Ce pays d’Europe qui a pourtant interdit le nucléaire sur son sol veut se faire le nouveau champion du modulaire avec ce petit réacteur au thorium : l’Autriche

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L’Autriche est, depuis près d’un demi-siècle, l’une des nations européennes les plus farouchement anti-nucléaires et pourtant…

Un référendum populaire du 5 novembre 1978 y avait notamment empêché la mise en service d’une centrale pourtant achevée, Zwentendorf, et une loi constitutionnelle de 1999 interdit formellement l’exploitation de réacteurs électrogènes sur le sol national.

Pourtant, c’est à Graz, dans le sud-est du pays, qu’une start-up fondée en 2019, Emerald Horizon AG, a mis au point un petit réacteur modulaire au thorium qu’elle entend produire en série. Son modèle économique est tout aussi singulier : vendre d’abord un système de stockage classique pour générer du chiffre d’affaires, puis adjoindre son générateur nucléaire quand il sera prêt.

Le prototype est annoncé pour 2029, le démonstrateur commercial pour 2031.

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Emerald Horizon AG a mis au point un petit réacteur modulaire au thorium qu’elle entend produire en série alors que l’Autriche interdit le nucléaire sur son sol

En 1972, le gouvernement autrichien autorise la construction d’un premier réacteur à eau bouillante de 700 mégawatts électriques, à 40 kilomètres à l’ouest de Vienne. Le chantier est achevé en 1977 mais… l’inauguration n’aura jamais lieu.

Un référendum organisé le 5 novembre 1978 rejette la mise en service par 50,47 % des voix. Le chancelier Bruno Kreisky avait fait du scrutin une question de confiance et il a perdu. La centrale, totalement neuve et jamais exploitée, est transformée en site de formation, musée et plateforme de recherche, où plusieurs électriciens européens, dont l’allemand E.ON, viennent entraîner leurs équipes aux équipements des années 1970.

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L’épisode a figé la position autrichienne. Une loi de 1978 interdit l’exploitation d’installations nucléaires productrices d’électricité, et une loi constitutionnelle de 1999 inscrit le principe d’une « Autriche libre d’atome » dans le droit fondamental du pays. Vienne a depuis mené un combat politique au Conseil européen contre la relance nucléaire portée par la France et une partie de l’Europe centrale, allant jusqu’à attaquer en justice la classification nucléaire-vert de la taxonomie européenne en 2022.

Mario Müller, vice-président R&D d’Emerald Horizon, le résume en une phrase : « L’Autriche est extrêmement contre le nucléaire. »

SMRX, un réacteur conçu à Graz mais pas pour l’Autriche

L’entreprise, cotée à la Bourse de Vienne depuis juin 2026 sous le ticker SMRX, revendique une capitalisation de l’ordre de 1,2 milliard d’euros à l’automne 2026, pour un chiffre d’affaires 2025 de seulement 0,2 million d’euros. Son produit porte le même nom que le ticker : SMRX, acronyme de Subcritical Micromodular Reactor eXplained. Il se compose de deux éléments distincts, dont un seul est pour l’instant en vente.

Le premier, DUALstorePLUS, est un système de stockage hybride qui combine des batteries lithium-fer-phosphate et un stockage thermique par sels fondus. Les batteries proviennent du marché, les sels fondus de l’unité CALstore conçue en propre et dont le prototype a été transféré aux Pays-Bas pour reproduction industrielle. Chaque module délivre 5 mégawattheures, le système se configure jusqu’à 100 mégawattheures. Les premières livraisons de batteries sont annoncées pour le quatrième trimestre 2026, celles de l’unité CALstore pour 2028.

Originalité, l’entreprise ne vendra pas ces systèmes : elle les louera sur vingt ans dans un format energy-as-a-service.

Fonctionnement du ADES (Accelerator Driven Energy Source) - crédit : Emerald Horizon AG
Fonctionnement du ADES (Accelerator Driven Energy Source) – crédit : Emerald Horizon AG

Le second élément, ADES (Accelerator Driven Energy Source), est le générateur nucléaire proprement dit. Il remplace la réaction en chaîne auto-entretenue d’un réacteur classique par une source externe de neutrons produite par un accélérateur de particules. Les neutrons bombardent du thorium dissous dans un sel fluoré qui sert à la fois de combustible et de fluide caloporteur. L’ensemble tient dans un conteneur de 40 pieds (12,2 mètres).

