« Je fais partie des gens qui protègent les femmes dans la rue », chronique judiciaire au tribunal de Paris

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Média24 a envoyé sa reporter et aquarelliste Émilie Oprescu assister à une audience au palais de justice de Paris, ce 15 juillet 2026. La chronique ci-dessous est une reconstitution de l’audience écrite à la première personne, du point de vue de l’artiste

Les noms ont été modifiés ; les propos, les gestes et le déroulé, non.

Chronique judiciaire N°1 – Juillet 2026 : « Je fais partie des gens qui protègent les femmes dans la rue »

Silhouette dégingandée, cheveux longs attachés en chignon, l’homme parle tout seul devant la salle d’audience. Il est penché sur l’écran installé devant l’entrée. Je reste à distance, attendant qu’il libère l’espace.

Il part. C’est l’occasion pour moi de consulter à mon tour la feuille d’audience pour connaître les affaires du jour. J’ai à peine le temps de lire l’intitulé du premier dossier que l’homme revient.

— Je suis là pour cette affaire, me dit-il en souriant, pointant l’écran du doigt.

Il me désigne le premier dossier de la liste, celui qui concerne des violences conjugales. Avenant et fébrile, il commence à me poser des questions : pour quelle affaire je viens, quel est mon métier. Je coupe court en lui souhaitant une bonne journée.

* * *

Le prévenu Cyprien Dupont à la barre, avec ses papiers , Leonie assise à sa droite. Dessin d’audience : ©️Emilie Oprescu
Le prévenu Cyprien Dupont à la barre, avec ses papiers , Leonie assise à sa droite. Dessin d’audience : ©️Emilie Oprescu

Dans la salle d’audience, le public attend le début des débats. Le banc sur lequel je suis assise se met à vibrer ; à ma gauche, une jeune femme vient de s’y installer, et son corps est tremblant. Le regard plein d’effroi, elle ne cesse de jeter des coups d’œil vers le jeune homme qui m’a abordée quelques minutes auparavant. Il est assis à l’exact opposé de la salle, et une policière est venue volontairement se placer devant la jeune fille, de sorte que le prévenu ne puisse pas la voir.

Cet homme, c’est Cyprien Dupont, son ex-conjoint. Ils ne se sont pas parlés depuis janvier 2026, à la suite d’un contrôle judiciaire lui interdisant tout contact avec elle.

Lorsque son dossier est annoncé par l’huissier, Cyprien s’avance à la barre. Il porte un pantalon noir près du corps, et une chemise… largement déchirée à hauteur de l’omoplate.

Il n’est pas représenté par un avocat. Il va donc devoir assurer sa défense tout seul.

Il est jugé pour « violences habituelles » exercées sur sa conjointe, Léonie Meyer. La juge énumère brièvement les faits : des violences physiques, dont une ayant entraîné une incapacité de travail de deux jours, du contrôle coercitif (fouille de téléphone), et des messages menaçants.

Cyprien, qui parlait seul en s’agitant quelques minutes plus tôt, se montre étonnamment sûr de lui et assertif à la barre.

— Sur la feuille de convocation, il est écrit que la première étape est un face à face, dit-il à la présidente.

— Un face à face ? Avec qui ? demande la juge.

— La présumée victime.

— La justice qui évoque un face à face ? C’est assez étonnant.

On lui demande de quelle convocation il s’agit. Cyprien se met à fouiller une pochette contenant une dizaine de feuilles, qu’il étale — tout en chantonnant — sur la petite table fixée sur la barre des témoins.

— Vous pouvez vous abstenir de chanter au tribunal, Monsieur… s’agace la présidente.

La mystérieuse convocation n’est finalement pas retrouvée. La juge demande à Cyprien s’il a des observations à faire.

— Je ne sais pas quelle observation, si ce n’est que je me déclare être non-coupable, répond le prévenu.

La magistrate reprend les faits du dossier : le 26 juillet 2025, une main courante est déposée en ligne pour menaces et violences. Ce n’est pas Léonie Meyer, la victime, qui est à l’origine de cette main courante, mais son père. Une enquête est ouverte. Les parents et amis de Léonie sont entendus. Ils évoquent des faits de violences « protéiformes ».

C’est en 2018, trois ans après la mise en couple de Léonie et Cyprien, que les premiers épisodes de violences physiques auraient commencé. Notamment avec cet épisode où le prévenu aurait attrapé sa conjointe par la gorge avant de la soulever en pleine rue. Des passants seraient intervenus pour les séparer.

