Entre Tahiti et les Australes, ce cargo devient le premier navire polyvalent au monde à propulsion vélique.
Il y a un siècle, ce sont des goélettes à voile qui reliaient Tahiti aux îles perdues du Pacifique Sud. En 2026, la voile fait son grand retour sur cette même route, mais sous une forme que les marins d’autrefois auraient eu du mal à reconnaître. Le 4 août dernier, dans un chantier naval espagnol de Vigo, une étrange colonne blanche de 22 mètres de haut a été fixée sur le pont d’un cargo flambant neuf, le Na Hiro E Pae. Ce n’est pas une voile classique, c’est une voile à aspiration, et elle fait de ce navire le tout premier cargo polyvalent au monde à voguer avec l’aide du vent nouvelle génération.
L’entreprise derrière cette prouesse s’appelle bound4blue, une société espagnole basée à Barcelone spécialisée dans la propulsion vélique. Son système, baptisé eSAIL, promet de faire économiser au navire environ 10 % de carburant et autant d’émissions de CO₂.
Une goutte d’eau à l’échelle d’un porte-conteneurs géant, mais un vrai pas en avant pour un secteur maritime qui cherche désespérément à verdir ses navires sans tout révolutionner.
Lire aussi :
- Visiblement maudit, ce bateau-restaurant qui a servi 30 millions de repas en 46 ans a fini par connaitre un sort tragique et mystérieux : le Jumbo Kingdom
- Un Français retenu parmi les 5 entreprises qui vont tenter le pari le plus fou de l’histoire maritime : mettre un réacteur à fusion nucléaire sur un bateau
Na Hiro E Pae, un navire avec une voile qui aspire l’air au lieu de le capter entre Tahiti et les Australes
Oublions l’image de la grand-voile qui claque au vent, la technologie eSAIL n’a plus rien à voir avec la marine à voile traditionnelle. Ici, pas de toile, mais une sorte de grande aile verticale creuse, fixée sur le pont, à l’intérieur de laquelle un ventilateur aspire l’air en continu.
Le principe repose sur un phénomène d’aérodynamique bien connu des ingénieurs : quand le vent passe sur le profil courbe de la voile, il a naturellement tendance à décoller de la surface, ce qui limite fortement la poussée générée. C’est le même problème qui fait décrocher une aile d’avion quand elle monte trop fort. La voile à aspiration règle ce souci en aspirant l’air à travers de petites perforations, ce qui plaque le flux contre la paroi et l’empêche de se décoller. De cette manière le profil génère une force de propulsion bien supérieure à ce qu’une simple voile rigide de même taille pourrait produire (Sept fois supérieure selon bound4blue).
Ce multiplicateur permet d’obtenir une belle poussée avec un dispositif relativement compact, là où une voile classique équivalente occuperait un espace démesuré.
Sur un cargo polyvalent, l’espace de pont, c’est sacré : il faut pouvoir charger et décharger vite, empiler des conteneurs, manœuvrer des grues. Une voile encombrante serait vite un handicap. Le format ramassé de l’eSAIL lui permet de se faire oublier quand le navire est à quai.

Un navire vital pour des îles isolées
Le Na Hiro E Pae n’est pas un cargo comme les autres. Long de 89 mètres, il peut transporter à la fois 200 passagers et 1 500 tonnes de marchandises entre Tahiti et l’archipel des Australes, un chapelet d’îles françaises perdues à des centaines de kilomètres au sud de la Polynésie (dont la magnifique Tubuai). Pour ces communautés isolées, ce genre de navire est une véritable ligne de vie. Il apporte la nourriture, les fournitures, le matériel, et transporte les habitants, les étudiants, les familles qui n’ont pas d’autre moyen commode de rejoindre la grande île.
En Polynésie française, ces cargos polyvalents portent d’ailleurs un joli nom hérité du passé : on les appelle des goélettes, en souvenir des voiliers qui ravitaillaient jadis les îles reculées.
