Le TGV électrique moderne a un ancêtre que tout le monde a oublié.
Le premier TGV ne roulait pas à l’électricité. Il embarquait quatre turbines d’hélicoptère et brûlait du carburant d’aviation. Il s’appelait TGV 001, et il n’a jamais transporté le moindre voyageur.
Sorti d’usine le 24 mars 1972, ce prototype orange au nez d’avion a pourtant tout inventé de ce qui fait aujourd’hui la fierté du rail français… ou plutôt tout.
Voici l’histoire d’un train génial, né au mauvais moment, tué par le pétrole, et dont descend pourtant la rame la plus rapide du monde !
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Le TGV 001 détient toujours le record du train à turbine le plus rapide du monde
Pour comprendre l’idée derrière cette drôle de machine, il faut se replacer au début des années 1970. La SNCF veut un train capable de filer à 300 kilomètres-heure. Problème : à l’époque, aucune ligne française n’est électrifiée pour tenir une telle vitesse. Construire des milliers de kilomètres de caténaires renforcées prendrait des années et coûterait une fortune.
Les ingénieurs contournent l’obstacle avec une idée venue du ciel. Plutôt que de brancher le train sur le réseau, on lui fait emporter sa propre centrale électrique. Le cœur du système, ce sont des turbines à gaz, les mêmes que celles qui font voler les hélicoptères. Légères, très puissantes pour leur poids, elles avalent du kérosène et entraînent des alternateurs qui, eux, alimentent des moteurs électriques. Retenez bien ce détail, il fera toute la différence plus tard : la transmission était déjà électrique. La turbine ne servait qu’à fabriquer le courant à bord.
On installe quatre de ces turbines Turboméca Turmo, deux par motrice, directement dérivées de l’hélicoptère lourd Super Frelon.
318 km/h, un record qui tient encore
La rame prend la voie le 4 avril 1972. Peinte en orange vif, museau effilé comme un chasseur, elle sillonne le sud-ouest de la France sur des lignes tout ce qu’il y a de plus ordinaires, entre les trains de marchandises et les omnibus.
Le 8 décembre 1972, sur la ligne des Landes, entre Lamothe et Morcenx, elle grimpe à 318 kilomètres-heure. C’est le record du monde de vitesse pour un train à turbine, et plus d’un demi-siècle plus tard, personne ne l’a battu.
Bon il faut dire aussi que plus personne ne construit de train à turbine. ! En six ans d’essais, le TGV 001 va enchaîner quelque 5 227 marches, avaler près de 500 000 kilomètres et dépasser les 300 km/h à 175 reprises. Un laboratoire roulant qui teste tout : le freinage à très grande vitesse, la tenue des bogies, l’aérodynamique, la signalisation. Chaque kilomètre parcouru remplit un carnet d’ingénieur.
Le baril s’envole, le rêve déraille
En octobre 1973 éclate le premier choc pétrolier. En quelques mois, le prix du baril quadruple. Du jour au lendemain, un train qui boit du kérosène par centaines de litres à l’heure devient une aberration économique. Le calcul qui rendait la turbine séduisante, sa légèreté et son autonomie, s’effondre devant celui de la pompe.
La France tire alors la conclusion qui s’impose, et elle a de la chance dans son malheur : elle mise sur le nucléaire et sur l’électricité bon marché qui va avec. Le programme TGV bascule sur la traction électrique classique, celle qu’on connaît, avec pantographe et caténaire. Le TGV 001, lui, est rétrogradé au rang de banc d’essai roulant, puis remisé. Ses essais cessent officiellement en 1978. Il n’aura jamais vu un billet de train.
Tout le TGV en descend, sauf le moteur
Si la turbine a été jetée aux oubliettes, presque tout le reste du TGV 001 a survécu et roule encore aujourd’hui sous une autre forme.
Prenez l’articulation : chez le TGV 001, deux voitures voisines reposent sur un seul bogie commun, ce jeu de roues placé entre les caisses plutôt que sous chacune d’elles. Ce montage rare offre une stabilité redoutable à grande vitesse et abaisse le centre de gravité dans les courbes. Tous les TGV de série l’ont adopté. Prenez les deux motrices, une à chaque extrémité de la rame, qui encadrent les voitures : c’est la silhouette même du TGV. Prenez la cabine, le nez profilé, les recherches sur le freinage et l’aérodynamique : tout vient de là. Et surtout, souvenez-vous du détail que je vous demandais de retenir. Le TGV 001 avait déjà une transmission électrique.
Passer au « tout électrique » n’a donc pas exigé de repenser le train, seulement de débrancher la turbine et de brancher un pantographe. La source d’énergie a changé, la machine, non. C’est pour cela que le TGV de série est arrivé si vite.
La suite, on la connaît. La ligne Paris-Lyon ouvre le 27 septembre 1981 et le 3 avril 2007, une rame TGV pousse le record du monde sur rail à 574,8 kilomètres-heure, une marque qui tient toujours. La machine la plus rapide jamais lancée sur des rails descend, en droite ligne, d’un prototype conçu pour rouler au pétrole.
Une rescapée à Belfort, et une drôle de dette au pétrole
Le TGV 001 aurait pu finir découpé au chalumeau. Une de ses deux motrices y a échappé de justesse. Laissée à rouiller dans un hangar de Strasbourg, elle a été rachetée pour un euro symbolique par la ville de Belfort, celle-là même qui l’avait vue naître dans les ateliers Alstom, avec un coup de pouce de Jean-Pierre Chevènement. Restaurée, elle trône depuis 2003 à l’entrée de la ville, museau orange fièrement pointé vers un avenir qu’elle n’aura jamais connu.
On présente souvent le choc pétrolier comme le fossoyeur de ce premier TGV. La réalité est plus subtile.
En rendant le kérosène hors de prix, la crise a forcé les ingénieurs à couper le cordon du carburant et à brancher leur train sur le réseau électrique. Sans elle, le TGV serait peut-être resté ce qu’était le 001 : un bolide magnifique mais glouton, suspendu au cours du brut, contraint de lever le pied à chaque flambée des prix. Le pétrole n’a pas vraiment tué le premier TGV, il l’a débarrassé du seul organe qui l’aurait empêché de devenir une légende.
Sources principales :
Trains d’Europe, Le TGV 001
https://www.trains-europe.fr/sncf/turbo/tgv001.htm
Détail des essais, kilométrage parcouru, records successifs de décembre 1972 et bascule vers l’électrique.
Techno-Science, Turbotrain : définition et explications
https://www.techno-science.net/definition/1603.html
Composition articulée du TGV 001, nombre de marches d’essai et abandon de la turbine après le choc pétrolier.
SNCF / record du monde, TGV world speed record
https://en.wikipedia.org/wiki/TGV_world_speed_record
Record de 574,8 km/h du 3 avril 2007 et filiation technique avec le TGV 001.
Image de mise en avant : TGV 0001 (1ère Motrice) sur l’Autoroute A36 sortie Belfort Glacis – crédit : Nzonzimi (licence : Creative Commons)




