Avec ce nouveau contrat à 7 milliards d’euros, le Québec devient la plaque tournante de tout l’occident pour la construction de brise-glaces

Date:

Avec environ 7 milliards d’euros, c’est le plus gros contrat de construction navale de l’histoire du Québec.

Le lundi 24 août 2026, au chantier Davie de Lévis, le Premier ministre canadien Mark Carney a annoncé la commande de six brise-glaces de classe Polar Class 3 pour la Garde côtière du pays.

Tous seront construits au Québec, avec de l’acier canadien, pour remplacer une flotte vieillissante qui dégage l’Atlantique et le Saint-Laurent l’hiver et opère en Arctique l’été. Le programme promet près de 5 000 emplois et quelque 650 millions de dollars canadiens (400 millions d’euros) de retombées annuelles.

Le Canada mène la danse dans le camp occidental pour l’élaboration d’une flotte de brise-glaces lui permettant de rester à hauteur de la Russie, indispensable pour la maitrise du Nord dont la fonte des glaces provoque bien des envies.

Lire aussi :

Le Canada investit dans une flotte de de six brise-glaces de classe Polar Class 3

Le Canada possède déjà la deuxième flotte de brise-glaces du monde, mais il doit de nouveau investir pour ne pas décrocher face à la Russie, qui aligne à elle seule plus de navires que tous les autres pays de l’Arctique réunis, et la seule flotte à propulsion nucléaire de la planète.

Loin de se reposer sur cette avance, Moscou la creuse : au chantier de la Baltique, à Saint-Pétersbourg, plusieurs brise-glaces nucléaires géants du projet 22220 sont en construction. Le Tchoukotka doit être livré en 2027, le Leningrad suit, et la quille d’un autre, le Stalingrad, a été posée fin 2025, tandis qu’un colosse encore plus puissant, le Rossiya, sort d’un second chantier. Le patron de Rosatom, Alexeï Likhatchev, vise carrément quinze à dix-sept brise-glaces contre une dizaine aujourd’hui, pour accompagner l’explosion du trafic sur la route maritime du Nord. Rester deuxième, quand le premier construit à ce rythme, oblige à courir en permanence.

Grande première mondiale pour les Français TotalEnergies et CMA CGM qui vont créer une entreprise verrouillant toute la chaine du GNL à destination des cargos

Le Canada n’est d’ailleurs pas seul à s’y remettre. Depuis deux ans, les nations qui bordent l’Arctique et même celles qui n’y touchent pas se ruent sur les brise-glaces, avec en première ligne le réveil des États-Unis qui ont lancé onze Arctic Security Cutters, dont le premier est attendu en 2028, tout en peinant à sortir leur grand brise-glace lourd, le Polar Security Cutter, dont la livraison a glissé jusqu’en 2033.

Flotte de brise-glaces dans le monde en 2026 :

Rang Pays Nombre Dont nucléaires Particularités
1 Russie 45 à 50 8 Seule flotte nucléaire au monde, présence arctique permanente, route maritime du Nord
2 Canada environ 18 0 Deuxième flotte mondiale, missions arctiques longues, renouvellement en cours
3 Finlande environ 8 0 Référence mondiale en ingénierie de la glace, forte capacité industrielle
4 Suède 5 à 7 0 Brise-glaces civils dédiés à la Baltique
5 Chine 5 ou plus 0 Au moins cinq navires polaires, dont le Xue Long 2 conçu par le finlandais Aker Arctic
6 États-Unis 3 0 Polar Star (1976), Healy (1999), Storis (réaménagé) ; déficit capacitaire reconnu
7 Norvège 2 à 3 0 Recherche polaire et soutien aux activités en mer
8 Japon 2 0 Missions antarctiques et scientifiques
9 France 1 0 L’Astrolabe, soutien logistique antarctique des Terres australes et antarctiques françaises

Ordres de grandeur établis à partir des flottes publiques, des garde-côtes et des navires polaires civils, hors remorqueurs brise-glace portuaires.

