En se séparant de ses électrolyseurs, le géant allemand Siemens Energy envoie un signal glaçant à toute la filière européenne de l’hydrogène vert.
Fin août 2026, le conseil de surveillance de Siemens Energy a validé la mise à l’écart de sa division « Transformation of Industry », un ensemble industriel de tout de même 17 000 salariés qui a généré 5,7 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025.
Dans le lot se trouvent des technologies pourtant cruciales comme les turbines à vapeur, les compresseurs… et les électrolyseurs, qui permettent la fabrication de l’hydrogène.
Le groupe compte transformer cette division en société autonome, valorisée à plus de 10 milliards d’euros, et déjà courtisée par les grands fonds d’investissement.
Une décision qui interroge en Europe : que va-t-il advenir des projets hydrogène européens qui comptaient sur Siemens ?
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Le géant allemand Siemens s’apprête à abandonner sa division « Transformation of Industry »
Qui est Siemens Energy ?
Un mot sur ce poids lourd, qu’il ne faut pas confondre avec sa maison mère. Le nom Siemens est l’un des plus anciens de l’industrie allemande, puisqu’il remonte à 1847 et à l’inventeur Werner von Siemens. L’entreprise dont il est question ici, Siemens Energy, en est toutefois la seule branche énergie, détachée du groupe Siemens en 2020 et cotée depuis à la Bourse de Francfort. C’est elle, et non la maison mère, qui a hérité des turbines, des réseaux électriques et de l’éolien, via sa filiale Siemens Gamesa.
Le mastodonte pèse lourd : environ 102 000 salariés dans plus de 90 pays, 39 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025, et une technologie qui, selon le groupe, fait tourner près d’un sixième de l’électricité produite sur la planète.
Son histoire récente tient du grand huit. En 2023, l’entreprise a frôlé la catastrophe à cause des déboires de ses éoliennes Gamesa, au point de devoir réclamer la garantie de l’État allemand. Deux ans plus tard, la voilà ressuscitée, portée par la ruée mondiale sur les équipements de réseau et les turbines à gaz, avec une valeur boursière dépassant les 120 milliards d’euros. C’est précisément cette santé insolente retrouvée qui lui permet aujourd’hui de faire le tri dans ses activités.
Un recentrage dicté par l’intelligence artificielle
Pour commencer, Siemens Energy ne « brade » pas ses électrolyseurs parce qu’ils seraient mauvais. Son patron, Christian Bruch, qualifie même la division de « rentable et en forte croissance ». La logique est ailleurs, et elle est purement stratégique. Le groupe veut concentrer ses milliards sur ses activités les plus juteuses, à commencer par les équipements de réseau et les turbines à gaz, dont la demande explose sous la pression des data centers de l’intelligence artificielle. Ces ogres numériques réclament du courant en quantités folles, et Siemens Energy préfère investir là où l’argent coule à flots plutôt que dans une électrolyse encore balbutiante.
La nouvelle entité doit d’abord opérer sous la marque Omterra, mais Omterra n’est pas une création de circonstance : c’est le nom que tout le groupe Siemens Energy s’apprête à adopter, la licence de la marque « Siemens » arrivant à expiration. La division essaimée empruntera donc ce nom avant, à terme, de voler de ses propres ailes, sans doute sous le pavillon d’un fonds d’investissement.
L’hydrogène vert, une bulle qui se dégonfle
Si ce désengagement inquiète, c’est qu’il tombe au plus mauvais moment pour la filière. L’hydrogène vert, présenté il y a cinq ans comme le carburant miracle de la décarbonation, traverse une gueule de bois carabinée.
Produire de l’hydrogène propre coûte cher, l’électricité renouvelable pèse 55 à 70 % de la facture, et les clients industriels rechignent à signer des contrats d’achat à de tels prix.
| Indicateur | L’ambition | La réalité |
|---|---|---|
| Électrolyseurs européens pour 2030 | 31 GW de projets annoncés | Environ 3 GW ont franchi la décision d’investissement (10 %) |
| Objectif européen de production | 10 millions de tonnes par an en 2030 | Cap jugé hors d’atteinte au rythme actuel |
| Projets d’hydrogène propre | Vague d’annonces mondiales depuis 2021 | Environ 60 grands projets annulés dans le monde en 2025 |
| Usines d’électrolyseurs | Capacités bâties en prévision du boom | Sous-utilisées, en surcapacité faute de commandes |
Le signal le plus parlant date de septembre 2025 : sept projets lauréats de la Banque européenne de l’hydrogène ont renoncé à leurs subventions, jugeant l’équation économique intenable même avec l’argent public sur la table.
