… et même des jeux à gratter.

La loi demandait pourtant au plan de définir les financements de l’État, des collectivités et des acteurs économiques. Le plan répond par une action n°6 qui consiste à… cartographier ces financements plus tard. L’Union des maires de l’Essonne relevait dès avril 2025 que la loi ne prévoyait aucun financement dédié à la destruction des nids. Dix-huit mois plus tard, le constat n’a pas vraiment changé.

Angle mort n°3 : les particuliers toujours seuls face à la facture

Quand un nid de frelons s’installe dans un jardin, sous un toit ou près d’une école, ce sont d’abord des particuliers, des mairies ou des gérants de camping qui appellent. Le plan national ne dit pas un mot sur la prise en charge de ces interventions.

En pratique, la destruction reste à la charge du propriétaire ou de l’occupant, sauf aide locale décidée par une commune ou un département. J’ai détaillé ce point dans notre guide sur la loi frelon asiatique. Résultat : selon la commune où l’on habite, on est aidé ou non. Et le plan ne corrige pas cette inégalité territoriale.

Plus inquiétant encore, le tableau de gestion prévoit que dans les départements à forte densité, la destruction des nids ne soit « privilégiée » qu’en cas de danger pour le public ou de proximité avec des ruchers. La logique scientifique se défend : on ne vide pas la mer à la petite cuillère. Mais sans aide financière claire, le risque est de voir se multiplier les destructions « maison », à l’échelle ou à la bombe insecticide. Le plan reconnaît pourtant lui-même que les méthodes non encadrées exposent les opérateurs et les riverains à des risques supplémentaires.

Angle mort n°4 : une carte de la pression fondée sur… les signalements

Toute l’organisation de la lutte repose sur la classification des départements en quatre niveaux, de « densité nulle ou très faible » à « densité forte ». Le critère retenu est le nombre de nids détectés par département, centralisé sur la plateforme de l’INPN.

Le problème saute aux yeux de n’importe quel technicien : un nid détecté n’est pas un nid existant. Un département où apiculteurs, mairies et habitants signalent beaucoup paraîtra plus infesté qu’un département voisin où personne ne remonte l’information. Et comme le niveau de pression détermine les mesures, un territoire peu mobilisé risque d’être classé à tort en densité faible.

Autre détail qui compte : le plan n’indique à ce stade aucun seuil chiffré pour passer d’un niveau à l’autre. Les préfectures devront attendre la « trame indicative » promise par l’État.

Des nids de frelons de 5 kilos peuvent tomber de 15 mètres en automne ! Vous devez alors impérativement suivre ces règles pour éviter tout risque

Angle mort n°5 : les professionnels de la destruction absents de la table

Le comité de pilotage national réunira les ministères, l’Office français de la biodiversité, les organismes à vocation sanitaire, les collectivités, la filière apicole, les associations environnementales et les scientifiques. C’est une liste conforme à la loi.

Il manque pourtant un acteur central : les entreprises de désinsectisation, qui réalisent une large part des destructions de nids en France. Ce sont elles qui voient chaque jour où les nids s’installent, à quelle hauteur, à quelle période et avec quels risques.

La fiche technique n°1 recommande de faire appel à un « professionnel référencé » ou à un « référent formé »… mais référencé par qui, et selon quels critères ? Le plan ne le précise pas. Il ne mentionne pas non plus le Certibiocide, pourtant exigé des professionnels pour utiliser certains insecticides. Donner aux collectivités une liste d’opérateurs certifiés, assurés et formés serait une mesure simple, peu coûteuse et immédiatement utile.

Chez ALLO FRELONS, nous détruisons entre 15 000 et 25 000 nids par an selon les années, ce qui fait de notre réseau le premier acteur de la destruction de nids en France et en Europe. Ces données de terrain (dates, localisation, type de nid) pourraient nourrir la carte nationale bien mieux que les seuls signalements volontaires. Le plan ne prévoit pourtant aucun mécanisme pour les collecter.

Nous n’avons pas attendu pour agir. Dans le cadre de l’effort de recherche porté par ce plan national, ALLO FRELONS va participer à la collecte de fragments de nids lors de ses interventions. Ces échantillons serviront à des analyses ADN menées par l’ITSAP-Institut de l’abeille et le Muséum national d’histoire naturelle, pour mieux connaître ce que consomment réellement les colonies de frelons. C’est exactement le type de coopération entre terrain et science que le plan devrait généraliser, au lieu de la laisser à l’initiative de quelques acteurs.

