Le 30 septembre 2026, l’AG600 Kunlong est reparti de la base aérienne forestière de Jiagedaqi, en Mandchourie.
Quatre mois, 35 patrouilles, 100 heures de vol, 390 tonnes d’eau larguées sur les forêts du nord-est chinois… un bilan opérationnel que la Chine n’avait encore jamais pu afficher pour ce mastodonte amphibie qui quitte officiellement les rangs des prototypes en essai pour devenir un avion « combattant du feu ».
Pour un appareil certifié il y a seulement dix-huit mois, ce baptême vaut vraiment quelque chose.
Lire aussi :
- 35 000 m², deux ans de chantier et 700 personnes mobilisées pour le nouveau bâtiment d’Airbus à Toulouse qui permettra d’accélérer les dernières étapes
- Le futur « plus grand avion du monde » vient encore de trouver un nouveau marché potentiel qui n’avait pas été envisagé au départ : le secteur spatial
L’AG600 Kunlong valide sa première saison de lutte contre les incendies dans les forêts du Grand Khingan
Le Grand Khingan, c’est une immense cordillère forestière à cheval sur le Heilongjiang et la Mongolie intérieure, un tapis quasi ininterrompu de pins, de bouleaux et de mélèzes qui monte jusqu’à la frontière russe. L’une des forêts les plus inflammables de Chine, et l’une des plus difficiles d’accès. C’est là que le Kunlong a été déployé début juin, sur la base aérienne forestière de Jiagedaqi, un point d’appui créé spécifiquement pour la protection aérienne de la région.
Pendant quatre mois, l’équipage a enchaîné les patrouilles au-dessus des massifs, repéré des départs de feu, largué de l’eau sur des couronnes d’arbres en flammes, coordonné son action avec les équipes au sol.
Les chiffres officiels tiennent sur une ligne : 35 vols de patrouille, 100 heures en l’air, 390 tonnes d’eau déversées. Rien de pharaonique en volume (un gros Canadair en fait autant en quelques jours de pointe) mais l’intérêt était ailleurs : l’avion n’a pas fait ses gammes, il a travaillé.
La bête : 12 tonnes d’eau scoopées en 20 secondes
Pour saisir ce qu’est le Kunlong, il faut imaginer un Boeing 737 posé sur une coque de bateau, propulsé par quatre turbopropulseurs à six pales et capable de se poser aussi bien sur une piste que sur une mer formée. L’avion mesure près de 37 mètres de long pour 38,8 mètres d’envergure, pèse 53,5 tonnes au décollage sur piste, et peut remonter 12 tonnes d’eau en skimmant la surface d’un lac pendant à peine 20 secondes.
Ces 12 tonnes, le pilote peut les relâcher d’un coup sur un front de flammes, puis repartir chercher la suite sans avoir à rentrer à la base.
L’AG600 est l’un des trois grands programmes aéronautiques civils validés en haut lieu par Pékin au tournant des années 2010, aux côtés de l’avion de ligne C919 et du cargo militaire Y-20. Dix-sept ans de bureau d’études, un premier vol en 2017, un premier amerrissage en 2018, puis une longue campagne d’essais ponctuée de tests par vent de travers, en haute mer, et de largages successifs. Le certificat de type de l’autorité civile chinoise est tombé le 20 avril 2025, et les premières livraisons ont suivi dans la foulée.
Deux fois plus d’eau que les Canadairs
Le pompier des airs qui défend les massifs méditerranéens depuis trente ans, c’est le Canadair CL-415, amphibie bimoteur canadien, environ 6 tonnes d’eau par largage. Son successeur annoncé, le DHC-515 Firefighter de De Havilland, est en cours d’assemblage à Calgary mais ses premières livraisons ne sont pas attendues avant 2028, avec un emport équivalent. Face à ces deux-là, le Kunlong affiche le double : 12 tonnes contre 6, et une autonomie de 4 500 kilomètres contre un peu plus de 2 000.
Il reste à comparer ce qui est comparable. Le CL-415 est un petit avion agile, pensé pour tourner serré au-dessus d’un relief escarpé, écoper un lac de montagne et repartir. L’AG600 est un géant conçu pour couvrir d’immenses étendues, du type Sibérie ou mer de Chine du Sud. Deux philosophies différentes pour le même métier. Le seul autre engin qui joue dans la même catégorie de poids-plume géant est le Beriev Be-200 russe, dont la production reste anecdotique et les ventes à l’export entravées par les sanctions.
