Les plus hautes falaises de glace de l’Antarctique s’effondrent trois fois plus vite que prévu mais sans déclencher l’effet domino que l’on redoutait.
C’est la plus grande enquête jamais menée sur ces murailles de glace qui bordent les deux calottes polaires. Caroline Needell, du programme conjoint MIT–Woods Hole Oceanographic Institution, Catherine Walker (WHOI) et Jeremy Bassis (Université du Michigan) ont passé au crible plus de 15 000 falaises depuis l’espace, grâce au satellite ICESat-2 de la NASA, entre 2019 et 2023, avec des relevés tous les trois mois.
Leur conclusion, parue le 15 octobre 2026 dans Science, bouscule l’un des piliers des pires scénarios climatiques, mais pas forcément dans le sens qu’on attendait.
Lire aussi :
- Non, ce n’est pas la canicule qui est en train de tuer les arbres des forêts françaises mais un dérèglement climatique plus subtil : la fin des saisons
- Il aura fallu 106 ans aux scientifiques pour comprendre d’où provient cette eau rouge des « cascades de sang » en Antarctique
Les plus hautes falaises de glace de l’Antarctique s’effondrent trois fois plus vite que les modèles ne le prédisaient, mais aucune ne déclenche la cascade apocalyptique qu’on redoutait depuis dix ans
MICI, le scénario qui donnait des sueurs froides au GIEC
Pour comprendre l’importance de ce papier, il faut revenir à 2016. Deux glaciologues américains, Robert DeConto et David Pollard, publient alors un modèle qui bouleverse la discipline. Leur hypothèse, baptisée MICI pour marine ice cliff instability, part d’un principe de physique élémentaire : une falaise de glace exposée à l’air libre ne peut pas dépasser 100 m de hauteur sans s’écrouler sous son propre poids.
Le vrai problème vient de ce qui est censé suivre. Quand la première falaise cède, elle laisse derrière elle, en retrait, une falaise encore plus haute, qui doit à son tour s’effondrer, exposant une falaise encore plus haute, et ainsi de suite. Un effet domino continental, qui multiplierait presque par deux les projections de hausse du niveau de la mer d’ici 2100 dans les travaux du GIEC.
Avec, en point de mire, le glacier Thwaites et ses 120 km de large, surnommé « glacier de l’apocalypse » dans la presse anglo-saxonne, et qui pourrait à lui seul libérer assez de glace pour menacer les littoraux habités.
Trois fois plus vite que prévu quand ça lâche…
Les auteurs se sont concentrés sur quatre régions où le satellite a repéré les plus hautes falaises de la planète, l’une d’elles atteignant 127 m. Verdict : quand ces murailles cèdent, elles cèdent beaucoup plus vite que ce que la formule MICI prédisait. Une falaise de 100 m peut perdre de la glace à plus de trois fois le rythme modélisé jusqu’ici. Autrement dit, on sous-estimait franchement la rapidité du calving (vêlage brutal où des pans entiers de glacier se détachent dans l’océan) !
Cette mauvaise nouvelle, Jeremy Bassis la martèle avec insistance : les hypothèses hautes de hausse du niveau de la mer, souvent balayées comme alarmistes, mériteraient d’être remises sur la table. Un effondrement rapide, même isolé, pèse immédiatement sur les volumes de glace libérée.

… mais la cascade, elle, n’arrive jamais
Il y a quand même une nouvelle inattendue.
Après chaque recul brutal, les glaciers étudiés se recalent au bout de quelques mois. Au lieu d’exposer une nouvelle muraille toujours plus haute, ils se recroquevillent sur une falaise plus courte, qui tient. Aucun des glaciers observés n’a montré l’effet runaway de MICI. L’équipe a identifié trois freins naturels, longtemps sous-estimés par les modèles.
Le premier est ce que les glaciologues appellent le mélange : une bouillie flottante de blocs d’icebergs et de glace de mer qui s’accumule au pied de la falaise et agit comme un coussin, dissipant une partie des contraintes.
Le deuxième tient à la profondeur de l’eau : plus la colonne d’eau est haute au pied du mur, plus elle le pousse vers le haut par poussée d’Archimède, l’empêchant de céder d’un bloc.
Le troisième est plus terrestre : la topographie du socle rocheux sous le glacier. Une bosse de la roche sous-jacente amincit mécaniquement la glace qui la recouvre, et abaisse d’autant la falaise exposée en bord de mer.
Six glaciers mis sous surveillance
Côté antarctique, les glaciers Fleming (péninsule Antarctique), Commandant Charcot et Frost ont fourni l’essentiel des mesures de terrain. Côté groenlandais, Tuttulikassaap Sermia a servi de point de comparaison : les falaises arctiques fonctionnent sur les mêmes principes physiques que les falaises australes. Dans tous les cas, le scénario s’est répété : effondrement rapide, puis stabilisation. Sans exception.
Thwaites, lui, n’a pas été directement observé, ses falaises actuelles sont encore trop basses, mais les auteurs ont glissé dans leur papier un calcul de coin de table. Pour que le glacier de l’apocalypse s’effondre selon le scénario MICI, il devrait vêler entre 15 et 25 km par an, un rythme sans précédent dans l’histoire moderne.
Même si sa barrière de glace flottante lâchait demain matin, un effondrement en cascade à cette vitesse paraît désormais hautement improbable.
Ce qu’on prédisait, ce qu’on observe
| Paramètre | Théorie MICI (depuis 2016) | Observation satellite (2026) |
|---|---|---|
| Hauteur critique de rupture | 100 m | Confirmée, mais rare : la moyenne est de 30 m |
| Vitesse d’effondrement | Modérée, progressive | Jusqu’à 3× plus rapide que prévu |
| Effet domino sur l’arrière-pays | Cascade continue, inarrêtable | Non observée : chaque recul se stabilise |
| Hauteur après effondrement | Falaise plus haute exposée | Falaise plus courte, plus stable |
| Conséquence pour le niveau de la mer | Hausse quasi doublée d’ici 2100 | Pas d’emballement, à revoir à la baisse |
Sources principales :
- Étude dans Science : Caroline Needell et al. ,Empirical constraints on ice cliff calving.Science394,311-315(2026).DOI:10.1126/science.aee0658
- MIT News, Satellite data reveal how Antarctica’s ice cliffs behave over time, Jennifer Chu (15 octobre 2026)
https://news.mit.edu/2026/satellite-data-reveal-how-antarcticas-ice-cliffs-behave-over-time-1015
Communiqué officiel du MIT reprenant les principales conclusions de Caroline Needell. - Michigan Engineering News, Glacier cliffs break into sea faster than predicted, but restabilize (octobre 2026)
https://news.engin.umich.edu/2026/10/glacier-cliffs-break-into-sea-faster-than-predicted-but-restabilize/
Communiqué de l’Université du Michigan, avec les nuances apportées par Jeremy Bassis sur les scénarios élevés de hausse du niveau de la mer.


