Économies

La France possède le plus vieux service d’hydrographie du monde qui vend son expertise de plus de 300 ans à l’export

Par Guillaume Aigron

6 min de lecture

La France possède le plus vieux service d'hydrographie du monde et en profite pour vendre son expertise de plus de 300 ans à l'export
Représentation des deux futurs navires scientifiques du programme KRisNa, commandés par l'Indonésie à Piriou. Leur construction sera accompagnée par le Shom pour l'intégration des équipements hydro-océanographiques. Crédit : Piriou.

Un savoir-faire vieux de 306 ans qui se monnaie en 2026.

Un bureau d’études à Concarneau, un chantier naval à Vung Tau sur la côte vietnamienne, des ingénieurs français qui font la navette entre Brest et l’Asie, une agence d’État indonésienne qui signe le chèque, et l’Agence française de développement qui débloque le financement.

Voilà le chemin qu’ont pris les deux navires scientifiques commandés le 11 juin 2026 par Jakarta à l’armateur breton Piriou. Au cœur de cette drôle de chaîne industrielle, un acteur français en coulisses : le SHOM, Service hydrographique et océanographique de la Marine, fondé en 1720 par Louis XV et plus vieux service d’hydrographie du monde en activité.

L’organisme profite de sa longévité pour vendre à l’export un savoir-faire que personne d’autre, nulle part, n’a eu le temps d’accumuler aussi longtemps.

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Il faut dire que les deux navires qui ont fait l’objet de la commande sont très spécifiques.

Ils sont taillés sur mesure pour les 17 000 îles de l’archipel indonésien, un terrain de jeu qui s’étend sur 5 000 kilomètres d’est en ouest (5 fois la France en longueur).

Le plus grand des deux s’appelle l’ORV (Oceanographic Research Vessel), 74,8 mètres de long, 3 700 tonneaux, propulsion diesel-électrique, 46 personnes à bord. Il est prévu pour partir en campagne pour plusieurs semaines, avec notamment un sondeur multifaisceaux grands fonds, un sonar à balayage latéral, des sondes CTD pour mesurer salinité et température, et une basse-cour de robots sous-marins téléguidés ou autonomes.

Le plus petit, le CRV (Coastal Research Vessel), mesurera 30 mètres. Il naviguera près des côtes, et sortira pour des campagnes d’une dizaine de jours avec six scientifiques et six marins à bord.

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Les deux sont pensés pour être opérationnels à l’horizon 2028-2029.

Côté client, on a l’agence BRIN (Badan Riset dan Inovasi Nasional), le grand service de recherche indonésien créé en 2021 qui chapeaute désormais toute la science publique du pays.

Côté fournisseur, Piriou, armateur et constructeur naval basé à Concarneau dans le Finistère, spécialiste des navires techniques en petite série.

Côté argent, c’est l’Agence française de développement (AFD) qui décroche le prêt bonifié à Jakarta.

La coque sera assemblée au Vietnam, dans la filiale Piriou Vietnam implantée à Vung Tau depuis près de vingt ans (une nécessité malheureusement pour tenir les prix face aux chantiers coréens et chinois).

306 ans d’hydrographie française, et une rente de situation

Le Service hydrographique et océanographique de la Marine (ou SHOM) est né en 1720, par ordonnance de Louis XV, sous le nom de Dépôt des cartes et plans de la Marine.

À cette époque, les capitaines dessinaient encore à la plume leurs tracés de côtes en revenant de voyage, et le roi avait besoin d’un endroit pour centraliser ces trésors épars. Trois siècles plus tard, le SHOM est toujours là, basé à Brest, fort de 540 agents dont la moitié sont ingénieurs ou chercheurs. Il possède une flotte de cinq grands navires scientifiques, du Beautemps-Beaupré qui fait les campagnes lointaines au Pourquoi pas ? mutualisé avec l’Ifremer, en passant par les côtiers Borda, Lapérouse et Laplace.

Sa mission première est donc de cartographier les 11 millions de kilomètres carrés de zone économique exclusive française (deuxième surface maritime du monde derrière les États-Unis). Ses missions sont également de surveiller les câbles sous-marins qui transportent 95 % du trafic internet mondial et de préparer les cartes secrètes qui guident les sous-marins nucléaires français dans leurs patrouilles de dissuasion.

Entre toutes ces missions régaliennes, le SHOM a appris à monnayer son savoir-faire. Depuis une quinzaine d’années, il vend ses services d’ingénierie hydro-océanographique à des marines et des agences scientifiques étrangères qui veulent un navire de pointe sans avoir le temps ni les compétences pour tout refaire depuis zéro. Son métier à l’export s’appelle AMOA, assistance à maîtrise d’ouvrage.

