Contre l’avis de la France, les États-Unis vont créer la première « ruée vers les abysses » de l’Histoire en vendant au plus offrant 127 500 km² de fond océanique

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L’administration Trump a franchi lundi 19 octobre 2026 l’ultime étape administrative avant la première vente aux enchères de l’histoire des États-Unis portant sur l’exploitation minière des grands fonds marins.

La Marine Minerals Administration (MMA), agence du département de l’Intérieur créée en juillet 2026, a publié son Final Leasing Notice pour la vente PACM-1, qui aura lieu le 19 novembre 2026. En jeu : deux concessions totalisant 31,5 millions d’acres, soit environ 12,75 millions d’hectares (ou 127 500 kilomètres carrés) de fond océanique au large des Samoa américaines.

Une superficie supérieure à 1/4 de la France, offerte à l’enchère sous forme de deux lots pour un ticket d’entrée minimum de 3 millions de dollars (2,55 millions d’euros) chacun. L’opération n’autorise pas encore d’extraction commerciale, mais elle ouvre officiellement la course aux nodules polymétalliques du Pacifique sud, et avec elle une nouvelle frontière de l’économie minière mondiale.

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Les deux zones mises aux enchères se situent sur le plateau continental extérieur américain (Outer Continental Shelf) autour des Samoa américaines, un territoire du Pacifique sud sous souveraineté des États-Unis depuis 1900. La première zone couvre 16,3 millions d’acres (6,6 millions d’hectares), la seconde 15,2 millions d’acres (6,15 millions d’hectares). Les deux abritent des gisements potentiels de nodules polymétalliques, des concrétions minérales de la taille d’une pomme de terre qui se forment sur les plaines abyssales par précipitation très lente de métaux dissous dans l’eau de mer.

On y trouve aussi des croûtes ferromanganèses, des dépôts qui recouvrent les flancs des monts sous-marins et qui concentrent une variété de métaux de haute valeur.

Les deux zones mises aux enchères se situent sur le plateau continental extérieur américain (Outer Continental Shelf) autour des Samoa américaines

L’adjudicataire n’obtient donc pas pour le moment une licence d’extraction. Il obtient un droit prioritaire d’exploration, assorti d’une obligation de produire études bathymétriques et évaluations environnementales. L’autorisation effective d’exploitation commerciale fera l’objet de procédures séparées, probablement longues de plusieurs années.

Le calendrier Trump prévoit déjà une seconde vente aux enchères, pour le Commonwealth des Mariannes du Nord, le 16 décembre 2026.

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Les quatre métaux que la planète s’arrache

Pour comprendre pourquoi des entreprises sont prêtes à miser plusieurs millions de dollars sur des zones qu’elles ne pourront exploiter avant une décennie, il faut regarder la composition des nodules. Chaque concrétion contient quatre métaux dont la demande mondiale explose : le nickel, le cobalt, le cuivre et le manganèse.

Les trois premiers sont essentiels aux batteries lithium-ion des véhicules électriques et des stockages stationnaires. Le quatrième entre dans les aciers inoxydables, les ferroalliages et certaines chimies de cathodes de batteries nouvelles :

Métal Usages principaux Cours 2026 (indicatif) Part chinoise du raffinage mondial Teneur dans un nodule
Nickel cathodes batteries NMC/NCA, aciers inox environ 16 000 $/t (13 600 €/t) 35 à 40 % 1,3 à 1,5 %
Cobalt cathodes batteries, superalliages aéronautiques environ 27 000 $/t (23 000 €/t) 70 à 75 % 0,2 à 0,3 %
Cuivre câbles électriques, électronique, renouvelables environ 9 500 $/t (8 100 €/t) 45 à 50 % 1 à 1,2 %
Manganèse aciers, cathodes NMC, ferroalliages environ 2 000 $/t minerai (1 700 €/t) 55 à 60 % 25 à 30 %

La combinaison des quatre explique l’intérêt économique. Un nodule n’est pas très riche en nickel ni en cobalt pris isolément, mais le fait de les récupérer simultanément dans le même matériau, avec en bonus du cuivre et du manganèse à très haute teneur, change l’équation d’un gisement classique.

L’enjeu de souveraineté est tout aussi décisif : trois des quatre métaux sortent aujourd’hui d’un circuit de raffinage dominé à plus de la moitié par la Chine. Un gisement américain exploité par une entreprise américaine court-circuiterait cette dépendance.

La chaîne industrielle qui attend son signal

Deux entreprises se tiennent prêtes à profiter de la nouvelle procédure. La première est Impossible Metals, start-up basée en Californie, qui a d’ailleurs été à l’origine de la demande officielle de vente aux enchères, déposée en avril 2025 auprès du Bureau of Ocean Energy Management (BOEM, intégré depuis juillet 2026 dans la nouvelle MMA). Impossible Metals développe des engins robotisés qui saisissent les nodules individuellement sans aspirer les sédiments environnants, une approche moins destructrice que les systèmes d’aspiration à grande échelle.

La seconde est The Metals Company (TMC), société canado-américaine cotée au Nasdaq qui s’est imposée depuis cinq ans comme le fer de lance mondial de l’exploitation minière des grands fonds. TMC s’était d’abord concentrée sur la Clarion-Clipperton Zone, dans les eaux internationales du Pacifique nord, en passant par l’International Seabed Authority (ISA) basée en Jamaïque. Après l’ordre exécutif de Trump du 24 avril 2025, intitulé « Unleashing America’s Offshore Critical Minerals and Resources », l’entreprise a réorienté sa stratégie vers une demande directe aux agences américaines, qui court-circuite l’ISA.