— Je me souviens de cette scène, intervient Cyprien. Elle [Léonie] est venue me chercher au travail, et un de mes collègues a fait une blague malheureuse du genre « Je pensais que tu serais avec une autre fille ».

Prise de jalousie, Léonie aurait jeté ses clefs sur Cyprien avant de s’éloigner. Ce dernier lui aurait couru après avant de l’attraper par le colback et de lui expliquer avec fermeté qu’il n’y avait pas de quoi être jalouse. Il reconstitue la scène en la mimant :

— « Arrête, je t’ai pas trompée » ! crie Cyprien en plaçant ses deux mains devant lui, comme s’il attrapait une Léonie invisible par les épaules.

— Vous l’attrapez par les épaules ou par le colback ? questionne la juge.

La réponse n’est pas claire.

La présidente enchaîne avec un autre fait de violence : une baffe qu’il aurait administrée à Léonie.

— C’était une petite claque, un soufflet, précise Cyprien.

— Décrivez-nous, monsieur, ce qu’est un soufflet.

Le jeune homme mime un geste dans l’air.

— Il n’y a pas d’intention de blesser et faire du mal, assure Monsieur Dupont.

Cyprien explique avoir été séquestré pendant plusieurs jours chez lui par sa propriétaire, et qu’il aurait demandé de l’aide à Léonie. Celle-ci lui aurait alors promis à plusieurs reprises de venir le voir, sans respecter son engagement. Lorsqu’elle se serait enfin montrée, quatre jours plus tard, Cyprien lui aurait administré le « soufflet », pour « exprimer son mépris ».

— C’est moi la femme bafouée, je ne me faisais pas respecter, déclare-t-il. Elle dit qu’elle vient et elle ne vient pas.

La juge ne trouve pas de plainte déposée pour séquestration dans le dossier. Elle passe à la suite.

Le 4 janvier 2021, Cyprien est accusé d’avoir défoncé une porte d’entrée. Ce jour-là, il souhaitait entrer en contact avec sa compagne, qui se trouvait chez sa mère. Le prévenu conteste ce fait, bien qu’une plainte ait été déposée par Madame Meyer à ce sujet.

Une autre fois encore en 2021, Cyprien aurait refermé volontairement la porte de la salle de bain sur le bras de Léonie, la contraignant à porter une attelle pendant plusieurs jours.

Monsieur Dupont revient sur cet incident : il aurait surpris Léonie en train de fouiller dans son téléphone en pleine nuit. Il aurait alors décrété que, par principe de réciprocité, il avait lui aussi le droit de fouiller dans le smartphone de sa copine. C’est ainsi qu’il se serait emparé de l’appareil de Léonie avant de s’enfuir dans la salle de bain.

— Au moment où je refermais la porte, elle a glissé son avant-bras.

Léonie, selon lui, aurait simulé la douleur. La présidente fait remarquer qu’il y a pourtant, dans le dossier, une facture correspondant au reste à charge de l’attelle.

La juge aborde maintenant les faits de violences psychologiques : le fait qu’il aille au travail de sa compagne pour la contrôler, les messages menaçants qu’il lui écrit, sans compter tous les chantages au suicide. Quelques textos sont lus à l’audience : « Grosse p*te, grosse conn*sse », « J’ai envie de me tuer, et de te tuer », « Dépêche-toi de venir, sinon je vais me tuer ».

En juillet 2025, après avoir reçu un « à l’aide, je t’aime fort, je suis désolé », Léonie avait appelé les pompiers. Une fois sur place, ces derniers constatèrent que Cyprien n’avait rien.

Le prévenu réagit à la barre ; il a toujours agi, dit-il, en « miroir » de Léonie. C’est elle qui exerçait un contrôle coercitif sur lui. Elle aussi se rendait sur son lieu de travail pour vérifier s’il ne voyait pas d’autres filles. Elle aussi faisait du chantage au suicide. Ses messages de SOS ? Il ne les lui envoyait qu’en réponse à des textos similaires qu’elle lui envoyait.

Pourtant, fait remarquer la présidente, les impressions d’écran des échanges montrent un mouvement à sens unique. Les menaces et chantages au suicide envoyés par Cyprien ne sont pas précédés de propos de même nature de la part de Léonie. La juge souligne la quantité très importante de messages et d’appels provenant de Monsieur Dupont.

Sont énumérés 23 appels et 19 messages tel jour, 22 messages en 9 minutes un autre jour, 37 appels et 7 messages en quelques heures un autre jour encore… Tentatives de contact auxquelles Madame Meyer répondait tantôt par un court message, tantôt par du silence.

