Sept kilomètres creusés sous une chaîne de collines, 22 mètres de large, le passage de péniches à sec de houle : il y a un siècle, la France creusait le plus grand tunnel-canal jamais construit.
Fermé depuis plus de soixante ans, il pourrait rouvrir en 2030, non plus pour les bateaux, mais pour sauver un étang qui étouffe.
Plongée dans un chef-d’œuvre oublié du génie civil français !
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Le tunnel du Rove, le plus grand (et un peu oublié) tunnel-canal du monde prévoit sa renaissance pour 2030
Un peu d’histoire pour commencer. Au début du XXe siècle, Marseille veut raccorder son port au Rhône pour écouler ses marchandises vers l’intérieur du pays.
Le problème, c’est que les péniches de rivière, à fond plat, ne supportent pas la houle de la Méditerranée. Impossible donc de longer la côte. Entre le port et l’étang de Berre, voisin et calme, se dresse une barrière naturelle : la chaîne de l’Estaque, un massif qui culmine à près de 280 mètres.
La solution retenue est finalement de percer la montagne de part en part pour faire traverser des bateaux.
Le projet est déclaré d’utilité publique en 1903, et le chantier s’ouvre quelques années plus tard. Il faudra près de seize ans pour l’achever.
Sept kilomètres au marteau-piqueur et à la dynamite
À l’époque, pas de tunnelier géant comme ceux qui percent aujourd’hui le Yangtsé. Tout, ou presque, se fait à la force des bras. Environ trois mille ouvriers s’attaquent à la roche au marteau-piqueur et à l’explosif, creusant par les deux extrémités en espérant se rejoindre quelque part sous la colline. Les équipes se composent d’immigrés espagnols et italiens, puis, pendant la Première Guerre mondiale, de prisonniers allemands réquisitionnés. Plusieurs ouvriers y laissent la vie.
En 1916, alors que le monde est à feu et à sang en surface, les deux équipes se rencontrent sous l’Estaque. L’exploit technique est salué, mais la guerre et les difficultés financières retardent la mise en service. Le tunnel est finalement inauguré en 1927. Avec ses 7 120 mètres de longueur et ses 22 mètres de largeur, il devient le plus grand tunnel-canal au monde, un record qu’il détient toujours à ce jour.
Pendant trente-six ans, des péniches, mais aussi des bateaux de passagers, traversent la montagne sur l’eau noire d’un canal souterrain, dans un spectacle qui frôle le surnaturel.
La nuit où la voûte s’est effondrée
Malheureusement il faut croire que toutes les bonnes choses ont une fin.
Dans la nuit du 16 au 17 juin 1963, à environ cinq kilomètres de l’entrée sud, une partie de la voûte cède d’un coup. La roche marneuse, un terrain friable que les ingénieurs d’avant-guerre n’avaient pas pu sonder aussi finement qu’on le ferait aujourd’hui, lâche sur une longueur comprise entre 170 et 200 mètres selon les relevés. En surface, un gigantesque cratère s’ouvre : 45 mètres de large, 15 mètres de profondeur, comme si la terre avait été dévorée par en dessous.
Miraculeusement, aucune victime n’est à déplorer mais le tunnel, lui, est condamné. Jugé trop coûteux à réparer, surtout face à la concurrence du transport routier qui monte en puissance, il est purement et simplement abandonné à la navigation. Le canal du Rove rejoint la longue liste des ouvrages d’art que la France laisse sombrer, faute de budget ou de volonté. Depuis plus de soixante ans, il dort sous l’Estaque, visité par quelques pêcheurs qui s’aventurent dans ses premières centaines de mètres, côté étang, et par les amateurs d’aviron qui glissent sur la partie à ciel ouvert.
Un étang qui étouffe
Pourquoi donc parler d’une possible réouverture en 2030 ? Parce qu’un demi-siècle plus tard, les conséquences écologiques de la fermeture se révèlent dramatiques. L’étang de Berre, cette petite mer intérieure de 155 km², a besoin d’eau salée pour vivre. Avant 1963, le canal du Rove jouait précisément ce rôle : il laissait circuler l’eau de mer entre la Méditerranée et l’étang, maintenant un équilibre entre eau douce et eau salée indispensable à sa biodiversité.