D’autres acteurs plus discrets suivent le dossier : Lockheed Martin dispose depuis les années 1970 de données prospectives sur les nodules du Pacifique, l’australien DeepGreen (actionnaire historique de TMC), le japonais JOGMEC. Les groupes miniers européens classiques (Glencore, Rio Tinto, BHP) sont restés en retrait, par calcul réputationnel autant que par scepticisme économique.

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Les positions mondiales : trois camps nettement dessinés

L’ISA, dépositaire du cadre multilatéral depuis la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (UNCLOS, 1994), est l’autorité internationale théoriquement compétente pour les eaux au-delà des juridictions nationales.

Les États-Unis n’ayant jamais ratifié l’UNCLOS, l’administration américaine considère qu’elle peut légiférer unilatéralement sur son plateau continental extérieur, et expédier des permis en eaux internationales via sa propre législation nationale (le Deep Seabed Hard Mineral Resources Act de 1980). La France, par la voix de son secrétariat d’État à la Mer, qualifiait en avril 2025 d’« environmental piracy » (piraterie environnementale) l’approche américaine.

Le Secrétaire général des Nations unies, António Guterres, parlait à la même époque de prévenir le risque que « les grands fonds marins deviennent le Far West ».

Membres de l’International Seabed Authority (ISA) :

Pays Position officielle Membre ISA / UNCLOS
États-Unis pro-exploitation, décret Trump avril 2025, 2 ventes aux enchères programmées non membre (UNCLOS jamais ratifiée)
Chine favorable à l’exploitation sous cadre ISA, plusieurs permis d’exploration membre
France pour un moratoire, coalition de 32 pays, « nécessité internationale » (Macron, Nice 2025) membre (détient un permis d’exploration conservé pour la recherche)
Royaume-Uni favorable au moratoire depuis 2023, mais parraine encore deux permis d’exploration membre
Norvège a autorisé l’exploration en 2024 dans ses eaux territoriales, moratoire national en débat membre
Japon, Corée du Sud détiennent des permis d’exploration ISA, position prudente mais pas de moratoire demandé membres
Allemagne, Suisse, Brésil, Panama, Fidji, Costa Rica, etc. coalition pro-moratoire aux côtés de la France membres

La France dans le dossier

La position française présente une singularité intéressante : Paris détient officiellement un permis d’exploration ISA pour les nodules polymétalliques dans la zone de Clarion-Clipperton, hérité des années 1980. Mais le secrétariat d’État à la Mer a précisé que ce permis sera désormais utilisé exclusivement pour la recherche scientifique (cartographie, prélèvements biologiques, mesures de courants). Autrement dit, la France conserve son droit d’être présente dans la zone pour l’étudier, mais s’engage à ne pas l’exploiter. Une forme de moratoire national volontaire, cohérente avec la position diplomatique.

Emmanuel Macron a tenu plusieurs sorties publiques fortes sur le sujet, notamment lors de la Conférence des Nations unies sur l’océan (UNOC) de Nice en juin 2025. L’approche française a rallié une coalition de 32 pays, nombre portée à plus de 40 lors de la session ISA de juillet 2026 à Kingston. Aucun moratoire officiel n’a toutefois été adopté par l’Autorité, où le code minier continue de faire l’objet de négociations techniques.

La vente du 19 novembre marque donc moins le début de l’exploitation minière des grands fonds que le point de bascule politique où la trajectoire américaine se détache définitivement du consensus multilatéral.

Les cinq à dix prochaines années diront si l’audace de Washington déclenche une ruée imitée par d’autres puissances, ou si elle rencontre un refus commercial des grands acheteurs industriels de métaux, qui pourraient préférer, pour des raisons de risque réputationnel, des minerais extraits sous contrainte environnementale documentée.

Sources principales :

  • Bureau of Ocean Energy Management / Marine Minerals Administration, American Samoa Activities — Final Leasing Notice Lease Sale PACM-1 (19 octobre 2026)
    https://www.boem.gov/marine-minerals/american-samoa-activities
    Document officiel de référence : zones mises aux enchères, superficies exactes, ticket d’entrée, royalties, calendrier, chronologie complète depuis l’ordre exécutif d’avril 2025, Finding of No Significant Impact de l’évaluation environnementale.
  • Earth Negotiations Bulletin (IISD), Summary report, 13–31 July 2026 — 2nd Part of the 31st Annual Session of the International Seabed Authority (juillet 2026)
    https://enb.iisd.org/international-seabed-authority-isa-council-31-2-summary
    Compte rendu détaillé de la 31e session de l’ISA : positions nationales (France, Allemagne, Brésil, Panama, Suisse, etc.), état du code minier, inquiry ouverte contre The Metals Company pour tentative de contournement de l’ISA, revendications des États pacifiques.
  • Foley Hoag — Energy and Climate Counsel, Analyzing the Legal Landscape Since Trump’s 2025 Deep Sea Mining Executive Order (14 octobre 2026)
    https://foleyhoag.com/news-and-insights/blogs/energy-and-climate-counsel/2026/october/analyzing-the-legal-landscape-since-trump-s-2025-deep-sea-mining-executive-order
    Analyse juridique américaine complète : enchaînement des décrets, bascule BOEM → MMA, calendrier des deux ventes aux enchères (Samoa 19 nov, Mariannes du Nord 16 déc), procédures judiciaires en cours, détail sur Impossible Metals et sur l’interdiction samoaine de 2024 en eaux territoriales.

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Eric GARLETTI
Eric GARLETTIhttps://www.eric-garletti.fr/
Je suis curieux, défenseur de l'environnement et assez geek au quotidien. De formation scientifique, j'ai complété ma formation par un master en marketing digital qui me permet d'aborder de très nombreux sujets. Depuis 2025 Ambassadeur du Spatial pour le CNES

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