Les Etats-Unis veulent utiliser une turbine d’avion supersonique pour produire l’électricité nécessaire à l’utilisation de leurs centres de données

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Le même cœur de turbine, deux marchés, un pari spectaculaire sur une technologie qui n’a encore prouvé ni l’un ni l’autre.

Le 22 octobre 2026, la société américaine Boom Supersonic a fait rouler son premier noyau de turbine à gaz hors de ses ateliers de recherche de Centennial, dans la banlieue de Denver, pour l’acheminer vers un banc d’essai dédié de l’aéroport de Colorado Air and Space Port.

L’engin, baptisé Sprint Core, pèse 6,3 tonnes et doit tourner pour la première fois avant la fin novembre. Il servira de base technologique à deux produits radicalement différents : le moteur Symphony, destiné au futur avion supersonique Overture, et la turbine Superpower de 42 mégawatts, qui vise à alimenter les énormes fermes de serveurs d’intelligence artificielle qui poussent partout aux États-Unis.

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Boom Supersonic : un même moteur, deux marchés

Un cœur de turbine à gaz, c’est l’ensemble compresseur-chambre de combustion-turbine haute pression qui constitue le cœur battant de tout moteur à réaction moderne. Qu’on le monte dans un avion ou dans une centrale au sol, le principe reste le même : on comprime de l’air, on y injecte du carburant qu’on brûle, et on détend le gaz chaud dans une turbine qui entraîne soit une hélice, soit une tuyère propulsive, soit un alternateur.

Boom a décidé d’en développer un seul, qu’elle décline en deux produits aux usages radicalement différents.

D’un côté, le moteur Symphony, en cours de développement depuis 2022, est censé propulser l’Overture, le futur avion supersonique de 65 à 80 places que Boom veut mettre en service commercial à partir de 2029-2030. L’appareil doit voler à Mach 1,7 au-dessus de l’Atlantique, soit environ 2 100 km/h, avec un carburant aérien synthétique.

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De l’autre, la turbine Superpower, dévoilée en septembre 2026, est une centrale électrique au sol de 42 mégawatts fonctionnant au gaz naturel, pensée pour alimenter directement les data centers consacrés à l’intelligence artificielle.

Deux objets physiquement différents, un même noyau commun.

À l’intérieur du Sprint Core

Le Sprint Core intègre un compresseur haute pression à six étages, une chambre de combustion équipée de 24 injecteurs et une turbine haute pression à un seul étage, une architecture assez classique chez les turbinistes.

Ce qui l’est moins, c’est la manière de fabriquer les pièces.

Les aubes et les disques du compresseur sont réalisés d’une seule pièce, selon la technique dite du blisk, un mot-valise anglais pour bladed disk. L’ensemble est usiné dans un bloc d’acier inoxydable ou d’alliage de nickel, ce qui donne une pièce plus légère, plus résistante, et surtout dépourvue de joints susceptibles de céder sous les contraintes. Les aubes de la turbine haute pression, elles, sont creuses pour laisser circuler de l’air de refroidissement, et taillées dans des superalliages capables de tenir à près de 1 500 degrés Celsius.

Pour mesurer ce que fait ce premier prototype, Boom l’a bardé de près de mille capteurs (température, pression, vibration, déformation) et porté le total à deux mille en comptant les systèmes périphériques, avec des mesures prises jusqu’à plusieurs millions de fois par seconde.

Fiche technique Boom Sprint Core

Boom précise clairement que le Sprint Core est un prototype expérimental, destiné à récolter des données d’ingénierie et non à être vendu tel quel. L’idée est de valider en banc tout ce qui peut l’être avant de dupliquer la recette à grande échelle sur les deux produits dérivés.

Une usine à 150 millions dans le Colorado

Pour fabriquer en série, Boom a dévoilé en même temps son Superpower Superfactory, un ensemble industriel de 200 000 pieds carrés (environ 18 500 m²) réparti sur deux bâtiments à Centennial, dans la banlieue sud de Denver. L’investissement affiché atteint 150 millions de dollars, soit environ 127 millions d’euros, et vise à produire 85 % de la masse de chaque turbine sur place, aubes, arbres, pièces de compresseur comprises. Boom compte installer plus de 75 machines-outils et inspection, et embaucher jusqu’à 500 personnes sur le site.

Boom vise une production annuelle d’un gigawatt dès 2028, soit 25 turbines de 42 MW, puis le double en 2029 : deux gigawatts et 50 turbines par an. Les premières livraisons aux clients sont prévues pour la mi-2027. Autant dire que le constructeur mise tout sur un démarrage express, dans un marché où la demande américaine de nouvelles capacités électriques est tirée par la frénésie d’investissements dans l’intelligence artificielle. En parallèle, l’entreprise annonce aussi une fonderie entièrement numérique pour produire des aubes et distributeurs en monocristal, à partir de 2027.