En France aussi, de nouveaux acteurs commencent à émerger. À Mérignac, à côté de Bordeaux, une jeune pousse baptisée Hynaero, montée par quatre anciens cadres d’Airbus et de Bombardier, travaille depuis trois ans sur un bombardier d’eau made in France : le Frégate-F100. Un hydravion à coque, deux turbopropulseurs, 10 tonnes d’eau par largage. En avril 2026, la société a bouclé une levée de 117 millions d’euros, et s’est alliée en août au français Latécoère pour industrialiser l’affaire. La Sécurité civile française et deux opérateurs privés ont signé des lettres d’intention. Hynaero vise rien de moins que la moitié d’un marché mondial estimé à 300 appareils d’ici 2050. Premier vol probable début 2031, livraisons commerciales fin 2032.

Pompier le jour, patrouilleur en mer de Chine demain ?
Officiellement, le Kunlong est un outil de secours civil, affecté à la lutte anti-incendie et au sauvetage en mer. Dans les communications d’AVIC, il porte un uniforme de pompier des airs et un gilet de sauveteur. Dans la pratique, les premières commandes incluent les garde-côtes chinois, et sa fiche technique qui comprend gros rayon d’action, capacité à se poser en mer, soute spacieuse, en fait un candidat naturel au ravitaillement des îlots artificiels des Spratleys ou à la patrouille maritime longue distance.
C’est l’un des rares points où Pékin reste discret. Les démonstrations publiques, elles, parlent toujours de forêt et de naufragés. La mission de quatre mois à Jiagedaqi en est une illustration parfaite : images de largages spectaculaires au-dessus des pins, communiqués sur la coordination air-sol et le feu de couronne, chiffres mis en avant sur l’« équipement national d’intervention d’urgence ». Rien, dans ces éléments, sur les capacités militaires potentielles de la plateforme.
Après le Grand Nord chinois, l’Océanie et l’Asie du Sud-Est
La prochaine étape se joue à l’export. AVIC n’a jamais prévu de produire le Kunlong en très grande série (les 17 commandes actuelles sont toutes chinoises) mais a identifié des marchés précis où un très gros amphibie peut faire la différence : les pays-archipels, en premier lieu, où un hydravion remplace à la fois la vedette de garde-côtes et le bombardier d’eau terrestre. La Nouvelle-Zélande et la Malaisie sont régulièrement citées parmi les cibles.
Le contexte joue pour Pékin. Les flottes de Canadair vieillissent partout dans le monde et les remplaçants n’arriveront pas, au mieux, avant 2028 pour le DHC-515 Firefighter tandis que les saisons des feux s’allongent à mesure que le climat se dérègle. Grèce, Espagne, Portugal, Chili, Australie : tous reprennent la même question en boucle, où trouver des avions pompiers quand les carnets de commandes canadiens affichent complet pour cinq ans ?
Sources principales :
- CGTN, China’s AG600 amphibious aircraft completes forest fire duty (30 septembre 2026)
https://news.cgtn.com/news/2026-10-05/China-s-AG600-amphibious-aircraft-completes-forest-fire-duty-1QZlszsycBa/p.html
Bilan officiel du déploiement de quatre mois à Jiagedaqi : 35 patrouilles, 100 heures de vol, 390 tonnes d’eau. - AeroTime, China’s huge AG600 Kunlong seaplane obtains type certificate (avril 2025)
https://www.aerotime.aero/articles/chinas-huge-avic-ag600-kunlong-seaplane-obtains-type-certificate
Spécifications techniques, rayon d’action, comparaison avec le Canadair CL-415 et le Beriev Be-200. - FlightGlobal, De Havilland now producing first DHC-515 with 2028 in-service goal (2025)
https://www.flightglobal.com/airframers/de-havilland-now-producing-first-dhc-515-with-2028-in-service-goal/160026.article
Calendrier du successeur du Canadair CL-415 et état du marché mondial des bombardiers d’eau amphibies. - CTIF (Comité technique international de prévention et d’extinction du feu), China launches mass production of the world’s largest water bomber
https://www.ctif.org/news/china-launches-mass-production-worlds-largest-water-bomber
Mise en production de série et positionnement dans le marché mondial de la lutte aérienne anti-incendie.