Le navire est armé par la Société de Navigation des Australes, qui exploite déjà cette liaison depuis des années et a choisi de miser sur cette technologie pour son nouveau bateau.

Bien plus qu’une simple voile
L’eSAIL n’est que la partie la plus visible d’un navire pensé pour polluer le moins possible. Le Na Hiro E Pae embarque tout un arsenal de technologies vertes. Ses moteurs sont conçus pour tourner au biocarburant ou à l’e-carburant dès que ces alternatives seront disponibles localement. Il utilise une propulsion électrique POD, ces nacelles orientables placées sous la coque qui améliorent le rendement et la manœuvrabilité. Il dispose enfin d’un système de gestion des déchets et d’une autonomie en eau douce, produisant sa propre eau à bord.
Boris Piel, le directeur technique de l’armateur, résume bien la philosophie du projet : la durabilité a été un objectif central dès la conception, et la voile à aspiration s’inscrit dans un ensemble plus large de solutions destinées à réduire la consommation d’énergie sans sacrifier le service rendu aux populations. Autrement dit, on ne verdit pas le navire pour la galerie, mais pour qu’il continue à desservir les îles pendant des décennies à moindre coût énergétique.
La voile, avenir du fret maritime ?
Ce cargo polynésien s’inscrit dans un mouvement de fond qui prend de l’ampleur. Le transport maritime représente environ 3 % des émissions mondiales de CO₂, et l’Organisation maritime internationale vise le zéro émission nette d’ici 2050. Face à cet objectif, la voile revient en force, sous des formes très diverses. Certains misent sur les rotors Flettner, ces grands cylindres rotatifs, d’autres sur des ailes rigides géantes, d’autres encore sur des cerfs-volants de traction déployés à l’avant des navires. La France n’est d’ailleurs pas en reste sur ce terrain, avec des acteurs comme Airseas, filiale d’Airbus, ou les voiliers-cargos bretons de Grain de Sail.
Aucune de ces technologies ne prétend remplacer entièrement le moteur. Elles viennent l’assister, grappiller quelques pour cent de carburant à chaque traversée, ce qui, multiplié par des milliers de navires et des millions de milles parcourus, finit par compter. Le pari de bound4blue avec le Na Hiro E Pae, c’est de prouver que même un cargo polyvalent, longtemps jugé trop contraignant pour accueillir des voiles, peut y trouver son compte. Si l’expérience polynésienne tient ses promesses, d’autres armateurs pourraient bien suivre. Et le vent, ce vieux compagnon des marins, aurait alors définitivement regagné sa place sur les ponts des cargos du XXIe siècle.
Sources :
bound4blue, eSAIL® installed on South Pacific multipurpose vessel (4 août 2026)
https://bound4blue.com/bound4blue-esail-installation-multipurpose-vessel /
Communiqué officiel de l’installation de l’eSAIL de 22 mètres sur le Na Hiro E Pae au chantier Astilleros Armon Vigo, caractéristiques du navire (200 passagers, 1 500 tonnes) et déclarations de José Miguel Bermúdez et Boris Piel.
Ocean News & Technology, bound4blue Installs eSAIL® On World’s First Wind-Propelled Multipurpose Vessel (5 août 2026)
https://oceannews.com/news/science-technology/bound4blue-installs-esail-on-worlds-first-wind-propelled-multipurpose-vessel /
Détails techniques sur la voile à aspiration (sept fois la poussée d’une voile rigide classique), le mix de technologies vertes du navire et son rôle pour la desserte des îles Australes.
Hellenic Shipping News, bound4blue Completes eSAIL® Installation On Groundbreaking South Pacific Multipurpose Vessel (5 août 2026)
https://www.hellenicshippingnews.com/bound4blue-completes-esail-installation-on-groundbreaking-south-pacific-multipurpose-vessel /
Contexte de la « goélette » polynésienne, héritage des voiliers ravitailleurs et intégration de l’eSAIL dans un ensemble de solutions vertes (biocarburant, propulsion POD électrique, autonomie en eau douce).




