8 000 tonnes de carburant vert transvasées dans un porte-conteneurs français à Shanghai : un record mondial.
Le 17 août 2026, au port de Yangshan, à Shanghai, un porte-conteneurs du groupe français CMA CGM a fait le plein de 8 000 tonnes de méthanol vert.
Jamais un avitaillement unique de ce carburant n’avait atteint un tel volume. L’opération, menée par l’énergéticien Shanghai Electric avec l’autorité portuaire locale concrétise un accord signé dix-sept mois plus tôt et elle éclaire une bataille industrielle qui se joue loin des projecteurs : celle du carburant qui fera avancer les navires quand le fioul lourd sera devenu infréquentable.
Lire aussi :
- Long comme cinq A380 et lourd comme 40 tours Eiffel, il suffit pourtant de 33 hommes pour piloter le plus grand navire de marchandises du monde : le MS Ore Brasil
- Ce colosse de 72 000 tonnes a été abandonné en feu en plein Pacifique par ses 22 membres d’équipage qui ont tous pu être sauvés grâce au système AMVER
Un record maritime signé CMA CGM et Shanghai Electric
Qu’a-t-on vraiment versé dans les soutes ?
Le terme de « méthanol vert » recouvre deux familles qu’on confond souvent. Il y a d’un côté le biométhanol, fabriqué à partir de biomasse, résidus agricoles ou forestiers. De l’autre, l’e-méthanol, obtenu en combinant de l’hydrogène produit par électrolyse à partir d’électricité renouvelable et du CO₂ capté. Dans les deux cas, le carbone rejeté à la combustion correspond à peu près à celui qui a été absorbé ou capté en amont, d’où l’étiquette « vert ».
Le site qui alimente l’opération de Shanghai, à Taonan dans la province du Jilin, joue sur les deux tableaux. Il exploite les abondantes ressources éoliennes et solaires de la région et y ajoute de la biomasse.
Shanghai Electric le présente comme la première usine au monde à produire du méthanol vert à grande échelle en mariant électricité renouvelable et biomasse.
Pourquoi le transport maritime en veut
Le transport maritime déplace environ 90 % des marchandises de la planète et pèse à peu près 3 % des émissions mondiales de CO₂. L’Organisation maritime internationale vise la neutralité carbone du secteur à l’horizon 2050, et l’Union européenne soumet désormais les navires à son marché du carbone. Résultat, les armateurs cherchent fébrilement par quoi remplacer le fioul.
Le méthanol présente un atout décisif : il est liquide à température ambiante et compatible avec des moteurs bicarburant déjà éprouvés, là où l’ammoniac est toxique et l’hydrogène doit être maintenu à des températures glaciales.
Voilà en synthèse, les différents carburants à disposition pour le secteur maritime :
| Carburant | Réduction de CO₂ face au fioul | Maturité | Principal frein |
|---|---|---|---|
| Fioul lourd | Référence | Universelle | Très émetteur, appelé à être encadré |
| GNL (gaz naturel liquéfié) | Limitée, de l’ordre de 20 % | Mature | Reste fossile, fuites de méthane |
| Méthanol vert | 65 à 96 % selon la production | Moteurs bicarburant disponibles | Cher et encore rare |
| Ammoniac vert | Nulle à la combustion (sans carbone) | Émergente | Toxicité, moteurs encore jeunes |
| Hydrogène vert | Nulle à la combustion (sans carbone) | Expérimentale | Stockage cryogénique, faible autonomie |
Depuis 2022, les grands européens, Maersk, MSC, CMA CGM, Hapag-Lloyd, ont commandé plus de 200 navires capables de brûler du méthanol. CMA CGM à lui seul en attend plus d’une vingtaine, et son premier bicarburant, le CMA CGM Iron, un porte-conteneurs de 13 000 boîtes, navigue depuis le début 2025 sur la ligne Asie-Europe.
