Le premier producteur mondial d’uranium vient de prévenir ses clients : l’époque où l’on pouvait compter durablement sur un combustible bon marché est en train de disparaître.
Le groupe kazakh n’est pas vraiment « n’importe qui » : le Kazakhstan fournit à lui seul environ 39% de l’uranium extrait dans le monde. Lorsque son patron, Meirzhan Yussupov, explique que les « nouvelles réalités » du marché annoncent la fin de l’uranium bon marché, on peut se dire que l’annonce n’est pas basé sur rien.
Pour la France, premier pays nucléaire de l’Union européenne, la question est évidemment stratégique. Son parc actuel doit fonctionner encore plusieurs décennies, six EPR2 sont programmés, huit autres sont envisagés et plusieurs technologies de petits réacteurs sont en développement. Tout cela demande du combustible.
Pourtant, une partie de la réponse pourrait déjà se trouver sur le territoire français. Dans des stocks considérés aujourd’hui comme des matières valorisables mais très peu exploitées énergétiquement : uranium appauvri, uranium de retraitement et plutonium. Avec une nouvelle génération de réacteurs rapides, ces réserves pourraient bouleverser à très long terme l’équation énergétique française.
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Kazatomprom annonce un changement d’époque avec la fin de l’uranium bon marché
Le constat dressé le 24 août par Kazatomprom est assez simple : la demande accélère alors que l’offre ne peut pas augmenter aussi rapidement.
Son directeur général cite notamment l’engagement désormais pris par 38 pays représentant plus de 70 % du PIB mondial de tripler les capacités nucléaires d’ici 2050.
Dans le même temps, les compagnies électriques changent leur manière d’acheter leur uranium. Après des années durant lesquelles le marché spot permettait de compléter assez facilement les approvisionnements, la priorité revient aux contrats de long terme.
Kazatomprom a d’ailleurs annoncé de nouveaux accords avec la société chinoise State Nuclear Uranium Resource Development Company et avec Uranium One, lié au groupe russe Rosatom. Volumes, prix et calendriers restent confidentiels.
Le patron du groupe kazakh va jusqu’à affirmer que chaque livre d’uranium produite trouvera désormais un acheteur engagé.
Le marché lui donne quelques arguments. Après avoir passé une grande partie des années 2010 sous les 30 dollars la livre, l’uranium a connu une spectaculaire remontée depuis le début de la décennie et dépasse désormais les 89 dollars. Les indicateurs de contrats à long terme évoqués par Kazatomprom ont atteint leur plus haut niveau depuis 18 ans.
Ce n’est donc plus seulement le prix du jour qui compte. Les producteurs retrouvent un pouvoir de négociation qu’ils avaient perdu pendant des années.
La France ne va pas manquer d’uranium demain matin
Pour autant, inutile d’imaginer les centrales françaises arrêtées faute de combustible dans quelques mois.
L’approvisionnement nucléaire fonctionne très différemment de celui du gaz ou du pétrole. Le combustible représente une petite partie du coût total de production d’un kilowattheure nucléaire et les énergéticiens constituent des stocks importants, avec des contrats s’étalant sur plusieurs années.

L’Europe dispose également d’un portefeuille de fournisseurs relativement diversifié. En 2025, 36,7 % de l’uranium livré aux électriciens européens provenait du Canada, 20,3 % du Kazakhstan, 16 % de Russie, 10,4 % d’Ouzbékistan et 9,4 % d’Australie, selon l’Euratom Supply Agency.
Les stocks détenus par les énergéticiens européens représentaient parallèlement 42 522 tonnes d’uranium naturel à la fin de l’année.
La menace est donc moins celle d’une pénurie brutale que celle d’une dépendance durable à un marché international devenu plus favorable aux producteurs.
Le Kazakhstan en est justement une parfaite illustration. Même le premier producteur mondial rencontre des limites physiques. Kazatomprom explique que ses coûts de production augmentent et que l’approvisionnement en acide sulfurique, indispensable à son procédé d’extraction par lixiviation in situ, reste un point sensible.