Caractéristique DUALstorePLUS (stockage) ADES (générateur)
Technologie batteries LFP + sels fondus solaires (KNO₃+NaNO₃) accélérateur de particules + thorium en sel fluoré
Puissance / capacité par module 5 MWh batterie + 5 MWh(th) thermique 25 MW thermique / 10 MW électrique
Modularité 5 à 100 MWh (jusqu’à 10 modules de chaque) multi-conteneurs (jusqu’à 2-3 pour un accélérateur unique)
Performance clé 94 % rendement cycle (LFP), chaleur stockée 14 jours à 550 °C 80 % du combustible converti (cible), sans rechargement pendant 20 ans
Maturité technologique (TRL) LFP : production industrielle ; CALstore : prototype 4,5 sur 9 (étape laboratoire avancé)
Calendrier annoncé livraisons batteries Q4 2026, CALstore à partir de 2028 prototype Eindhoven 2029, démonstrateur 2031, série 2035
Modèle commercial location 20 ans, energy-as-a-service prix cible 8,5 c€/kWh sur 20 ans

Pourquoi l’accélérateur change tout (ou presque)

L’architecture retenue par Emerald Horizon s’inscrit dans une famille technologique précise : les systèmes pilotés par accélérateur, ou ADS (Accelerator Driven System). Dans un réacteur classique, la réaction de fission est auto-entretenue, et c’est précisément cette capacité à se maintenir toute seule qui pose les problèmes de sécurité connus. L’ADS fait l’inverse : la masse de combustible est maintenue sous-critique, c’est-à-dire incapable de soutenir une réaction en chaîne par elle-même. L’accélérateur produit en continu les neutrons manquants. Si on l’éteint, la réaction s’arrête en une fraction de seconde.

Le concept n’est pas une invention d’Emerald Horizon. Le projet MYRRHA, porté par le centre belge de recherche nucléaire SCK CEN à Mol, est le premier ADS de taille significative au monde. Il atteindra 57 à 100 mégawatts thermiques, repose sur un accélérateur linéaire de protons de 600 mégaélectronvolts, et a reçu en 2018 un financement initial de 558 millions d’euros du gouvernement belge pour une mise en service complète prévue entre 2034 et 2036. Son objectif premier est la transmutation des déchets nucléaires à vie longue, mais ses principes physiques sont ceux-là mêmes qu’Emerald Horizon reprend à beaucoup plus petite échelle.

Le choix du thorium ajoute une seconde particularité. Cet élément, abondant dans la croûte terrestre et longtemps étudié dans les années 1960 par l’Oak Ridge National Laboratory américain, présente deux avantages théoriques majeurs : il ne nécessite pas d’enrichissement avant utilisation, et il produit beaucoup moins de déchets transuraniens à vie longue que le cycle uranium-plutonium classique. Les déchets restants sont principalement des produits de fission à demi-vie relativement courte, de l’ordre de la dizaine d’années. Le combustible n’a pas été industrialisé jusqu’ici parce que les réacteurs classiques à l’uranium livraient simultanément du plutonium militaire pendant la Guerre froide, et parce que la corrosion des sels fondus demandait des alliages métalliques qui n’étaient pas disponibles dans les années 1970.

Eindhoven, nouvelle plaque tournante du nucléaire modulaire

L’alliance avec le groupe néerlandais VDL est au cœur du dispositif. Fondé en 1953, basé à Eindhoven, VDL emploie plus de 13 500 personnes et travaille déjà en tant que fournisseur critique d’ASML, le fabricant néerlandais de machines de lithographie à ultraviolets extrêmes qui équipe les grandes fonderies mondiales de semi-conducteurs.

VDL a confirmé son engagement de co-développement et de production le 30 avril 2025. Le groupe construira la première usine SMRX sur son propre site. Le prototype de la boucle à thorium d’un mégawatt est en construction aux Pays-Bas et doit être achevé en 2027.

La physique du réacteur est développée à Graz (le laboratoire s’y appelle sans ironie LaboraTHorium), la fabrication industrielle sera confiée aux Pays-Bas, le futur démonstrateur commercial est envisagé en Slovaquie où Emerald Horizon dispose d’une filiale.

