La Norvège rompt officiellement avec les politiques énergétiques de l’Europe en sachant que Bruxelles a de toute façon trop besoin d’elle pour s’y opposer

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La Norvège vient de prendre une décision qui résume à elle seule les contradictions énergétiques européennes.

Le 5 mai 2026, Oslo a ouvert sa nouvelle campagne d’attribution de licences pétrolières et gazières, baptisée APA 2026, en ajoutant 70 nouveaux blocs d’exploration sur son plateau continental. Parmi eux, plus de la moitié se trouvent dans la très sensible mer de Barents.

Le gouvernement norvégien ne s’en cache d’ailleurs pas : il veut continuer à chercher du pétrole et surtout du gaz afin de maintenir sa production, ses emplois et ses revenus… mais également pour garantir la sécurité énergétique de l’Europe.

Le paradoxe intéressant puisque l’Europe de son côté continue de clamer haut et fort la fin des hydrocarbures.

Lire aussi :

La Norvège lance une nouvelle campagne d’attribution de licences pétrolières et gazières baptisée APA 2026

70 nouveaux blocs, dont 38 dans la mer de Barents

Dans le cadre de la campagne APA 2026 (Awards in Predefined Areas), Oslo élargit les surfaces accessibles aux compagnies pétrolières de 70 blocs ou portions de blocs.

La répartition montre clairement où se trouve désormais une partie des ambitions norvégiennes.

Pétrole Norvège

Zone Nouveaux blocs APA 2026 Part du total
Mer de Barents 38 54 %
Mer du Nord 22 31 %
Mer de Norvège 10 14 %
Total 70 100 %

Les entreprises ont jusqu’au 1er septembre 2026 pour déposer leurs candidatures et les nouvelles licences doivent être attribuées début 2027.

Cette ouverture s’inscrit dans une politique qui ne date pas d’hier. En janvier 2026, le gouvernement avait déjà proposé 57 nouvelles licences de production à 19 compagnies dans le cadre de la campagne précédente.

La Norvège n’organise donc pas la sortie rapide de son industrie pétrolière. Elle prépare sa prolongation.

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Pourquoi Oslo peut difficilement se passer du pétrole

Il suffit de regarder les comptes du pays pour comprendre pourquoi.

En 2025, les exportations norvégiennes de pétrole brut, de gaz naturel, de condensats et de liquides de gaz naturel ont représenté environ 1 000 milliards de couronnes norvégiennes (environ 85 milliards d’euros) pour 57 % de la valeur totale des exportations de marchandises norvégiennes.

La Norvège est souvent citée comme laboratoire de la transition énergétique. L’électricité du pays est très largement décarbonée grâce à l’hydroélectricité et les voitures électriques y dominent désormais très largement les immatriculations neuves.

Cela n’empêche absolument pas Oslo de vendre du pétrole (comme quoi).

En caricaturant à peine, les Norvégiens électrifient leurs voitures pendant que leurs plateformes offshore continuent d’alimenter les voitures, chaudières, usines et centrales électriques de leurs voisins.

Cette industrie finance aussi directement l’État-providence et a permis d’alimenter pendant des décennies le gigantesque fonds souverain norvégien.

Fermer rapidement le robinet serait donc autant une révolution économique qu’énergétique.

Total du Government Pension Fund Global (Fonds de pension souverain de Norvège

L’Europe a elle-même donné à la Norvège un argument imparable

Depuis 2022, Oslo possède en plus une carte particulièrement puissante.

Le recul spectaculaire des importations de gaz russe a obligé l’Europe à trouver rapidement d’autres fournisseurs. La Norvège s’est retrouvée en première ligne.

En 2025, elle a exporté environ 122 milliards de mètres cubes de gaz, essentiellement vers les pays européens, plus de 30 % de la consommation cumulée de gaz de l’Union européenne et du Royaume-Uni.

Environ 95 % du gaz norvégien est directement acheminé vers d’autres pays européens par gazoducs. Les 5 % restants sont essentiellement exportés sous forme de gaz naturel liquéfié depuis l’installation de Melkøya, dans le nord du pays.

La Norvège est ainsi devenue le quatrième exportateur mondial de gaz, derrière la Russie, le Qatar et les États-Unis… et cela place Bruxelles dans une position inconfortable.

L’Union européenne souhaite réduire rapidement sa consommation d’énergies fossiles et atteindre la neutralité climatique en 2050. Pourtant, le même continent dépend désormais fortement de la Norvège pour remplacer une partie du gaz russe.

Oslo peut donc défendre une logique difficile à balayer : si l’Europe veut du gaz norvégien demain, il faut chercher aujourd’hui les gisements qui le fourniront.

Le problème norvégien commence à la fin des années 2020

Car les champs pétroliers ne sont évidemment pas des robinets inépuisables.

Le plateau continental norvégien comptait 97 champs en production fin 2025. La production totale atteignait environ 238 millions de mètres cubes standard équivalent pétrole.

Ce niveau devrait rester élevé pendant encore quelques années… avant que la courbe commence à descendre.

Le Norwegian Offshore Directorate prévoit en effet un déclin progressif de la production vers la fin des années 2020 si les découvertes et nouveaux développements ne compensent pas l’épuisement naturel des champs existants.

Voilà pourquoi la politique actuelle ne concerne pas réellement 2026.

Entre la découverte d’un gisement, son évaluation, les autorisations, la construction des infrastructures et le début de la production, plusieurs années peuvent s’écouler. Les blocs attribués aujourd’hui préparent donc en partie le pétrole et le gaz des années 2030 et 2040.