La quantité impressionnante de textos s’explique par la répétition du même message : « RP, RP, RP, RP », précise Cyprien. « RP », comme « Réponds ».

— N’est-elle pas libre de ne pas vous répondre ? s’exaspère la présidente.

— Ne suis-je pas libre de lui demander de me répondre ? répond le prévenu du tac au tac.

— Ben ça… ça se discute.

Le tribunal se tourne maintenant vers la partie civile, Léonie Meyer, restée jusqu’ici silencieuse. Au début de l’enquête, elle ne souhaitait pas répondre aux sollicitations des policiers. Son père souligne l’emprise qu’elle subit depuis des années. Cette relation, selon lui, l’a beaucoup affectée, au point d’être responsable de ses deux tentatives de suicide en 2025. Léonie a tempéré ses propos en disant que la relation n’était « qu’en partie responsable ».

À la barre, la jeune femme ne revient pas sur les faits.

— C’est super confus… bredouille-t-elle. Pour être cent pour cent honnête, j’ai encore beaucoup de sentiments [pour Cyprien].

— Comment envisagez-vous l’avenir avec Monsieur Dupont ? Envisagez-vous de vous remettre ensemble ? demande le tribunal.

— J’aimerais, admet Léonie. Même si je sais que c’est pas la meilleure des choses.

Depuis le 31 janvier 2026, date d’exécution du contrôle judiciaire, elle avoue qu’il y a eu quelques échanges écrits avec son ex-compagnon.

— C’est moi qui ai envoyé un message, pour savoir comment ça allait.

— Est-ce qu’il a répondu ? demande le tribunal.

— Il n’a pas répondu de suite. J’ai insisté. J’en prends responsabilité, répond Léonie. J’étais perdue. Je voulais savoir comment on en était arrivés là.

— Il a fini par répondre, est-ce exact ?

— Oui.

Si le contenu de la réponse n’est pas dévoilé, elle n’est pas de nature menaçante, assure la victime.

Le tribunal demande à Cyprien de revenir à la barre.

— Comment voyez-vous l’avenir avec Léonie ?

— Il y en a pas, affirme le prévenu.

La présidente rappelle que, dans le cadre du contrôle judiciaire, il n’avait le droit ni de parler à son ex-compagne ni de la voir pendant les mois précédant le procès. En effet, après avoir envoyé ses messages, Léonie s’était déplacée au domicile de Cyprien pour obtenir une réponse. Il lui avait ouvert la porte. Monsieur Dupont se met à pleurer, expliquant que ce n’était pas possible pour lui de la congédier, de lui fermer la porte au nez. Mais la juge rappelle que l’interdiction de contact restait valable, même lorsque l’initiative venait de la victime.

De retour à la barre, Léonie nuance le portrait de son ex-conjoint :

— À la base, c’est pas quelqu’un de mauvais. Mais on a jamais pu parler de ce qui s’est passé. Jusqu’à 2018, c’était normal. Après 2018, je me suis remise dans mes travers, dans ma dépression, et j’ai continué, continué…

Le tribunal demande à l’avocat de Madame Meyer s’il a des questions à poser au prévenu. Oui, il en a :

— Elle [Léonie] vous a aidé financièrement ?

— Très peu.

— Léonie dit qu’elle a aidé à payer le loyer.

— Comme on vit ensemble, c’est normal, oui. Elle a les clefs, elle a le code. Elle vient quand elle veut. C’est moi qui fais les courses, je paie les factures.

— Pendant cette période, vous avez toujours travaillé ?

— Oui, j’ai toujours travaillé. Sur une année, une moyenne de 7 à 8 mois [de travail] par an. […] Une fois de temps en temps, je lui demande, pour qu’elle s’implique. Son argent ne doit pas servir qu’à payer des Starbucks. […] Une fois par an, j’ai demandé 500 euros.

— Une fois par an ?

— Oui.

L’avocat précise que Léonie a donné plus de 5 000 euros en 5 ans à son conjoint.

— Oui, mais j’ai toujours remboursé, assure Cyprien.

C’est au tour de la procureure de poser des questions. Elle souhaite revenir sur un moment d’audience : le tout début, lorsque les deux protagonistes du dossier étaient assis dans la salle en attendant d’être appelés.

— Vous aviez l’air agité. Vous ne cessiez de vous retourner plusieurs fois en direction de Madame Meyer pour attirer son attention. Quelle était votre intention ?

— J’étais surpris, affirme le prévenu.

— Vous avez fait ce geste (elle mime un poing fermé allant de haut en bas).

— Car j’avais vu son père.