Depuis la fermeture, l’étang n’est plus alimenté qu’à la marge, par le petit chenal de Caronte. Pire : il reçoit massivement les eaux douces et les limons détournés par les aménagements hydroélectriques de la Durance, construits à la même époque. Résultat, le milieu s’eutrophise, les fonds deviennent un « désert biologique » selon les scientifiques, et la pêche agonise.
Rouvrir le tunnel pour laisser passer un flux d’eau de mer apparaît comme la solution la plus efficace, étudiée dès 2000, puis relancée en 2008 et en 2010 par le groupement local chargé de l’étang, le GIPREB.
Un conduit à travers l’éboulement
Le projet actuellement sur la table ne vise pas à ressusciter la navigation, trop coûteuse et dépassée. Il consiste à percer une conduite au travers de l’éboulement, pour y faire circuler un flux contrôlé d’eau de mer, modulable entre 0 et 20 m³ par seconde selon les besoins écologiques. L’idée est de redonner à l’étang un équilibre hydrique proche de celui qu’il connaissait avant 1963.
Vingt-cinq millions d’euros ont déjà été dépensés depuis l’effondrement en études et travaux préparatoires, et le ministère de la Transition écologique s’est penché à plusieurs reprises sur le dossier.
La gouvernance a longtemps été un casse-tête, chaque acteur se renvoyant la balle entre collectivités, État et grand port maritime. Un ancien député du territoire a récemment été missionné par la Région pour fédérer tout ce monde et donner un horizon crédible : 2030.
Si le calendrier tient, le plus grand tunnel-canal du monde cessera d’être un vestige endormi pour redevenir utile, mais sous une forme inattendue. Ni péniches ni passagers, mais de l’eau salée circulant à travers un ouvrage centenaire pour faire respirer un étang asphyxié. Un paradoxe un peu triste, aussi : il aura fallu que la nature appelle au secours pour qu’on se souvienne, enfin, de ce chef-d’œuvre caché sous les collines de Marseille.
Sources principales :
- Made in Marseille, L’immense tunnel maritime du Rove doit rouvrir vers 2030 pour revitaliser l’étang de Berre (8 juin 2026)
L’immense tunnel maritime du Rove doit rouvrir vers 2030 pour revitaliser l’étang de Berre
Calendrier de réouverture 2030, mission confiée à l’ancien député et objectif écologique. - GIPREB, Le tunnel du Rove, oublié de l’histoire
http://etangdeberre.org/decouvrir/petites-histoires/le-tunnel-du-rove-oublie-de-lhistoire/
Date exacte de l’effondrement (nuit du 16 au 17 juin 1963), état écologique de l’étang de Berre. - INA / Sudorama, Effondrement du tunnel du Rove (reportage du 17 juin 1963)
https://fresques.ina.fr/sudorama/fiche-media/00000000170/effondrement-du-tunnel-du-rove.html
Contexte historique de la construction (1911-1927) et débats sur la non-réouverture. - Ministère de la Transition écologique (CGEDD), Expertise sur le projet de réouverture du tunnel du Rove à la circulation d’eau de mer
https://portail.documentation.developpement-durable.gouv.fr/pub/CGEOUV00243480-expertise-sur-projet-reouverture-tunnel-rove-circu.html
Débit cible de 0 à 20 m³/s, 25 millions d’euros dépensés depuis 1963 et montage institutionnel du projet.
Entrée nord du tunnel du Rove à Marignane — Photo : Fr.Latreille, prise en mars 2010. Source : Wikimedia Commons. Licence Creative Commons Attribution – Partage dans les mêmes conditions 3.0 (CC BY-SA 3.0). Voir l’image originale sur Wikimedia Commons — Licence CC BY-SA 3.0.




