Deux fleurons français, CMA CGM et TotalEnergies, viennent de sceller une alliance inédite pour verrouiller le carburant maritime de demain au cœur du plus grand port d’Europe.
Le 21 août 2026, la Commission européenne a donné son feu vert à la coentreprise que les deux groupes tricolores comptent créer à parts égales, dédiée au ravitaillement des navires en gaz naturel liquéfié.
Une validation obtenue sans accroc, par procédure simplifiée, qui ouvre la voie à un service de soutage complet dans la zone Amsterdam-Rotterdam-Anvers, le poumon logistique du continent, à partir de 2028.
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CMA CGM et TotalEnergies verrouillent toute la chaîne du GNL pour le transport maritime avec une coentreprise
Ce qui rend cette alliance singulière, c’est qu’elle réunit pour la première fois au monde un transporteur et un fournisseur d’énergie pour bâtir et exploiter ensemble une infrastructure de ravitaillement.
D’ordinaire, l’armateur achète son carburant, le pétrolier le vend, et chacun reste dans son couloir. Là, CMA CGM et TotalEnergies ont décidé pour la première fois de fusionner leurs intérêts sur toute la chaîne, du terminal d’importation jusqu’à la soute du navire.
Concrètement, la coentreprise déploiera à Rotterdam, fin 2028, un navire-ravitailleur flambant neuf de 20 000 mètres cubes, qui viendra épauler le Gas Agility, l’un des tout premiers ravitailleurs GNL de la planète, en service depuis 2020 avec ses 18 600 mètres cubes. Le service ne se limitera pas aux navires maison : il ravitaillera aussi les bateaux d’autres compagnies opérant dans la zone. En parallèle, un accord d’approvisionnement de long terme lie les deux groupes jusqu’en 2040 : TotalEnergies fournira à CMA CGM jusqu’à 360 000 tonnes de GNL par an.
L’armateur marseillais sécurise ainsi un accès prioritaire au carburant qui fait tourner sa flotte, appelée à compter 123 porte-conteneurs bicarburant au GNL dès 2029 tandis que l’énergéticien, lui, se garantit un débouché massif et régulier pour son gaz, tout en consolidant sa position dominante sur le soutage en Europe du Nord.
Le GNL, roi incontesté des carburants alternatifs
Le transport maritime, longtemps accro au fioul lourd le plus sale qui soit, est sommé de se décarboner sous la pression des réglementations européennes et de l’Organisation maritime internationale. Reste à choisir par quoi remplacer le fioul, et sur ce terrain, le GNL a pris une longueur d’avance considérable.

Selon Lloyd’s Register, la flotte mondiale de navires bicarburant au GNL atteignait 1 665 unités en mars 2026, avec 982 autres en commande. Sur le premier semestre 2026, le GNL a raflé près de 90 % des commandes de navires à carburant alternatif, laissant loin derrière le méthanol, l’ammoniac et l’hydrogène. Chez les armateurs de porte-conteneurs, il représente même 58 % du tonnage commandé, d’après le World Shipping Council. Et le ravitaillement suit : au premier trimestre 2026, les volumes ont bondi de 48 % à Singapour et de 44 % dans la zone Rotterdam–Anvers-Bruges.
| Carburant | Maturité | Atout | Limite |
|---|---|---|---|
| GNL | Disponible, ~90 % des commandes alternatives | Infrastructure prête, moins de soufre et de particules | Fuites de méthane, reste un fossile |
| Méthanol | En développement rapide | Liquide, facile à stocker et manipuler | Coûteux, version verte encore rare |
| Ammoniac | Émergent, premiers navires | Zéro carbone à la combustion | Toxique, moteurs immatures |
| Bio-GNL et e-GNL | Naissant, en montée | Compatible avec les moteurs GNL existants | Volumes limités, prix élevé |
L’atout maître du GNL, c’est sa souplesse. Un navire bicarburant peut basculer entre le GNL, sa version renouvelable et le carburant classique selon les prix et les disponibilités, ce qui rassure des armateurs échaudés par l’incertitude. Lloyd’s Register estime d’ailleurs que le GNL reste la voie la plus économique jusqu’en 2050.
Le caillou dans la soute : le méthane
Reste que ce pari repose sur un point de friction que ses promoteurs préféreraient oublier. Le GNL brûle plus proprement que le fioul lourd, avec moins de CO2 et quasiment plus de soufre ni de particules, ce qui améliore franchement la qualité de l’air dans les ports mais il traîne toujours un boulet derrière lui et non des moindres : le « methane slip ». Ce sont des molécules de méthane qui s’échappent sans avoir brûlé, à la production comme dans les moteurs. La « boulette » car le méthane est un gaz à effet de serre bien plus puissant que le CO2 sur le court terme…
Plusieurs ONG environnementales dénoncent ainsi une fausse bonne solution, arguant qu’un GNL mal maîtrisé peut se révéler à peine meilleur, voire pire, que le fioul sur l’ensemble de son cycle de vie. L’industrie répond que les moteurs de dernière génération réduisent nettement ces fuites, et surtout que le GNL fossile n’est qu’une marche : les mêmes navires pourront demain carburer au bio-GNL, produit à partir de déchets, sans changer de moteur.
C’est tout le calcul de CMA CGM et TotalEnergies, qui parient sur cette continuité pour verdir progressivement leur infrastructure.
Sources :
- Commission européenne, Mergers: Commission approves creation of joint venture by CMA CGM and TotalEnergies (21 août 2026)
https://ec.europa.eu/competition/elojade/isef/case_details.cfm?proc_code=2_M_12406
Autorisation de la coentreprise 50/50 (dossier M.12406) sous procédure simplifiée, activités jugées négligeables dans l’Espace économique européen. - TotalEnergies (communiqué officiel), TotalEnergies and CMA CGM to Launch LNG Bunkering Logistics Joint Venture (22 juillet 2025)
https://totalenergies.com/news/press-releases/totalenergies-and-cma-cgm-launch-lng-bunkering-logistics-joint-venture
Navire-avitailleur de 20 000 m³ à Rotterdam en 2028, intégration du Gas Agility, fourniture de jusqu’à 360 000 tonnes de GNL par an à CMA CGM jusqu’en 2040, flotte bicarburant portée à 123 navires en 2029. - Lloyd’s Register, Fuel for thought: LNG (6 mai 2026)
https://www.lr.org/en/knowledge/press-room/press-listing/press-release/2026/orderbook-growth-and-significant-developments-in-reducing-methane-slip-highlight-lngs-role-in-maritime-decarbonisation/
Flotte bicarburant GNL de 1 665 navires en mars 2026 (982 en commande), GNL comme voie la plus économique jusqu’en 2050, enjeu des émissions de méthane et rôle du bio-GNL. - World Shipping Council / SEA-LNG (via DNV), Methane Pathway – 2026 Mid-Year Market Review (16 juillet 2026)
Part du GNL dans les commandes de carburants alternatifs (près de 90 %), 58 % du tonnage commandé par les porte-conteneurs, hausse des volumes de soutage à Singapour et dans la zone ARA.
Image de mise en avant : Gas Agility est le plus grand navire soutage de gaz naturel liquéfié (GNL) au monde – crédit : Kees déchiré – Licence originelle sur : https://www.flickr.com/photos/68359921@N08/50863229923/