Ce qu’il faudrait maintenant

Ce plan n’est pas inutile. Il pose enfin un cadre commun et met fin à certaines pratiques dangereuses mais pour qu’il change quelque chose avant 2027, six corrections me paraissent indispensables :

  • Interdire, et non plus déconseiller, les pièges à noyade non sélectifs et les tirs de billes de paintball chargées d’insecticide.
  • Évaluer les effets du dioxyde de soufre sur les écosystèmes avant d’engager toute démarche d’autorisation.
  • Accélérer les plans départementaux pour qu’ils soient prêts avant le piégeage de printemps, et non en même temps.
  • Chiffrer un budget pluriannuel réel, plutôt que de renvoyer à une cartographie future des financements.
  • Clarifier la prise en charge des nids chez les particuliers, au moins pour les situations de danger reconnues.
  • Associer les professionnels certifiés au pilotage et à la remontée des données de terrain.

Le frelon à pattes jaunes, lui, n’attend pas les arrêtés préfectoraux. Chaque automne, une seule colonie peut produire environ 500 futures fondatrices, selon les chiffres mêmes du plan. Le calendrier administratif ne suit pas celui de l’insecte.

À retenir

  • Quoi ? Le plan national de lutte contre le frelon à pattes jaunes, adopté par arrêté le 16 septembre 2026.
  • Pourquoi maintenant ? Il applique la loi n° 2025-237 du 14 mars 2025, votée à l’unanimité.
  • Quel budget ? 3 millions d’euros exceptionnels en 2026 et 100 000 € pour l’animation nationale.
  • Et ensuite ? Chaque département a six mois pour adopter son propre plan, soit vers mars 2027.
  • Pour les particuliers ? Rien ne change : la destruction d’un nid reste en principe à la charge du propriétaire ou de l’occupant, sauf aide locale.

Sources :

  • Ministère de l’Agriculture, Lutte contre le frelon à pattes jaunes : adoption du plan national pour renforcer et coordonner la lutte (16 septembre 2026)
    https://agriculture.gouv.fr/lutte-contre-le-frelon-a-pattes-jaunes-adoption-du-plan-national-pour-renforcer-et-coordonner-la
    Communiqué officiel annonçant l’adoption du plan national de lutte contre le frelon asiatique à pattes jaunes.
  • Ministère de l’Agriculture, Plan national « Lutte contre le frelon asiatique à pattes jaunes » (PDF, septembre 2026)
    https://agriculture.gouv.fr/telecharger/155969
    Le document complet du plan et de ses mesures de surveillance, de piégeage et de destruction des nids.
  • Légifrance, Arrêté portant adoption du plan national de lutte contre le frelon à pattes jaunes
    https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000054842308
    Texte réglementaire actant officiellement l’entrée en vigueur du plan.
  • Légifrance, Loi n° 2025-237 du 14 mars 2025 relative à la lutte contre le frelon asiatique
    https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000051329052
    Loi fondatrice instaurant un cadre national pour organiser et coordonner la lutte.
  • Sénat, Question écrite d’Isabelle Briquet sur la lutte contre le frelon asiatique (février 2026)
    https://www.senat.fr/questions/base/2026/qSEQ260207593.html
    Interpellation du gouvernement sur la mise en œuvre concrète de la lutte sur le terrain.
  • Union des maires de l’Essonne, Loi relative à la lutte contre le frelon asiatique (avril 2025)
    https://ume.asso.fr/actualites/loi-relative-a-la-lutte-contre-le-frelon-asiatique
    Analyse de la loi du 14 mars 2025 et de ses implications pour les communes.

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Guillaume Castagné
Guillaume Castagnéhttps://allo-frelons.com/
Passionné par la nature, le fonctionnement et la préservation des écosystèmes, j’ai créé en 2006 l’entreprise ALLO FRELONS. Media24.fr m’a proposé de partager mon enthousiasme et mes connaissances de manière régulière aux travers d’articles qui j’espère vous intéresseront. J’attend vos retours en commentaires des articles ou sur mon profil LinkedIn.

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