Le groupe Veolia a annoncé le 30 juillet 2026 avoir décroché un contrat de gestion de l’eau à Cúcuta, en Colombie, valorisé environ 100 millions d’euros par an sur 20 ans, soit un carnet de commandes total de 2 milliards d’euros.
Coïncidence troublante ou stratégie miroir bien orchestrée ? Trois semaines à peine après la signature en fanfare par Suez de son plus gros contrat historique au Moyen-Orient (2 milliards d’euros sur 15 ans à Oman), voilà que Veolia sort de sa manche un contrat presque jumeau, à 12 000 kilomètres de là, en Amérique latine. 2 milliards d’euros également, cette fois sur 20 ans, pour moderniser les infrastructures d’eau potable et d’assainissement de Cúcuta, ville de 866 000 habitants au nord-est de la Colombie.
La bataille mondiale de l’eau se joue désormais sur les cinq continents, avec les deux grands frères ennemis français à la manœuvre.
Lire notre article précédent sur le contrat de Suez à Oman :
Veolia répond à Suez avec 2 milliards d’euros en Colombie
Pour Veolia, cette annonce n’a rien d’un coup de tonnerre : le groupe est présent en Colombie depuis 30 ans, y emploie déjà 7 800 personnes et fournit des services à plus de 8 millions d’habitants tous métiers confondus.
Décrocher Cúcuta, c’est simplement grimper d’un cran dans un pays qu’il connaît sur le bout des doigts.
Ce que Veolia va faire à Cúcuta
Cúcuta, capitale du département de Norte de Santander, se trouve à quelques kilomètres seulement de la frontière vénézuélienne. Une ville chaude, sèche, urbaine, en croissance rapide. Veolia va y prendre en charge à peu près tout : augmenter les capacités de stockage, moderniser les usines de traitement, renouveler les réseaux de distribution, refaire l’assainissement… et surtout, réduire drastiquement les pertes en eau.
En effet, à Cúcuta, 42 % de l’eau distribuée disparaît quelque part dans le réseau. Elle fuit dans le sol, s’échappe par des canalisations trouées, disparaît dans des raccordements sauvages. Presque une eau sur deux acheminée à travers la ville n’atteint jamais le robinet du consommateur. Veolia s’engage à faire tomber ce chiffre sous les 30 % d’ici la fin du contrat.
Pour y parvenir, l’arsenal technique déployé est impressionnant :
- La technologie He Tracer : de l’hélium injecté dans les canalisations et détecté en surface par un renifleur, puisque le gaz remonte à travers le sol de manière mesurable. Redoutable pour repérer les micro-fuites invisibles.
- La sectorisation hydraulique : le réseau est découpé en zones étanches, ce qui permet d’identifier plus rapidement où l’eau se perd.
- Le pilotage dynamique de la pression : réduit la casse des canalisations en évitant les surpressions inutiles la nuit, quand la consommation baisse.
- La mise à jour du cadastre des réseaux : une simple carte à jour, mais encore rare dans beaucoup de villes du monde.
- Le remplacement massif des compteurs : pour mesurer précisément la consommation réelle et détecter les anomalies.
Bref, un plan complet de rénovation numérique appliqué à des infrastructures parfois centenaires.
Bonne nouvelle pour Veolia, le groupe n’arrive pas en terrain vierge. Il gère déjà les déchets de Cúcuta depuis vingt ans. Les équipes sont formées, les élus locaux connaissent la maison.
Cúcuta, la ville qui manque d’eau au pays des cascades
La Colombie est l’un des pays les mieux dotés au monde en ressources hydriques. Son débit superficiel est trois fois supérieur à la moyenne sud-américaine, six fois supérieur à la moyenne mondiale. En théorie, aucun Colombien ne devrait avoir soif. En pratique, c’est l’inverse. Les ressources sont mal réparties, les infrastructures fatiguées, le changement climatique ajoute son grain de sel.
Le pays a d’ailleurs vécu un épisode intense en 2024. Sous l’effet du phénomène El Niño, une sécheresse historique a frappé le pays, obligeant Bogotá (8 millions d’habitants) à rationner l’eau. Le maire de la capitale, Carlos Fernando Galán, en était réduit à recommander à ses administrés de « se laver en couple », dans un souci pédagogique d’économie de la ressource. La petite phrase avait fait le tour des rédactions internationales. Elle avait aussi douché les illusions sur la sécurité hydrique du pays. Le ministère colombien de l’Environnement estime lui-même que 65 % des communes du pays connaîtraient des pénuries récurrentes si la gestion actuelle n’était pas revue.
Cúcuta, ville chaude et sèche, cumule les circonstances aggravantes : urbanisation express (la population a doublé en quarante ans), climat continental peu favorable et pression migratoire liée à la frontière vénézuélienne, qui gonfle mécaniquement les besoins en services publics.