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Trois obstacles à franchir

Le dossier n’est toutefois pas sans zones d’ombre.

Premier obstacle : le niveau de maturité technologique. Emerald Horizon place elle-même ADES à TRL 4,5 sur une échelle de 9, soit entre la validation en laboratoire et le prototype intégré. L’entreprise reconnaît que les accélérateurs disponibles aujourd’hui ne sont pas assez puissants pour tenir dans un seul conteneur avec la puissance visée. Les premières unités en comporteront probablement deux ou trois. La première génération délivrera plus vraisemblablement 7 mégawatts électriques que les 10 annoncés en vitrine.

Deuxième obstacle : le modèle économique et son calendrier. Le prototype coûtera environ 75 millions d’euros, l’industrialisation jusqu’à 150 millions supplémentaires. Pour une entreprise cotée à 1,2 milliard d’euros avec un chiffre d’affaires 2025 de 0,2 million, le chemin vers l’équilibre, estimé par la banque d’affaires NuWays à 2029, est long. Les revenus doivent venir d’abord de DUALstorePLUS, le système de stockage, dont les premières livraisons sont encore à venir et dont aucun contrat energy-as-a-service SMRX n’a été annoncé publiquement.

Troisième obstacle : la réglementation. L’entreprise mise sur une classification de son système comme « nucléaire adjacent » plutôt que comme réacteur nucléaire conventionnel, en s’appuyant sur trois arguments : fonctionnement sous-critique, source de neutrons débrayable, absence de plutonium ou d’uranium hautement enrichi comme combustible initial. Pour le moment, les autorités de sûreté nationales ne se sont encore prononcées sur aucun point. L’Agence internationale de l’énergie atomique doit publier ses premières lignes directrices sur les petits réacteurs modulaires début 2027. La trajectoire légale de l’ADES dépendra en grande partie de l’interprétation que les régulateurs feront de ce texte.

L’Autriche, elle, restera à l’écart de l’opération. Les travaux à Graz ne concernent que la physique et la simulation, pas l’exploitation de combustible fissile. Emerald Horizon précise explicitement sur son site : « Pas de fonctionnement de réacteur à Graz. » Le pays qui a dit non au nucléaire en 1978 fournira le concept, les Pays-Bas fourniront l’usine, la Slovaquie fournira possiblement le premier démonstrateur, et le monde entier sera invité à commander.

Si le pari technologique tient, ce sera une forme très moderne de division internationale du travail nucléaire… et une revanche posthume très particulière de l’ingénierie autrichienne sur la politique autrichienne.

Sources principales :

  • POWER Magazine, Austrian Start-Up Pitches Container-Sized Thorium Reactor, With Storage Coming First (20 octobre 2026)
    https://www.powermag.com/austrian-start-up-pitches-container-sized-thorium-reactor-with-storage-coming-first
    Article signé Aaron Larson : interview détaillée de Florian Wagner (CEO) et Mario Müller (VP R&D), fiche technique SMRX, prix cible, stratégie commerciale et réglementaire. Base factuelle principale de l’article.
  • Emerald Horizon AG, communiqué Emerald Horizon and VDL Groep start building the heart of the Small Modular Reactor SMRX (8 septembre 2026)

    Emerald Horizon


    Annonce officielle du lancement de la construction de la boucle test ADES à Eindhoven avec VDL Groep. Détail de la division des rôles Graz / Eindhoven, principes physiques du réacteur sous-critique au thorium.

  • SCK CEN (Centre d’études de l’énergie nucléaire, Belgique), pages officielles projet MYRRHA (consultées en octobre 2026)
    https://www.myrrha.be
    Référence sur le premier ADS multi-mégawatts au monde : 57 à 100 MW thermiques, financement initial 558 M€ (2019-2038), accélérateur linéaire 600 MeV, mise en service complète 2034-2036. Point de comparaison technologique pour situer l’approche d’Emerald Horizon.

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Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
Très curieux et tourné vers l'économie, la science et les nouvelles technologies, (particulièrement ce qui touche à l'énergie et les entreprises françaises) je vous propose de de découvrir les dernières actualités autour de cette passion

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