L’Espagne va accueillir « le chaînon manquant » de la fusion nucléaire à Grenade sans lequel la commercialisation ne sera jamais possible : l’IFMIF-DONES

Date:

L’Europe de la fusion s’apprête à construire, en Andalousie, une installation qui n’est pas une centrale, mais qui conditionne pourtant toute la fusion commerciale à venir.

Le 21 octobre 2026, à Grenade, Fusion for Energy, l’agence européenne qui coordonne la contribution de l’Union au programme international ITER, a signé ses deux premiers contrats d’achat pour IFMIF-DONES.

Cette installation en construction à Escúzar, dans la banlieue de Grenade, utilisera un accélérateur de deutérons bombardant une cible de lithium liquide pour produire un flux de neutrons similaire à celui que subira la paroi interne des futurs réacteurs à fusion commerciale, et qualifier ainsi les aciers et les composites qui tiendront vingt ans dans ces conditions.

Marc Lachaise, directeur de F4E, Moisés Weber, directeur du consortium IFMIF-DONES Espagne, et Philippe Cara, responsable du programme DONES, ont paraphé les documents en marge de la huitième réunion du comité de pilotage. Les deux pièces commandées : l’injecteur du faisceau de deutérons de l’accélérateur, et quinze tonnes d’un acier particulier appelé EUROFER97.

Derrière ces deux signatures, un enjeu scientifique majeur : préparer l’après-ITER.

Lire aussi :

Entre ITER et DEMO, un chaînon manquant

Pour comprendre pourquoi l’Europe investit 800 millions d’euros dans ce qui ressemble, de l’extérieur, à un très gros tube sous vide dans la campagne de Grenade, il faut situer le projet dans la chronologie de la fusion.

ITER, actuellement en construction à Cadarache, dans les Bouches-du-Rhône, est un réacteur expérimental dont l’objectif est de démontrer la faisabilité physique de la fusion contrôlée : produire plus d’énergie que ce qu’il faut injecter pour entretenir la réaction. Son plasma deutérium-tritium, qui doit commencer à fonctionner après 2035, atteindra 500 mégawatts thermiques pour 50 mégawatts injectés. Un succès sur le plan de la physique du plasma. ITER ne produira cependant pas d’électricité, et il ne doit pas fonctionner continûment : au total, le réacteur n’accumulera que quelques milliers d’heures de plasma D-T sur toute sa durée de vie.

La France et l’Europe contre-attaquent sur le nucléaire et la Corée du Sud commence à craindre pour le chantier de Dukovany

DEMO, le prototype industriel qui doit succéder à ITER est en revanche l’étape d’après qui doit atteindre cet objectif, ce qui implique des cycles de fonctionnement de plusieurs milliers d’heures d’affilée et une durée de vie d’au moins vingt ans. Les parois du réacteur, en particulier la première paroi face au plasma et le module couvertures qui enveloppe le cœur, subiront un bombardement neutronique continu dont l’intensité et le spectre énergétique sont sans équivalent dans aucune installation existante.

Le problème, c’est qu’on ne connaît aujourd’hui aucun matériau structurel qualifié pour tenir vingt ans dans ces conditions, parce qu’on n’a jamais pu les reproduire pour les tester.

Pourquoi les matériaux de la fusion sont un problème à part

Un réacteur de fission produit des neutrons dont l’énergie moyenne tourne autour de deux mégaélectronvolts. Un réacteur de fusion deutérium-tritium, lui, émet des neutrons à 14,1 mégaélectronvolts, soit sept fois plus énergétiques. La différence n’est pas seulement quantitative. Ces neutrons extrêmement rapides provoquent dans les matériaux deux phénomènes distincts. D’abord, le déplacement d’atome, mesuré en dpa (displacements per atom), qui modifie la microstructure du métal et le fragilise. Ensuite, des réactions nucléaires de transmutation qui transforment une partie des atomes en hélium et en hydrogène, lesquels forment des bulles microscopiques à l’intérieur du matériau. L’acier perd sa ductilité, se fissure, finit par se rompre. Les irradiations réalisées dans les réacteurs à fission simulent assez bien le premier effet, mais pas le second, parce que les neutrons de fission ne sont pas assez énergétiques pour déclencher ces transmutations.