Dans ce paysage, voir un mastodonte comme Siemens Energy mettre ses électrolyseurs à distance, quitte à les confier à des financiers, n’a rien de rassurant pour les développeurs qui espéraient s’appuyer sur sa solidité.
Le fantôme du nucléaire allemand
Siemens a déjà vécu ce genre de virage, et de façon bien plus radicale. En septembre 2011, quelques mois après la catastrophe de Fukushima, le groupe annonçait son retrait total du nucléaire. « Ce chapitre est clos pour nous », déclarait alors son PDG Peter Löscher. Un renoncement lourd de sens quand on sait que Siemens avait construit la totalité des dix-sept réacteurs nucléaires allemands. Le champion national de l’atome claquait la porte, dans le sillage d’une Allemagne qui décidait, elle, d’éteindre définitivement ses centrales, ce qu’elle a achevé en avril 2023.
À l’époque, le groupe promettait de se reporter sur les renouvelables et les technologies propres, l’hydrogène en tête. Quinze ans plus tard, le voilà qui prend ses distances avec cette même électrolyse. Deux paris énergétiques successifs, deux reculs.
La comparaison a toutefois ses limites, et il faut être honnête : l’abandon du nucléaire fut une décision politique et sécuritaire, portée par une opinion allemande farouchement antinucléaire, tandis que le retrait de l’électrolyse relève d’un calcul financier froid.
Reste une question dérangeante que certains observateurs posent déjà : l’Allemagne, en tournant successivement le dos à l’atome puis en peinant sur l’hydrogène, n’est-elle pas en train de manquer coup sur coup ses paris de décarbonation ?
Faut-il enterrer l’hydrogène vert ?
Que la bulle se dégonfle ne signifie pas que l’hydrogène vert soit mort pour autant. La filière ne fait sans doute que passer d’une euphorie irréaliste à une maturité plus sobre, où seuls les projets solides survivront. Plusieurs chantiers d’envergure avancent d’ailleurs toujours, comme l’usine Holland Hydrogen 1 de Shell à Rotterdam, dont la mise en service est attendue cette année. L’hydrogène gardera un rôle, notamment pour décarboner l’industrie lourde et la chimie, là où l’électricité seule ne suffit pas.
Le mouvement de Siemens Energy agit donc plutôt comme un révélateur. Il acte la fin d’une illusion, celle d’un hydrogène vert qui allait tout résoudre en un claquement de doigts, et il rebat les cartes d’un secteur qui devra désormais avancer sans l’un de ses champions industriels. Pour les dizaines de projets européens qui misaient sur la technologie allemande, l’incertitude est réelle : leur fournisseur potentiel passe sous le contrôle d’investisseurs dont l’horizon se compte en rendement, pas en transition énergétique.
Sources :
- Hydrogen Insight, Siemens Energy to spin off its clean energy unit — which includes electrolysers — into new company (27 août 2026)
https://www.hydrogeninsight.com/electrolysers/siemens-energy-to-spin-off-its-clean-energy-unit-which-includes-electrolysers-into-new-company/2-1-2035030
Sort de l’usine d’électrolyseurs de 1 GW à Berlin, ouverture aux investisseurs extérieurs, contexte de la marque Omterra. - Energy Industries Council (via Gasworld), Stalled European hydrogen demand leaves electrolyser factories underused (août 2026)
https://www.gasworld.com/story/stalled-european-hydrogen-demand-leaves-electrolyser-factories-underused-eic/2257107.article/
Sur 31 GW d’électrolyseurs annoncés pour 2030 en Europe, seuls 3 GW ont atteint la décision finale d’investissement, usines sous-utilisées, objectifs hors d’atteinte. - Chemistry World, Clean hydrogen project cancellations point to narrower future (mai 2026)
https://www.chemistryworld.com/news/clean-hydrogen-project-cancellations-point-to-narrower-future/4023051.article
Environ 60 grands projets d’hydrogène propre annulés en 2025 (données S&P Global), coûts des électrolyseurs plus élevés que prévu, incertitude sur le prix final de l’hydrogène. - World Nuclear News, Siemens quits the nuclear game (septembre 2011)
https://world-nuclear-news.org/Articles/Siemens-quits-the-nuclear-game
Retrait total de Siemens du nucléaire après Fukushima, abandon de la coentreprise avec Rosatom, recentrage annoncé vers les énergies renouvelables.
Image de mise en avant : Série de cuves d’électrolyse. Usine de Saint-Jean-de-Maurienne – crédit : CHABERT Louis