— Il n’était pas dans la salle d’audience à ce moment-là…

Le tribunal passe à la situation du prévenu : célibataire, pas d’enfants à charge. Une promesse d’emploi pour le mois de septembre. Un loyer de 700 euros. Il est noté dans le dossier une consommation importante d’alcool et de cannabis : 4 joints et 2 bières par jour.

— Oula ! ça s’est beaucoup calmé, s’exclame Cyprien.

Il penche la tête vers Léonie, assise à sa droite sur le banc des parties civiles, et se pince les lèvres en la fixant. La juge tique :

— Pourquoi vous regardez Madame Meyer ?

— Car c’est pas moi qui en consomme le plus…

— Le sous-entendu, c’est « madame consomme des stupéfiants » ?

— Mais c’est pas négatif…

— Le fait d’évoquer une consommation de cannabis devant un tribunal, on ne peut pas dire que c’est extrêmement positif, s’indigne la présidente.

Elle passe à la lecture de l’expertise psychiatrique de Cyprien : le prévenu dit souffrir de dépressions occasionnelles. Le rapport de l’expert, lui, décrit une personnalité dépendante, avec des traits narcissiques vulnérables, et une tendance à la victimisation.

— Presque entièrement d’accord avec vous, à part la victimisation, intervient Monsieur Dupont.

Le tribunal donne la parole à l’avocat de Léonie pour sa plaidoirie : celui-ci met en avant l’état de fragilité de sa cliente et souligne son besoin d’être protégée. Il demande 2 500 euros d’indemnisation au titre du préjudice moral.

Tandis qu’il se rassoit, la procureure se lève pour ses réquisitions : l’affaire illustre bien, selon elle, la spirale des violences conjugales. L’un exerce une volonté de domination au détriment de la liberté de l’autre. D’un côté, un homme contrôlant, possessif (il interdisait à Léonie de partir en week-end sans lui), qui oblige sa compagne à payer le loyer d’un studio qu’elle n’occupe pas. De l’autre, une femme sous emprise, confuse au point de ne pas pouvoir signaler les abus à la police, et de retourner voir son agresseur malgré un contrôle judiciaire.

Les conséquences des violences sont graves : Léonie garde des séquelles physiques à son poignet, souffre d’insomnie et de perte d’estime d’elle-même, et a dû être internée en psychiatrie pour dépression.

En face, le prévenu, lui, minimise les violences commises sur la victime. Une baffe devient un soufflet. Une saisie à la gorge devient une saisie par le colback. S’il admet fouiller dans le téléphone et l’inonder de messages, il invoque la réciprocité. Quasiment rien de ce qu’il dit n’exprime un regret.

— Je me questionne sur l’état psychique de Monsieur Dupont, ajoute la procureure.

Le ministère public demande au tribunal de déclarer Cyprien coupable de l’ensemble des chefs de prévention.

Sont requis :

  • 15 mois de prison entièrement assortis d’un sursis probatoire ;
  • l’obligation de soins addictologiques et psychologiques ;
  • l’interdiction d’entrer en contact avec la victime, de comparaître à son domicile et à son lieu de travail ;
  • l’obligation de payer les sommes dues au Trésor public ;
  • l’indemnisation de la partie civile ;
  • l’interdiction de porter une arme ;
  • un stage de sensibilisation aux violences faites aux femmes.

La présidente donne la parole une dernière fois à Cyprien, qui conteste de nouveau les violences.

— Je ne suis pas un danger, comme Madame la procureure pourrait l’entendre ! Je fais partie des gens qui protègent les femmes dans la rue. Léonie est témoin.

Le tribunal se retire pour délibérer. Après une suspension d’audience d’une heure, la juge annonce la décision : Monsieur Dupont est déclaré coupable de l’ensemble des chefs de prévention et écope de la peine demandée par la procureure, à la différence près qu’une peine d’inéligibilité est également appliquée.

— C’est l’interdiction de vous présenter en politique, explique la juge.

À l’issue de ce procès, Léonie sera indemnisée de 2 500 euros, somme que le condamné devra lui verser par l’intermédiaire de son avocat.

Cyprien Dupont a dix jours pour faire appel de la décision.

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Émilie Oprescu
Émilie Oprescuhttps://dessin-audience.com/
Chroniqueuse judiciaire, dessinatrice d’audience et aquarelliste événementielle. Passionnée par les récits du réel.

1 COMMENTAIRE

  1. On s’y croirait !
    Sympa le dessin d’audience !
    L’aplomb du mec : c’était juste « un soufflet ».
    Il va falloir des dépistages d’alcool et drogues à l’entrée des audience.

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