Défis des matériaux de fusion

Il n’existe donc, dans le monde actuel, aucune installation capable de reproduire le spectre neutronique auquel sera soumise la première paroi d’un réacteur à fusion. C’est précisément le vide qu’IFMIF-DONES, acronyme d’International Fusion Materials Irradiation Facility – DEMO Oriented Neutron Source, est destiné à combler. L’installation produira les neutrons voulus par un procédé indirect : un accélérateur linéaire portera un faisceau de deutérons à 40 mégaélectronvolts et 125 milliampères, qui viendra heurter un rideau de lithium liquide de 25 millimètres d’épaisseur circulant à 15 mètres par seconde. L’interaction deutéron-lithium génère un spectre neutronique dont les caractéristiques énergétiques se rapprochent de celui de la fusion D-T. Les échantillons de matériaux placés derrière le rideau de lithium reçoivent une irradiation équivalente à plusieurs années de fonctionnement en réacteur fusion, condensée en quelques mois d’exposition.

Représentation de l'IFMIF-DONES (International Fusion Materials Irradiation Facility – DEMO Oriented Neutron Source) - Crédit : Fusion for Energy
Représentation de l’IFMIF-DONES (International Fusion Materials Irradiation Facility – DEMO Oriented Neutron Source) – Crédit : Fusion for Energy
Installation Mission Puissance / échelle Calendrier Lieu
ITER démontrer la faisabilité physique de la fusion contrôlée (Q > 10) 500 MW thermiques (quelques milliers d’heures de plasma D-T cumulées) plasma D-T après 2035 Cadarache (France)
IFMIF-DONES qualifier et certifier les matériaux structurels pour la fusion faisceau de deutérons 40 MeV / 125 mA sur cible lithium liquide construction 2026-2035, exploitation 2035-2055 Escúzar, Grenade (Espagne)
DEMO premier réacteur à fusion fournissant de l’électricité au réseau cible 300 à 500 MW électriques en continu, durée de vie 20 ans construction années 2040, raccordement au réseau années 2050 site européen non encore désigné

Un injecteur, un acier : les deux premiers contrats européens

Les deux signatures du 21 octobre 2026 engagent concrètement la contribution européenne. Le premier contrat porte sur l’injecteur du faisceau de deutérons, c’est-à-dire la toute première étape de l’accélérateur, celle où les ions sont produits et pré-accélérés avant d’entrer dans la section principale. Ce composant n’est pas une pièce de rechange sortie d’un catalogue : il a été testé par F4E au Japon, à Rokkasho, sur le prototype à échelle réduite baptisé LIPAc, pour Linear IFMIF Prototype Accelerator, dans le cadre de l’accord bilatéral Europe-Japon IFMIF/EVEDA signé en 2007. LIPAc fonctionne à 9 mégaélectronvolts, soit un cinquième de l’énergie finale visée pour IFMIF-DONES, et sert à valider les choix technologiques avant qu’ils ne soient industrialisés en Espagne.

Le second contrat concerne EUROFER97, un acier développé spécifiquement par le programme européen EUROfusion pour la fusion. Il s’agit d’un acier ferritique-martensitique à activation réduite dont la composition a été optimisée pour que les isotopes produits par l’irradiation neutronique aient une durée de vie radioactive courte, de l’ordre de la centaine d’années au lieu des dizaines de milliers d’années des aciers nucléaires classiques. EUROFER97 est le matériau structurel de référence pour la première paroi et le module couvertures de DEMO. Les quinze tonnes commandées serviront, dans IFMIF-DONES, à la cible lithium et aux systèmes de test eux-mêmes, qui doivent résister à l’irradiation qu’ils provoquent sur les échantillons placés derrière eux. La commande est symbolique à double titre : elle confirme la maturité industrielle du matériau après vingt-cinq ans de développement, et elle lance la fabrication en série de la quatrième génération de l’alliage, EUROFER97/4, par un sidérurgiste européen non encore officiellement désigné.

Grenade, pivot européen entre ITER et DEMO

Le projet est porté par un partenariat multilatéral formalisé par la signature, fin 2025, du Multilateral International DONES Agreement, dit MIDA. Les cinq partenaires y ont fixé leurs parts respectives : l’Espagne, pays hôte, finance 55 % de la construction et 10 % des coûts d’exploitation ; l’Union européenne, via F4E, apporte 25 % de la construction, soit 202 millions d’euros ; l’Italie, 8 % ; le Japon, 5,1 % ; la Croatie, 5 %. Le reste des financements vient notamment du gouvernement andalou, qui a avancé une subvention exceptionnelle de 99,87 millions d’euros en juillet 2025. Le coût total de construction est estimé à 800 millions d’euros environ, auxquels s’ajoutent 50 millions pour le démarrage et 50 millions annuels pour l’exploitation, pendant les vingt ans que durera la campagne scientifique.