Veolia et son empire d’Amérique latine
Le contrat Cúcuta vient s’inscrire dans une géographie déjà bien établie. Veolia opère dans sept pays de la région (Argentine, Brésil, Chili, Colombie, Équateur, Mexique, Pérou), avec une implantation qui remonte aux années 1990 via sa filiale Proactiva Medio Ambiente, dont le groupe a pris le contrôle intégral en 2013.
| Pays | Principaux contrats de Veolia |
|---|---|
| Colombie | Cúcuta (nouveau contrat eau), Cartagena, Barranquilla, 7 800 salariés |
| Argentine | Gestion des déchets à Buenos Aires (500 M€ sur 10 ans) |
| Brésil | Traitement d’eau industrielle offshore pour Shell (bassin de Santos) |
| Chili | Usine de dessalement de Valparaíso (Aguas Pacífico, 1 000 L/s) |
| Équateur | Gestion de l’eau à Guayaquil |
| Mexique | Gestion de l’eau à Mexico City |
| Pérou | Gestion de l’eau à Lima |
En Colombie spécifiquement, le groupe fournit des services d’eau à 2,7 millions de personnes via 17 exploitations, et gère les déchets pour plus de 5,3 millions d’habitants via 36 exploitations. Il exploite aussi huit Centres de Gestion Écologique Intelligente (les fameux CIGE), déploie des projets d’économie circulaire et bricole des solutions d’efficacité énergétique à Cartagena et Barranquilla. Bref, une machine industrielle bien huilée, sur laquelle le contrat Cúcuta va venir se greffer sans à-coup.
Suez et Veolia : le match qui ne s’arrête jamais
Ce contrat est le dernier épisode d’un duel à peine dissimulé entre les deux géants français de l’eau, qui n’ont jamais cessé de se courir après depuis leur naissance au XIXe siècle sous les noms de Compagnie générale des eaux (Veolia) et Lyonnaise des eaux (Suez). Pendant plus d’un siècle, les deux frères ont partagé le marché français dans un duopole confortable, avant de partir chacun à la conquête du monde.
En 2022, l’histoire semblait terminée. Veolia, mené par son PDG Antoine Frérot, avalait Suez au terme d’une bataille financière et politique féroce, à coups de recours judiciaires et de rebondissements médiatiques. Le champion mondial de la transformation écologique était censé naître. Sauf que Suez, comme un vieux boxeur qu’on croit sonné, s’est relevé du tapis. Une partie du groupe a été sauvée par un consortium mené par Meridiam, GIP et la Caisse des dépôts. Ce « nouveau Suez », plus léger (6,9 milliards d’euros de chiffre d’affaires contre 44,4 milliards pour Veolia en 2025), s’est concentré sur l’eau et repart aujourd’hui à l’assaut des marchés internationaux.
Résultat visible en juillet 2026 : les deux frères viennent, à trois semaines d’intervalle, de décrocher chacun un contrat historique de 2 milliards d’euros à l’étranger. Suez à Oman le 8, Veolia à Cúcuta le 30. Deux marchés géographiquement complémentaires, deux durées comparables (15 et 20 ans), deux objectifs jumeaux (réduire drastiquement les pertes en eau).
Sur le marché mondial de l’eau, estimé à plus de 600 milliards d’euros, les deux groupes français restent les leaders incontestés. Ils gardent une longueur d’avance sur une concurrence qui monte en puissance : le chinois Beijing Enterprises Water Group, l’américain American Water Works, le saoudien ACWA Power, sans oublier une longue liste d’acteurs régionaux (l’espagnol FCC Aqualia, l’anglais United Utilities, l’allemand RWE, le mexicain Rotoplas). Un secteur dont la croissance annuelle projetée oscille entre 6 et 8 %, porté par l’urbanisation, le vieillissement des infrastructures et l’accès de plus en plus tendu à la ressource dans les pays émergents.
Sources principales :
- Veolia, Communiqué de presse – Veolia renforce son leadership en Amérique latine avec un contrat majeur dans l’eau en Colombie pour moderniser les infrastructures hydriques de Cúcuta (30 juillet 2026)
https://www.veolia.com/fr/nos-medias/nos-communiques-presse/veolia-renforce-leadership-amerique-latine-contrat-eau-cucuta-colombie /
Annonce officielle du contrat entre Veolia et la municipalité de Cúcuta pour la gestion des services d’eau potable et d’assainissement pendant 20 ans. - La Presse, Colombie : les habitants de Bogota contraints de rationner l’eau potable (avril 2024)
https://www.lapresse.ca/international/amerique-latine/2024-04-11/colombie/les-habitants-de-bogota-contraints-de-rationner-l-eau-potable.php
Contexte de la crise hydrique colombienne pendant l’épisode El Niño.. - SpinPart, Les coulisses de la fusion Veolia-Suez dans un marché en pleine expansion (avril 2025)
https://spinpart.fr/coulisses-fusion-veolia-suez-dans-marche-en-pleine-expansion/
Analyse du marché mondial de l’eau et des rapports de force entre les grands acteurs. - Veolia, Résultats annuels 2025 du Groupe (février 2026)
https://www.veolia.com/fr/nos-medias/nos-communiques-presse/resultats-annuels-2025
Chiffres officiels 2025 de Veolia : 44,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 215 000 salariés.
Image de mise en avant : Panorama de Cúcuta – crédit : Torax (CC BY-SA 3.0)