Pourquoi tout le monde en veut maintenant ?

Le brise-glace a changé de statut. Longtemps considéré comme un simple outil hivernal chargé d’ouvrir des chenaux, il est devenu une infrastructure stratégique. Le recul de la banquise ouvre de nouvelles routes maritimes et met à portée de main des ressources jusque-là inaccessibles, hydrocarbures et minerais critiques. Un pays incapable de naviguer dans ces eaux n’y pèse rien, ni commercialement, ni militairement.

Le NGCC Des Groseilliers est un brise-glace de la Garde côtière canadienne de classe Polar 3 - crédit : Miguel Tremblay
Le NGCC Des Groseilliers est un brise-glace de la Garde côtière canadienne de classe Polar 3 – crédit : Miguel Tremblay

Tous les brise-glaces ne se valent pas, et il existe une échelle pour les classer : la norme Polar Class, qui va de PC1, la plus costaude, capable d’affronter la banquise épaisse toute l’année, jusqu’à PC7, réservée aux glaces fines de fin d’été. Les futurs navires canadiens sont des PC3, un cran très solide : ils pourront travailler toute l’année dans de la glace dite « de deuxième année », celle qui a survécu à un été sans fondre et qui peut renfermer des blocs plus vieux, donc plus durs à casser.

Concrètement, ces bâtiments mesureront de 110 à 120 mètres, la longueur d’un terrain de football et demi, et pourront avancer à 3 nœuds, soit une allure de marcheur, en fendant 1,40 mètre de glace, l’épaisseur d’un homme allongé. Leur rayon d’action, environ 20 000 milles nautiques, représente près d’un tour de la Terre à l’équateur sans ravitailler. De quoi mener de longues missions dans le Grand Nord, à des centaines de kilomètres de tout port.

Le mal occidental : des calendriers qui glissent

Il y a toutefois un point commun gênant entre le programme canadien et son voisin américain : le retard. La commande des six brise-glaces avait été annoncée dès 2019, avec des livraisons espérées pour 2027. Selon le calendrier exposé par Mark Carney, premier acier découpé, premier navire cinq ans plus tard, flotte au complet cinq ans après, le premier bâtiment n’arrivera pas avant 2032 et l’ensemble vers 2037. Cinq ans de glissement, sur un programme pourtant jugé prioritaire.

Représentation 3d du Polar Security Cutter - crédit : United States Coast Guard
Représentation 3d du Polar Security Cutter – crédit : United States Coast Guard

Aux États-Unis c’est encore pire. Le Polar Security Cutter américain, commandé en 2019 pour une livraison en 2024, n’est désormais pas attendu avant 2033. Pendant que les chantiers occidentaux accumulent les reports, la Russie a franchi une étape symbolique : en décembre 2025, elle a déployé pour la première fois ses huit brise-glaces nucléaires en même temps sur la route maritime du Nord. Une démonstration de force qui n’est pas passé inaperçue.

La Russie va battre un record mondial dont elle se serait bien passée avec ce navire qui sera le plus gros pétrolier jamais monté aussi haut dans l’Arctique

Davie, le chantier qui rafle la mise

Un acteur sort clairement gagnant de cette course : Chantier Davie. Le chantier québécois construit déjà l’un des deux grands brise-glaces polaires lourds du Canada de classe PC2 pour un contrat de 3,25 milliards de dollars canadiens à lui seul (près de 2 milliards d’euros). Il récupère aujourd’hui les six nouveaux PC3. Son ambition dépasse les frontières canadiennes : Davie a racheté en 2023 le chantier finlandais d’Helsinki, l’un des berceaux mondiaux de l’ingénierie de la glace, et participe à ce titre au programme américain d’Arctic Security Cutters.