Le mur du prix et de la rareté
Reste l’obstacle que le communiqué de Shanghai Electric se garde bien de mentionner. Le méthanol vert coûte aujourd’hui deux à trois fois plus cher que le fioul de soute classique, et il n’existe qu’en quantités dérisoires : plus de 90 % du méthanol produit dans le monde est encore d’origine fossile. Le carburant réellement vert relève, pour l’instant, de la goutte d’eau.
Les chiffres de Shanghai donnent la mesure du chemin à parcourir. Depuis le premier avitaillement chinois en avril 2024, le port a cumulé 36 000 tonnes de méthanol vert. L’opération du 17 août en représente à elle seule plus d’un cinquième. C’est spectaculaire à l’échelle d’un carburant naissant, mais minuscule au regard des centaines de millions de tonnes de fioul consommées chaque année par la flotte mondiale. La montée en puissance est si laborieuse que Maersk, longtemps porte-drapeau du méthanol, s’est partiellement rabattu sur le gaz naturel liquéfié faute d’approvisionnement suffisant.
La Chine construit la pompe, l’Occident vient se servir
Pendant que les armateurs européens s’inquiètent de trouver de quoi remplir leurs navires, la Chine bâtit la chaîne complète, de la production à la soute. Le carburant part de Taonan, transite et se stocke à Dalian, puis s’avitaille à Shanghai, le long d’un corridor nord-sud inauguré le 30 juin 2026 entre les provinces du Jilin, du Liaoning et la municipalité de Shanghai. L’opération d’août en fut la première validation à grande échelle.
Le porte-conteneurs français n’est pas là par hasard. Le 20 mars 2025, CMA CGM avait scellé avec Shanghai Electric et l’autorité portuaire de Shanghai un accord d’approvisionnement de long terme portant sur jusqu’à 200 000 tonnes de méthanol par an, puisées précisément à Taonan. Shanghai affiche l’ambition de devenir le premier centre d’avitaillement vert d’Asie, avec une capacité visée d’un million de tonnes dès 2027. Autrement dit, le géant marseillais, comme ses concurrents, vient chercher en Chine le carburant que personne ne produit encore à cette échelle ailleurs.
Le scénario a un air de déjà-vu. La Chine a déjà pris une longueur d’avance sur les panneaux solaires, les batteries et les terres rares. Si elle verrouille aussi la production du carburant vert dont dépendra la décarbonation du transport maritime, les armateurs occidentaux pourraient se retrouver, une fois de plus, clients d’une filière qu’ils ne maîtrisent pas. Le record de Yangshan n’est peut-être pas d’abord une prouesse d’ingénierie.
C’est un panneau planté sur une route commerciale que Pékin entend baliser avant tout le monde.
Sources
Xinhua / People’s Daily Online — World’s largest green methanol bunkering operation completed in Shanghai (18 août 2026)
https://en.people.cn/n3/2026/0818/c90000-20489543.html
Confirmation indépendante du record de 8 000 tonnes, du volume cumulé de 36 000 tonnes et de la déclaration du président de Shanghai Electric.
Lloyd’s List — CMA CGM partners with SIPG and Shanghai Electric on bio-methanol supply (21 mars 2025)
https://www.lloydslist.com/LL1152940/CMA-CGM-partners-with-SIPG-and-Shanghai-Electric-on-bio-methanol-supply
Détail de l’accord d’approvisionnement de long terme, du volume annuel visé et du carnet de commandes méthanol de CMA CGM.
Offshore Energy — China’s first full-cycle commercial green methanol project is operational (17 juillet 2025)
China’s first full-cycle commercial green methanol project is operational
Mise en production du site de Taonan et présentation de la filière éolien-biomasse.
State of Green — Securing a large-scale production of green methanol (2025)
https://stateofgreen.com/en/solutions/securing-large-scale-green-methanol/
Données sur le surcoût du méthanol vert face au fioul et sur les volumes contractés par les armateurs.
Fortune Business Insights — Green Methanol Ships Market Size, Share, Forecast (2026)
https://www.fortunebusinessinsights.com/green-methanol-ships-market-112757
Panorama des commandes de navires au méthanol par les grands armateurs européens depuis 2022.