Le SHOM définit avec le client le cahier des charges des capteurs embarqués, supervise leur intégration dans la coque, procède aux essais en mer, forme l’équipage à les faire tourner. Sur le contrat indonésien, cela représente seize mois de travail, deux ingénieurs envoyés au Vietnam pendant la construction, et des allers-retours entre Brest, Concarneau et Vung Tau pour caler tous les paramètres. Un navire scientifique moderne embarque pour plusieurs dizaines de millions d’euros d’équipement, et un échographe mal calibré, c’est trois ans de données marines perdues.

Le NNS Lana, navire hydro-océanographique de 60 mètres construit par le chantier français OCEA pour la marine nigériane, avec le concours du Shom pour l'intégration des équipements scientifiques. Crédit : G. Sogorb / Shom.
Le NNS Lana, navire hydro-océanographique de 60 mètres construit par le chantier français OCEA pour la marine nigériane, avec le concours du Shom pour l’intégration des équipements scientifiques. Crédit : G. Sogorb / Shom.

Les Indonésiens le savent, et c’est pour ça qu’ils paient pour avoir un SHOM aux manettes. Le contrat indonésien vient ainsi s’ajouter à une petite collection de navires scientifiques livrés ces dernières années par l’industrie navale française à l’étranger, avec à chaque fois le SHOM dans l’ombre pour calibrer l’électronique embarquée :

Navire Client / Pays Chantier constructeur Livraison
Baruna Jaya IV Indonésie (BPPT) CMN Cherbourg (France) 1995
Rigel et Spica Indonésie (marine) OCEA (France) 2015
BHO2M Dar al Beida Maroc (Marine royale) Piriou (France) 2018
NNS Lana Nigeria (marine) OCEA (France) 2021 (prix Baird du meilleur navire de recherche)
ORV + CRV KRisNa Indonésie (BRIN) Piriou Vietnam (conception Concarneau) Prévue 2028-2029

Un rythme régulier qui fait du SHOM l’un des services d’hydrographie militaire les plus actifs à l’export, derrière le Royaume-Uni mais devant l’Italie, l’Allemagne et même les États-Unis dont le NAVOCEANO travaille essentiellement en interne.

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Le SHOM passe aux drones, et exportera demain des escadrilles

Il faut dire que le métier bouge très vite. Depuis 2024, le SHOM lui-même change de peau. En septembre 2025, il a reçu Marlin, un drone de surface baptisé DriX H-8 et construit par le français Exail, capable de cartographier les fonds pendant 72 heures d’affilée sans personne à bord. Un second drone plus grand, le DriX H-9, est attendu au premier trimestre 2027. En avril dernier, c’est Narval qui est entré en service : un sous-marin autonome AUV à 6 000 mètres de profondeur, dérivé du Hugin Superior du norvégien Kongsberg, 15 millions d’euros pièce. Un micro-AUV baptisé NemoSens a été commandé en décembre 2025 pour le plateau continental. Cinq planeurs sous-marins SeaExplorer dérivent déjà silencieusement jusqu’à 1 000 mètres de fond pendant une centaine de jours chacun.

Ce virage robotique bouleverse l’économie du métier. Un sondeur multifaisceaux sur un navire habité, c’est un équipage de 46 personnes, 3 000 litres de gazole par jour et des mois d’indisponibilité pour maintenance. Le même sondeur sur un drone de surface qui tourne en continu, c’est une fraction du prix et deux fois plus de données. Les ingénieurs du SHOM intègrent ces nouveaux outils dans leur boîte à expertise, et les proposeront bientôt aux clients étrangers qui voudront moderniser leurs capacités sans acheter uniquement du gros bateau.

Les deux navires indonésiens qui sortiront des cales de Vung Tau en 2028-2029 embarqueront déjà leurs propres ROV, AUV et drones de surface. Le modèle commercial du SHOM à l’étranger n’est plus celui de la coque et du capteur, c’est celui d’une chaîne complète de compétences hydro-océanographiques, formation incluse.

Trois siècles d’avance, ça continue de se vendre très bien !

Sources principales :

  • Mer et Marine — Piriou va construire deux navires scientifiques pour l’Indonésie
    https://www.meretmarine.com/fr/construction-navale/piriou-va-construire-deux-navires-scientifiques-pour-l-indonesie
    Caractéristiques techniques complètes des deux navires ORV et CRV, programme KRisNa, BRIN, AFD.
  • Piriou — Indonesia has chosen PIRIOU to build two research vessels as part of the KRisNa project

    Indonesia has chosen PIRIOU to build two research vessels as part of the KRisNa project supported by AFD


    Communiqué officiel du chantier Piriou sur la signature du 11 juin 2026.

  • SHOM — Le Shom accompagne Piriou pour la construction de deux navires scientifiques destinés à l’Indonésie (2 novembre 2026)
    https://www.shom.fr/fr/liste-actualites/le-shom-accompagne-piriou-pour-la-construction-de-deux-navires-scientifiques
    Communiqué officiel du SHOM détaillant son rôle d’assistant à maîtrise d’ouvrage sur le contrat BRIN-Piriou pour les deux navires scientifiques indonésiens.

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