Le voilà donc à la croisée des trois grands programmes occidentaux, canadien, américain et finlandais, avec un pied en Amérique du Nord et un autre en Europe du Nord. Alors que l’Occident cherche désespérément à rebâtir une capacité industrielle qu’il avait laissé s’étioler, un chantier de Lévis se positionne pour en devenir la plaque tournante.

Reste à savoir si Davie tiendra, lui, les délais que tant d’autres promettent sans les honorer, et si le camp occidental parviendra un jour à combler son retard sur une Russie qui, elle, n’a jamais cessé de construire.

Flotte actuelle de brise-glaces du Canada : 

Navire Catégorie Mise en service Jauge brute Classe glace
CCGS Louis S. St-Laurent Lourd 1969 11 345 Arctic 4
CCGS Terry Fox Lourd 1983 4 234 Arctic 4
CCGS Pierre Radisson Moyen 1978 5 910 Arctic 3
CCGS Amundsen Moyen 1979 environ 5 900 Arctic 3
CCGS Des Groseilliers Moyen 1982 environ 5 900 Arctic 3
CCGS Henry Larsen Moyen 1987 environ 6 100 Arctic 3
Baliseurs classe Samuel Risley (2 navires) Léger 1985-1986 environ 1 970 Arctic 2
Baliseurs classe Martha L. Black (6 navires) Léger 1985-1987 environ 3 800 Arctic 2

La jauge brute mesure le volume intérieur du navire, non son poids : le Louis S. St-Laurent, par exemple, déplace environ 15 300 tonnes en pleine charge. La classe glace correspond à l’ancienne norme canadienne « Arctic Class », antérieure à la norme internationale Polar Class ; le Louis S. St-Laurent équivaut à un PC4 moderne, quand les six navires commandés en 2026 seront des PC3. À ces bâtiments s’ajoutent trois brise-glaces moyens d’appoint acquis d’occasion à partir de 2018 (les Captain Molly Kool, Jean Goodwill et Vincent Massey).

 

Sources :

  • Premier ministre du Canada, Le premier ministre Carney annonce le plus important contrat de construction navale de l’histoire du Québec (24 août 2026)
    https://www.pm.gc.ca/fr/nouvelles/communiques/2026/08/24/premier-ministre-carney-annonce-plus-important-contrat-construction-navale
    Communiqué officiel détaillant le montant, les emplois, le calendrier et la politique « Buy Canadian ».
  • Statista, Russia Has The World’s Largest Icebreaker Fleet
    https://www.statista.com/chart/33823/icebreakers-and-ice-capable-patrol-ships/
    Base du tableau comparatif des flottes de brise-glaces par nation.
  • Chantier de Davie, programmes futurs
    https://www.davie.ca/ce-que-nous-faisons/#programmes-futurs
    Chiffres sur le chantier et photo de mise en avant

 

Notre site est un média approuvé par Google Actualité.

Ajoutez Media24.fr dans votre liste de favoris pour ne manquer aucune news !

Nous rejoindre en un clic
Suivre-Media24.fr

Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
Très curieux et tourné vers l'économie, la science et les nouvelles technologies, (particulièrement ce qui touche à l'énergie et les entreprises françaises) je vous propose de de découvrir les dernières actualités autour de cette passion

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Articles connexes

Grande première mondiale pour les Français TotalEnergies et CMA CGM qui vont créer une entreprise verrouillant toute la chaine du GNL à destination des...

Deux fleurons français, CMA CGM et TotalEnergies, viennent de sceller une alliance inédite pour verrouiller le carburant maritime...

90 ans que la science attendait ce moment mais des astrophysiciens pensent enfin tenir la preuve que le vide n’est pas vide grâce à...

Et si le vide… ne l'était pas vraiment ? Une étude parue le 5 août 2026 dans Nature apporte...

La Chine qui peine à rattraper Airbus et Boeing dans l’aéronautique civile vient de prendre une décision radicale : siniser le C919

Pour émanciper son avion de ligne des fournisseurs occidentaux, la Chine s'apprête à puiser dans un réservoir qu'elle...