Pour un satellite, l’espace est un champ de bataille permanent.
Là-haut, un flot invisible de particules (protons, électrons expulsés par le Soleil ou piégés autour de la Terre) bombarde sans relâche la moindre puce électronique et le moindre panneau solaire.
Lentement, ce feu nourri grignote les matériaux, dérègle les composants, et finit par tuer l’engin. Comment s’assurer, avant de dépenser des centaines de millions d’euros pour un lancement, qu’un satellite survivra à ce traitement pendant quinze ans ?
La réponse tient dans un bunker de la banlieue toulousaine et la France vient de décider d’y investir pour ne pas perdre une capacité aussi discrète que stratégique.
Son nom de code : HERMES.
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L’ONERA sait faire vieillir un satellite en accéléré
Depuis les années 1960, l’ONERA (Office national d’études et de recherches aérospatiales), qui fête cette année ses 80 ans, exploite à Toulouse des accélérateurs de particules un peu particuliers.
Leur rôle n’est pas de percer les secrets de la matière, mais de jouer les machines à remonter le temps. En bombardant un matériau avec des faisceaux de protons et d’électrons, les ingénieurs reproduisent en accéléré l’usure qu’un composant subirait au fil de longues années dans l’espace.
L’intérêt est évident : plutôt que de lancer un satellite en croisant les doigts, on torture ses pièces au sol pour vérifier qu’elles tiendront le coup. C’est ainsi que, depuis plus de vingt ans, tous les générateurs solaires des satellites français y sont passés. Dernier exemple en date : les panneaux solaires de la sonde européenne JUICE, soumis à ce régime avant de filer vers Jupiter, où le rayonnement sera particulièrement féroce.
Deux machines à bout de souffle
Les deux accélérateurs de l’ONERA datent des années 1960. Après plus d’un demi-siècle de bons et loyaux services, l’heure de la retraite a sonné. Les laisser s’éteindre sans successeur reviendrait à perdre un savoir-faire que peu de pays maîtrisent et à rendre la France dépendante de l’étranger pour qualifier ses propres satellites, y compris les plus sensibles.
Inacceptable pour un pays qui peut se vanter d’avoir fait partie des précurseurs en la matière !
D’où ce projet HERMES (« Hautes Énergies pour les iRradiations des Matériaux sous Electrons et protonS »), dont l’idée n’est pas « que » de remplacer à l’identique, mais de changer de catégorie.
Là où les machines actuelles plafonnent à 2 mégaélectronvolts, HERMES visera 5, avec cinq accélérateurs couplés capables de reproduire les agressions de l’espace avec une précision inédite.
Une capacité « unique en Europe » à préserver
Avec ces moyens, l’ONERA revendique une capacité unique en Europe. Et dans un secteur spatial qui s’emballe, la détenir sur son propre sol devient un enjeu de souveraineté. Qualifier un matériau promis à un satellite militaire, à un système de renseignement ou à une future sonde d’exploration n’est pas une tâche qu’un État confie de gaieté de cœur à un laboratoire étranger.
« L’ONERA dispose depuis plusieurs décennies de moyens uniques en Europe pour reproduire les effets de l’environnement spatial et qualifier les systèmes qui y seront confrontés. Avec HERMES, nous préparons la génération suivante », résume Emmanuel Chiva, le PDG de l’organisme, qui parle d’un « investissement stratégique » pour garantir à la France et à l’Europe une capacité souveraine, au service du spatial civil comme de la défense.
Le projet est d’ailleurs soutenu par des fonds européens et régionaux, via la Région Occitanie et la Préfecture de région, aux côtés de la Direction générale de l’armement.
Le maître d’œuvre venu du Wisconsin
Notons tout de même que cette « capacité souveraine » repose, pour sa pièce maîtresse, sur un fournisseur américain : c’est la société National Electrostatics Corporation (NEC), basée dans le Wisconsin, qui a remporté le marché du premier accélérateur de protons, à l’issue d’une consultation internationale. Le bâtiment qui l’abritera, lui, sera bien étendu par un groupe français, Kardham.
Le paradoxe n’est cependant qu’apparent. La souveraineté, ici, ne tient pas tant à la provenance de la machine qu’à la maîtrise de son usage : les compétences, les protocoles d’essai, les données de qualification et le lieu où tout cela se déroule resteront entre des mains françaises.
Une demande qui va exploser
Le premier accélérateur doit entrer en service fin 2028, les autres suivront ensuite. Un pari industriel, mais un pari qui tombe à point nommé.
Car le ciel se remplit à une vitesse vertigineuse. Il y a six ans, on comptait moins de 2 000 satellites en service autour de la Terre ; à l’automne 2025, ils étaient plus de 13 000, et l’année écoulée avait battu un record absolu avec 3 664 satellites lancés en douze mois.
Impressionnant mais ce n’est qu’un début : le cabinet parisien Novaspace prévoit plus de 43 000 lancements de satellites sur la décennie 2025-2034, soit en moyenne une douzaine d’engins expédiés en orbite chaque jour. Autant de panneaux solaires, de composants et de revêtements qu’il faudra, en amont, avoir éprouvés face aux rayonnements.
L’argent suit la même pente. Selon une étude de PwC publiée en septembre 2026, l’économie spatiale mondiale a atteint environ 520 milliards de dollars (environ 450 milliards d’euros) en 2025 et devrait doubler pour atteindre 1 100 milliards de dollars (près de 950 milliards d’euros) d’ici 2035. Surtout, les dépenses publiques consacrées à l’espace ont progressé de plus de 10 % par an entre 2021 et 2025, et devraient encore bondir de 20 % en 2026, portées, précise le cabinet, par la sécurité, la défense et la souveraineté. Exactement le terrain sur lequel se positionne HERMES.
Le besoin de tester et de qualifier des matériaux face aux rayonnements ne va donc faire que croître. Les machines des années 1960 n’auraient pas suivi. Avec HERMES, la France parie que, dans la ruée spatiale qui s’annonce, celui qui saura garantir la survie des satellites aura une longueur d’avance.
Un rôle de l’ombre, mais un rôle dont personne ne pourra se passer.
Sources :
- ONERA, Avec HERMES, l’ONERA prépare une nouvelle génération de moyens d’essais pour le spatial (2026)
https://www.onera.fr/fr/actualites
Communiqué officiel : caractéristiques d’HERMES (5 accélérateurs, 5 MeV), marché attribué à NEC, mise en service fin 2028, financements, citation d’Emmanuel Chiva. - PwC France, L’économie spatiale mondiale devrait atteindre 1 100 milliards de dollars d’ici 2035 (septembre 2026)
https://www.pwc.fr/fr/espace-presse/communiques-de-presse/2026/septembre/main-trends-and-challenge-in-the-space-sector.html
Taille de l’économie spatiale (520 Md$ en 2025, 1 100 Md$ en 2035), hausse des dépenses publiques portée par la défense et la souveraineté. - Novaspace (via CompositesWorld), Novaspace reports 43,000 satellites to be launched 2025-2034 (2025)
https://www.compositesworld.com/news/novaspace-reports-43000-satellites-to-be-launched-2025-2034
Prévision décennale : plus de 43 000 satellites à lancer, soit environ 12 par jour, tirée par les méga-constellations et la défense. - AeroMorning, Explosion du trafic orbital : 13 026 satellites actifs au 1/10/2025 (octobre 2025)
https://aeromorning.com/explosion-du-trafic-orbital-13-026-satellites-actifs-au-1-10-2025/
Décompte orbital : 3 664 satellites lancés en douze mois, plus de 13 000 actifs, moins de 2 000 six ans plus tôt.