Pour Oslo, arrêter l’exploration maintenant reviendrait à accepter à l’avance une diminution rapide de cette industrie.

La mer de Barents devient la nouvelle frontière

Les bassins historiques de la mer du Nord ont été explorés pendant plus d’un demi-siècle. La mer de Barents reste beaucoup moins connue.

Les chiffres du Norwegian Offshore Directorate parlent pourtant d’environ 67 % des ressources restant à découvrir dans les zones déjà ouvertes de la mer de Barents et n’auraient pas encore été identifiées.

Ce potentiel explique l’intérêt croissant des compagnies.

Un projet en particulier attire l’attention : Johan Castberg, entré en production en mars 2025 à environ 240 kilomètres au nord-ouest de Hammerfest.

Le champ contient entre 450 et 650 millions de barils de pétrole. Il est devenu le deuxième plus important champ pétrolier du plateau continental norvégien derrière Johan Sverdrup et pourrait servir de point d’ancrage à d’autres découvertes voisines.

En mars 2026, Equinor et ses partenaires ont découvert à proximité entre 14 et 24 millions de barils équivalent pétrole supplémentaires sur le prospect Polynya Tubåen. Puis, en juillet, une nouvelle découverte près de Johan Castberg a ajouté une estimation de 7,6 à 10,5 millions de barils équivalent pétrole.

Pris séparément, ces gisements ne sont pas gigantesques. Reliés à une infrastructure déjà existante, ils deviennent beaucoup plus intéressants économiquement.

C’est le principe du puzzle pétrolier : une plateforme et un réseau sous-marin déjà payés peuvent transformer plusieurs petites découvertes voisines en actifs rentables.

La Norvège n’ouvre pourtant pas tout l’Arctique aux pétroliers

L’image d’une ruée générale vers le pôle Nord serait toutefois trompeuse.

La Norvège maintient des restrictions importantes sur certaines zones écologiquement sensibles. Les eaux des Lofoten, Vesterålen et Senja, par exemple, restent fermées aux activités pétrolières.

Des contraintes particulières existent également autour de Bjørnøya et près de la limite des glaces.

Surtout, les 38 nouveaux blocs de la campagne APA 2026 se trouvent dans des secteurs déjà ouverts juridiquement aux activités pétrolières ou adjacents aux zones prédéfinies. Oslo ne vient donc pas de déclarer exploitable l’intégralité de l’Arctique norvégien même si cela ne supprime pas pour autant la question environnementale.

Une infrastructure pétrolière construite dans les années 2030 peut fonctionner pendant vingt ou trente ans. Chaque nouvelle découverte pose donc une question assez simple : à qui la Norvège vendra-t-elle ces hydrocarbures en 2040 ou 2050 si l’Europe respecte réellement ses objectifs climatiques ?

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Bruxelles et Oslo sont enfermés dans le même paradoxe

La Norvège n’est pas membre de l’Union européenne mais elle appartient à l’Espace économique européen et entretient avec Bruxelles une coopération énergétique et climatique extrêmement étroite.

Oslo n’est donc ni un adversaire de l’Europe ni un État soudainement devenu hostile à la transition énergétique.

Les deux partenaires sont plutôt prisonniers d’une contradiction commune.

L’Europe veut consommer beaucoup moins de gaz dans vingt ans. La Norvège doit décider aujourd’hui si elle investit pour pouvoir encore lui en fournir dans vingt ans.

Si la transition européenne réussit plus vite que prévu, certains nouveaux projets pétroliers pourraient perdre une partie de leur marché.

Si elle ralentit, ces mêmes gisements deviendront au contraire extrêmement précieux pour éviter de retomber dans une dépendance excessive envers la Russie ou le GNL importé de beaucoup plus loin.

Pour l’instant, Oslo a choisi son camp : continuer à chercher.

La vraie rupture avec Bruxelles n’est donc pas diplomatique. Elle est temporelle. L’Union européenne raisonne déjà en neutralité carbone à l’horizon 2050 ; la Norvège regarde ses courbes de production et constate qu’elles commenceront à baisser bien avant.

Dans la mer de Barents, les compagnies pétrolières cherchent désormais ce qui pourrait combler le trou. Reste à savoir si, lorsqu’elles le trouveront, l’Europe voudra encore l’acheter.

Sources principales :

  • Gouvernement norvégien – Ministry of Energy, Announcement of APA 2026 (5 mai 2026)
    Annonce officielle des 70 nouveaux blocs proposés dans le cadre d’APA 2026, dont 38 en mer de Barents, 22 en mer du Nord et 10 en mer de Norvège.
    https://www.regjeringen.no/en/whats-new/announcement-of-apa-2026/id3158497 /
  • Norwegian Petroleum / Norwegian Offshore Directorate, Exports of Norwegian oil and gas (mise à jour 2026)
    Données sur les 122 milliards de m³ de gaz exportés en 2025, la dépendance européenne, les 1 000 milliards de NOK d’exportations d’hydrocarbures et leur poids de 57 % dans les exportations norvégiennes de marchandises.
    https://www.norskpetroleum.no/en/production-and-exports/exports-of-oil-and-gas /

Image de mise en avant : Plateforme de forage dans un chantier naval à Ølensvåg, une localité de la commune de Vindafjord , dans la province de Rogaland, en Norvège. Ølensvåg se situe à l’extrémité sud-ouest de l’Ølsfjorden – crédit : W. Bulach

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Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
Très curieux et tourné vers l'économie, la science et les nouvelles technologies, (particulièrement ce qui touche à l'énergie et les entreprises françaises) je vous propose de de découvrir les dernières actualités autour de cette passion

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