La Corée du Sud fait valider un porte-conteneurs géant propulsé par deux réacteurs nucléaires à sels fondus.
Le 16 juillet 2026, un institut public coréen a annoncé une nouvelle qui pourrait, si elle tient ses promesses, transformer en profondeur le transport maritime mondial.
L’American Bureau of Shipping (ABS), l’une des grandes sociétés de classification navale de la planète, vient d’accorder une approbation de principe au concept d’un porte-conteneurs de 15 000 EVP propulsé non pas par du fioul lourd, mais par deux petits réacteurs nucléaires à sels fondus. Un navire qui pourrait donc naviguer pendant des années sans jamais faire le plein.
Derrière ce projet, un trio coréen bien décidé à prendre la tête d’une course technologique mondiale : l’institut de recherche navale KRISO, le géant industriel Samsung Heavy Industries, et l’institut atomique KAERI, qui a conçu le réacteur maison baptisé MARINA. Le tout dans le cadre d’un programme gouvernemental surnommé « K-Moonshot », l’une des douze grandes missions technologiques que Séoul veut réussir cette décennie. L’approbation américaine arrive en outre un mois après une première validation par le britannique Lloyd’s Register, ce qui prouve le sérieux du projet.
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L’American Bureau of Shipping (ABS) donne une approbation de principe à une cargo coréen propulsé grâce au nucléaire
Le navire marchand nucléaire n’est pas une nouveauté. C’est même une vieille lune de l’industrie, tentée à plusieurs reprises depuis les années 1960, et ratée à chaque fois.
Les États-Unis ont lancé le NS Savannah en 1962, un cargo mixte qui devait démontrer l’usage pacifique de l’atome. Trop cher à exploiter, il a été retiré dès 1972. L’Allemagne a essayé avec l’Otto Hahn, un minéralier nucléaire lancé en 1968, reconverti au diesel en 1979 faute de rentabilité. Le Japon a tenté le Mutsu, dont le réacteur fuyait dès les premiers essais et qui n’a jamais transporté la moindre cargaison commerciale. Seule l’Union soviétique, puis la Russie, a réussi à faire naviguer durablement un porte-conteneurs nucléaire, le Sevmorput, mis en service en 1988 et toujours en activité aujourd’hui, essentiellement pour desservir l’Arctique russe.

En soixante ans, le nucléaire civil marchand n’a donc jamais réussi à s’imposer. Trop coûteux, trop compliqué, trop mal aimé de l’opinion publique.
Pourquoi la Corée pense-t-elle réussir là où tout le monde a échoué ? La réponse tient en trois lettres : MSR.
Les sels fondus, la technologie qui change les règles
Les navires nucléaires historiques utilisaient tous des réacteurs à eau pressurisée, la même technologie que nos centrales terrestres classiques et que les sous-marins militaires. Ce type de réacteur maintient de l’eau à très haute pression pour la porter à haute température. Le problème, c’est qu’une haute pression signifie un risque permanent de fuite ou de rupture, avec des conséquences graves. C’est ce qui rend ces réacteurs lourds à sécuriser, surtout sur un navire ballotté par la houle.
Le réacteur à sels fondus, ou MSR pour Molten Salt Reactor, fonctionne sur un principe radicalement différent. Le combustible nucléaire n’est pas solide, il est dissous dans un sel liquide porté à très haute température, entre 600 et 700 °C, mais à pression atmosphérique normale. Pas de pression élevée, donc pas de risque d’explosion de vapeur. Surtout, ce type de réacteur a une propriété de sécurité passive remarquable : en cas de problème, le sel se fige naturellement en refroidissant et emprisonne le combustible, ce qui rend physiquement impossible un emballement de type Fukushima.
Un navire pensé autour de son réacteur
Ce qui rend le concept coréen intéressant, c’est que les ingénieurs n’ont pas simplement collé un réacteur dans une coque existante. Ils ont repensé le navire entier autour de sa source d’énergie nucléaire.
Le compartiment abritant les deux réacteurs est placé au centre exact de la coque, ce qui permet de minimiser les contraintes de flexion que subit le navire quand il chevauche les vagues, et il protège les réacteurs d’une éventuelle collision latérale, la zone la plus vulnérable d’un cargo étant ses flancs. Les quartiers de l’équipage ont été déplacés vers l’avant, le plus loin possible de la salle des réacteurs, pour limiter l’exposition des marins aux rayonnements.
Autre trouvaille, la gestion de la puissance. Un porte-conteneurs n’a pas des besoins électriques constants : il lui faut beaucoup de puissance pour accélérer ou manœuvrer, moins pour croiser à vitesse stable. Or un réacteur nucléaire déteste les variations brutales de régime, qui fatiguent son cœur. Les Coréens ont donc relié les deux réacteurs MARINA à un système de batteries en configuration parallèle. Les réacteurs fournissent une puissance stable et continue, les batteries absorbent les à-coups. Si l’un des deux réacteurs doit être arrêté pour maintenance, le second plus les batteries prennent le relais automatiquement. Le navire ne s’arrête jamais.