Une nouvelle usine d’acide sulfurique devait entrer en service début 2027 mais des fossiles potentiellement importants découverts pendant les terrassements ont interrompu une partie des travaux. Sa mise en service est désormais envisagée entre le troisième trimestre 2027 et le premier trimestre 2028.
Un marché de plus de 4 milliards de dollars se dessine
Cette tension arrive alors que le nucléaire retrouve une dynamique mondiale.
Selon Market Reports World, le marché mondial de l’uranium représenterait environ 3,07 milliards de dollars en 2026 et pourrait atteindre 4,11 milliards en 2035. Près de 79 % de la demande serait directement liée aux centrales nucléaires.
L’Asie est au cœur du mouvement. Chine, Inde et Corée du Sud concentrent une grande partie des nouveaux projets, tandis que les prolongations de durée de vie maintiennent les besoins des parcs occidentaux.
Un nouveau réacteur est particulièrement gourmand lors de son démarrage : le chargement initial du cœur peut nécessiter environ trois fois la quantité d’uranium utilisée lors d’un rechargement annuel classique.
Voilà pourquoi la bataille ne porte plus uniquement sur les mines. Conversion, enrichissement, fabrication du combustible et stocks stratégiques deviennent également des actifs géopolitiques.
Pour la France, cette évolution intervient précisément au moment où il faut préparer le combustible d’un parc nucléaire appelé à fonctionner jusqu’à la seconde moitié du siècle.
Les principaux producteurs mondiaux d’uranium :
| Rang | Pays | Production 2024 | Part mondiale |
|---|---|---|---|
| 1 | Kazakhstan | 23 270 tonnes | ≈ 39 % |
| 2 | Canada | 14 309 tonnes | ≈ 24 % |
| 3 | Namibie | 7 333 tonnes | ≈ 12 % |
| 4 | Australie | 4 598 tonnes | ≈ 7,6 % |
| 5 | Ouzbékistan | ≈ 4 000 tonnes | ≈ 6,6 % |
| 6 | Russie | 2 738 tonnes | ≈ 4,5 % |
| 7 | Chine | ≈ 1 600 tonnes | ≈ 2,7 % |
| 8 | Niger | 962 tonnes | ≈ 1,6 % |
| 9 | Inde | ≈ 500 tonnes | ≈ 0,8 % |
| 10 | Ukraine | ≈ 288 tonnes | ≈ 0,5 % |
| — | Production mondiale | 60 213 tonnes | 100 % |
La France possède déjà une gigantesque « mine » d’uranium
Absente d tableau précédent, la France ne possède plus de mines d’uranium en exploitation, mais elle détient sur son territoire environ 340 000 tonnes d’uranium appauvri issues de plusieurs décennies d’enrichissement du combustible.
Cet uranium n’est pas considéré juridiquement comme un simple déchet. Il constitue une matière nucléaire valorisable.
Le problème tient à la physique des réacteurs actuels.
Les réacteurs à eau pressurisée français utilisent principalement l’isotope fissile uranium 235. Or celui-ci ne représente naturellement qu’environ 0,7 % de l’uranium. L’immense majorité est constituée d’uranium 238, beaucoup moins facilement exploitable dans ces réacteurs.
Les réacteurs à neutrons rapides, ou RNR et dont nous vous parlons régulièrement sur ce site pourraient changer l’équation. Leur spectre neutronique permettrait de transformer une partie de cet uranium 238 en plutonium fissile puis de l’utiliser comme combustible.
Le CEA estime qu’un tel cycle pourrait permettre de tirer 100 à 150 fois davantage d’énergie de l’uranium naturel qu’avec les technologies actuelles !
Autrement dit, le stock français d’uranium appauvri ne serait plus seulement un héritage de l’industrie nucléaire mais un trésor encore inexploité. Avec les réacteurs adéquats et un véritable cycle fermé, il pourrait devenir une réserve énergétique se comptant potentiellement en milliers d’années, à condition bien sûr de construire toute une filière industrielle capable de fabriquer, retraiter et recycler ces combustibles à grande échelle.
SFR et LFR : deux technologies pour changer les règles du jeu
La première piste est connue en France depuis longtemps : le SFR, pour Sodium-cooled Fast Reactor, autrement dit un réacteur rapide refroidi au sodium liquide.