Le consortium IFMIF-DONES Espagne, créé en 2021 entre l’État espagnol et le gouvernement d’Andalousie, pilote le projet sur place. Le permis de construction principale a été délivré par la municipalité d’Escúzar en juin 2026. Le groupement d’entreprises Ferrovial-FCC-Añil a été retenu en mars 2026 comme titulaire du contrat-cadre de conception-construction, et la supervision est assurée depuis le 24 juillet 2026 par le bureau d’études TYPSA, associé au français Egis. Les travaux de terrassement du site principal ont officiellement démarré en septembre 2026. À terme, IFMIF-DONES sera la plus grande installation scientifique jamais construite en Espagne. Pour l’Andalousie, qui a longtemps été l’un des parents pauvres de la recherche espagnole, l’enjeu de retombées industrielles est considérable.

2035-2055, la fenêtre pour qualifier le réacteur d’après

La phase de construction et de mise en service doit s’étaler sur une dizaine d’années, jusqu’en 2035. La phase expérimentale, elle, durera vingt ans, de 2035 à 2055. Les premières campagnes porteront sur EUROFER97 et sur les composites céramiques carbure de silicium, qui sont les deux candidats sérieux pour la structure du cœur d’un réacteur de fusion commercial. L’objectif industriel final est de disposer, autour de 2045, d’une base de données complète permettant de qualifier formellement les matériaux pour la construction de DEMO. Sans ce livrable, aucune autorité de sûreté n’autorisera la mise en service d’un réacteur à fusion industriel, quelle que soit la maturité par ailleurs atteinte sur le plasma ou la cryogénie des aimants supraconducteurs.

C’est cette séquence que les deux contrats signés le 21 octobre 2026 ouvrent concrètement. Pendant longtemps, la question des matériaux était restée dans l’ombre de la question du plasma, politiquement plus visible et scientifiquement plus spectaculaire. Elle devient l’un des deux chantiers critiques de la fusion commerciale, à égalité avec le confinement magnétique. La fusion est une science du long terme : les parts budgétaires engagées aujourd’hui à Grenade ne produiront leur effet qu’autour de 2050. Mais chaque année gagnée sur IFMIF-DONES est une année gagnée sur DEMO, et chaque année gagnée sur DEMO est une année gagnée sur le premier mégawatt de fusion raccordé à un réseau électrique européen.

Sources principales :

  • Fusion for Energy, L’Europe signe ses premiers accords d’achat pour IFMIF-DONES (21 octobre 2026)
    https://fusionforenergy.europa.eu/news/europe-signs-its-first-procurement-arrangements-for-ifmif-dones
    Communiqué officiel de F4E sur la signature des deux contrats en marge de la 8ᵉ réunion du comité de pilotage DONES à Grenade : injecteur de deutérons testé auprès de LIPAc au Japon, et environ quinze tonnes d’EUROFER97 pour la cible et les systèmes de test.
  • IFMIF-DONES España, Fusion for Energy reinforces its commitment to IFMIF-DONES through the signing of the first two supply agreements for the Programme (22 octobre 2026)

    Fusion for Energy reinforces its commitment to IFMIF-DONES through the signing of the first two supply agreements for the Programme


    Compte rendu détaillé côté consortium hôte : rôle précis de l’injecteur dans l’accélérateur, destination des aciers EUROFER (cible, module de haut flux HFTM, module de surveillance au démarrage STUMM), et précision que ces deux accords européens s’ajoutent aux quatre déjà formalisés dans le cadre de la contribution espagnole.

Notre site est un média approuvé par Google Actualité.

Ajoutez Media24.fr dans votre liste de favoris pour ne manquer aucune news !

Nous rejoindre en un clic
Suivre-Media24.fr

Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
Très curieux et tourné vers l'économie, la science et les nouvelles technologies, (particulièrement ce qui touche à l'énergie et les entreprises françaises) je vous propose de de découvrir les dernières actualités autour de cette passion

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Articles connexes

Ce navire a coulé en 30 min au large de la France mais a bloqué le couloir le plus fréquenté du monde pendant 3...

Il a coulé en moins de trente minutes dans la Manche, et pourtant, dans les trois semaines qui...

À Versailles, les « gardiens du temps » ont acté un changement majeur dans notre façon de mesurer ce dernier sur notre planète :...

Pendant des millénaires, l'heure a été une affaire de Soleil ; ce jeudi, à Versailles, les gardiens du...

La France et l’Europe contre-attaquent sur le nucléaire et la Corée du Sud commence à craindre pour le chantier de Dukovany

L'Europe a perdu Dukovany et ne veut pas que cela se reproduise. En juillet 2024, Prague avait préféré le...

Face au « péril russe », Airbus décide franchir le pas et équipera désormais ses A220 avec le système SkyNaute de Safran

Une boîte capable de tenir la trajectoire sans jamais consulter un satellite. L'industriel français Safran a annoncé le 20...