Pour valider tout cela, KRISO a fait naviguer des maquettes à échelle réduite dans son grand bassin d’essais en eau profonde, afin de mesurer comment les composants réels du réacteur réagiraient aux mouvements de l’océan. Les données ont permis de dessiner une coque capable de maintenir ses 25 nœuds (46,3 km/h) même en luttant contre une mer agitée.
Les obstacles qui restent
Pour le moment, il ne s’agit d’une approbation de principe, pas d’un navire qui navigue. L’ABS a jugé le concept techniquement viable et sûr sur le papier, ce qui est une étape importante, mais loin d’être la dernière.
Les défis techniques restent considérables. Le principal concerne la corrosion. Un sel fondu à 700 °C circulant en continu dans des tuyauteries, des échangeurs de chaleur et une cuve pendant des années, c’est un cauchemar pour les métaux, qui s’usent et se fragilisent. Aucune donnée d’exploitation commerciale à long terme n’existe encore pour rassurer sur ce point. Restent aussi les questions de sûreté réglementaire, de responsabilité en cas d’accident, d’acceptation dans les ports (combien de terminaux accepteront d’accueillir un navire nucléaire ?), et de formation d’équipages capables d’opérer un réacteur en mer.
La concurrence, elle, ne dort pas. La Chine a présenté dès 2023 un concept de porte-conteneurs nucléaire de 24 000 EVP, encore plus grand. Le norvégien Ulstein planche sur un navire au thorium baptisé Thor, tandis que le danois Seaborg développe ses propres réacteurs à sels fondus compacts.
Reste que la Corée du Sud dispose d’un atout maître : elle est à la fois numéro un ou deux mondial de la construction navale et une grande puissance nucléaire civile. Peu de pays réunissent ces deux compétences. Si quelqu’un doit réussir à marier l’atome et le cargo, Séoul fait partie des mieux placés. Cho Jin-young, directeur de l’institut des réacteurs avancés de KAERI, ne s’en cache pas : ce projet doit servir de tremplin pour « prendre la tête du marché des navires zéro carbone de nouvelle génération ».
Fiche technique du concept coréen validé par l’ABS :
| Caractéristique | Détail |
|---|---|
| Type de navire | Porte-conteneurs Neo-Panamax |
| Capacité | 15 000 EVP (conteneurs équivalent vingt pieds) |
| Propulsion | Deux réacteurs à sels fondus marins (MSR) baptisés MARINA |
| Température de fonctionnement | 600 à 700 °C, à pression atmosphérique normale |
| Vitesse de croisière | 25 nœuds (environ 46 km/h), stable même par forte houle |
| Autonomie | Plusieurs années sans ravitaillement en combustible |
| Stockage d’énergie | Système de batteries (ESS) en partage de puissance parallèle |
| Position des réacteurs | Compartiment central de la coque, équipage déplacé à l’avant |
| Concepteurs | KAERI (réacteur), KRISO et Samsung Heavy Industries (navire) |
| Approbations | Lloyd’s Register (juin 2026) et American Bureau of Shipping (juillet 2026) |
| Budget de conception | 29 milliards de wons (environ 16,6 millions d’euros), 2023-2026 |
Sources :
- KAERI / Korea Times, Korea’s molten salt nuclear-powered container ship design wins US approval (16 juillet 2026)
https://www.koreatimes.co.kr/business/tech-science/20260716/koreas-molten-salt-nuclear-powered-container-ship-design-wins-us-approval
Annonce officielle de l’approbation de principe accordée par l’ABS, présentation du réacteur MARINA développé par KAERI et rôle des partenaires KRISO et Samsung Heavy Industries. - The Maritime Executive, Korean Containership with Molten Salt Nuclear Reactor Gets ABS Approval (16 juillet 2026)
https://maritime-executive.com/article/korean-containership-with-molten-salt-nuclear-reactor-gets-abs-approval
Confirmation de l’approbation de base par l’ABS et présentation du projet de navire de 15 000 EVP développé avec Samsung Heavy Industries. - Seoul Economic Daily, ‘K-Moonshot’ SMR-Powered Container Ship Wins International Approval in Principle (16 juillet 2026)
https://en.sedaily.com/technology/2026/07/16/k-moonshot-smr-powered-container-ship-wins-international
Positionnement du projet dans le cadre des douze missions « K-Moonshot » du gouvernement coréen et déclarations de Cho Jin-young, directeur de l’Advanced Reactor Research Institute de KAERI.
Image de mise en avant : Schéma conceptuel d’un porte-conteneurs propulsé par un SMR (Image : KRISO)