La France a été précurseur en la matière avec les réacteurs Rapsodie, Phénix et Superphénix, avant de travailler sur ASTRID, programme finalement abandonné avant sa construction.
Le principe revient aujourd’hui sur le devant de la scène. La société française Otrera développe notamment un réacteur rapide au sodium avec l’ambition d’utiliser davantage les matières nucléaires issues du parc existant.
Une autre famille gagne du terrain : le LFR, ou réacteur rapide refroidi au plomb.
La société newcleo travaille sur cette technologie et développe parallèlement en France un projet d’installation de fabrication de combustible MOX adapté à ses futurs réacteurs. Le MOX associe notamment oxydes d’uranium et de plutonium, ce dernier pouvant provenir du retraitement des combustibles usés.
D’autres acteurs français encore explorent d’autres solutions avec des réacteurs à sels fondus comme Stellaria, issue de l’écosystème du CEA. Un autre concept qui permet également de valoriser certains déchets.
Le problème arrive avant la solution
Les technologies capables de bouleverser la consommation d’uranium ne seront pas déployées industriellement à grande échelle dans cinq ans. Les années 2030 seront au mieux celles des premiers démonstrateurs et des premières unités commerciales pour certaines filières. Un parc significatif de réacteurs rapides demanderait beaucoup plus longtemps.
Entre-temps, EDF devra continuer à alimenter ses réacteurs, Orano à sécuriser ses ressources et la France à acheter l’essentiel de son uranium à l’étranger.
La réponse immédiate reste donc assez classique : diversification géographique des fournisseurs, stocks, contrats de long terme, capacités de conversion et d’enrichissement, recyclage du combustible et utilisation du MOX.
La réponse de long terme est autrement plus ambitieuse.
La politique énergétique française publiée en 2026 prévoit désormais explicitement des travaux sur la fermeture du cycle du combustible et la mise en place future d’un parc de réacteurs à neutrons rapides.
Kazatomprom annonce donc peut-être davantage qu’une hausse durable du prix d’une matière première. Si l’uranium redevient une ressource stratégique chère et disputée, les centaines de milliers de tonnes de matières nucléaires déjà accumulées en France pourraient progressivement changer de statut.
Aujourd’hui, elles sont surtout entreposées. Demain, elles pourraient cependant devenir économiquement beaucoup plus rentables.
Sources principales :
- World Nuclear News, “New realities” for Kazatomprom as demand accelerates (24 août 2026)
Résultats semestriels de Kazatomprom, évolution du marché de l’uranium, retour des contrats de long terme, nouveaux accords commerciaux et difficultés affectant la production kazakhe.
https://www.world-nuclear-news.org/articles/new-realities-for-kazatomprom-as-demand-accelerates - Trading Economics, Uranium – prix et données de marché (consulté le 25 août 2026)
Évolution récente et historique du prix de l’uranium permettant de replacer les déclarations de Kazatomprom dans la remontée du marché depuis le début des années 2020.
https://fr.tradingeconomics.com/commodity/uranium - Market Reports World, Taille, part, croissance et analyse de l’industrie du marché de l’uranium (10 août 2026)
Estimations du marché mondial de l’uranium : 3,07 milliards de dollars en 2026 et 4,11 milliards attendus en 2035, ainsi que données sur la demande, les réacteurs et les perspectives régionales.
https://www.marketreportsworld.com/fr/market-reports/uranium-market-14724655 - Euratom Supply Agency, Market Observatory – Nuclear fuel supply and demand (données 2025)
Données sur l’origine de l’uranium livré aux électriciens européens, la diversification des fournisseurs et les stocks d’uranium détenus dans l’Union européenne.
https://euratom-supply.ec.europa.eu/activities/market-observatory_en - CEA, Programmation pluriannuelle de l’énergie 2026 (2026)
Orientations françaises concernant la fermeture du cycle du combustible et la préparation d’un futur parc de réacteurs à neutrons rapides.
https://www.cea.fr/energies/textes-de-droit/Pages/derniers-textes/DECRET2026-0076.aspx
Image de mise en avant : Mine Karatau de Kazatomprom, Kazakshtan.