L’idée serait de supprimer les outillages traditionnels et d’imprimer directement les pièces, ce qui permettrait de tester bien plus rapidement de nouveaux designs. Pour l’instant, ce n’est encore qu’un projet.

Du Concorde renaissant à la centrale IA

Fondée en 2014 et basée dans le Colorado, Boom Supersonic a passé l’essentiel de sa décennie à promettre le retour de l’aviation supersonique commerciale, trente ans après le dernier vol du Concorde. Son prototype à trois moteurs XB-1 a franchi le mur du son en janvier 2025, et le programme Overture compte à ce jour plus de 130 pré-commandes signées par United Airlines, American Airlines et Japan Airlines, pour une entrée en service visée à l’horizon 2029-2030.

Vue d'artiste de l'Overture, le futur avion de ligne supersonique développé par l'entreprise américaine Boom Supersonic, conçu pour atteindre Mach 1,7 et transporter entre 60 et 80 passagers. Crédit : Boom Supersonic.
Vue d’artiste de l’Overture, le futur avion de ligne supersonique développé par l’entreprise américaine Boom Supersonic, conçu pour atteindre Mach 1,7 et transporter entre 60 et 80 passagers. Crédit : Boom Supersonic.

Problème, le développement d’un avion de ligne supersonique coûte des milliards et prend des années. Les premiers vols commerciaux de l’Overture ne généreront pas de chiffre d’affaires significatif avant la fin de la décennie. En attendant, Boom brûle du cash. L’idée du Superpower, officiellement présentée en septembre 2026 avec 300 millions de dollars de financement supplémentaire, est de monétiser plus vite le savoir-faire déjà acquis sur le moteur Symphony en le dérivant en turbine terrestre. Les data centers d’IA, eux, ont besoin de courant tout de suite, pas en 2030. Et l’électricité des réseaux américains ne suffit déjà plus à alimenter les géants de Microsoft, Google, Meta et Amazon qui bâtissent fermes de serveurs sur fermes de serveurs. OpenAI et Oracle, à eux seuls, ont signé en 2025 des accords pour plusieurs dizaines de gigawatts à l’horizon 2030. Dans ce décor, un fournisseur capable de livrer des turbines de 42 MW en quelques mois trouve preneurs à portée de main.

L’annulation Crusoe qui change la donne

Sauf que la première grande affaire a mal commencé. En juillet 2026, Boom avait annoncé un contrat de 1,25 milliard de dollars (environ 1,06 milliard d’euros) avec Crusoe, un développeur américain de data centers dédiés à l’IA, pour 29 turbines Superpower destinées à son nouveau site d’Abilene, au Texas. L’affaire était présentée comme le premier gros carnet de commandes qui validait tout le pari énergétique de Boom. Fin septembre 2026, Crusoe a tout simplement annulé la commande, préférant se tourner vers des turbines plus matures proposées par les géants établis du secteur, Siemens Energy, GE Vernova et Mitsubishi Power. Officiellement, Crusoe explique vouloir aller vite, trop vite pour attendre qu’un acteur neuf fasse ses preuves.

Le camouflet est double pour Boom. D’un côté, il expose la fragilité du modèle économique de la jeune entreprise, qui doit prouver sa technologie avant de pouvoir compter sur des commandes fermes. De l’autre, il rappelle brutalement que la course à l’électricité pour l’IA se gagne avant tout avec du matériel éprouvé, et que l’innovation en démonstrateur ne pèse pas face aux lignes de production tournant déjà en Allemagne, aux États-Unis ou au Japon.

L’annulation d’un contrat de plus d’un milliard oblige Boom à prouver son concept avant de pouvoir refaire gonfler son carnet de commandes, et à démontrer que son moteur à double usage tiendra ses promesses sur les deux fronts à la fois, celui de l’avion supersonique et celui de la centrale IA.

Sources principales :

Boom Supersonic — Boom Supersonic to Power AI Data Centers with Superpower Natural Gas Turbines; Adds $300 Million in New Funding (septembre 2026)
https://boomsupersonic.com/press-release/boom-supersonic-to-power-ai-data-centers
Source primaire : annonce du pivot électrique, détails techniques de la turbine Superpower et du financement complémentaire.

Aerospace Global News — Boom Supersonic adapts Symphony engine to power AI data centres (septembre 2026)

Boom adapts its Symphony engine to power AI data centres moving the Overture supersonic airliner closer to reality


Analyse industrielle du passage du moteur Symphony à la turbine Superpower et contexte du marché de l’énergie pour l’IA.

TechRepublic — Crusoe Walks Away From $1.25B Boom Turbine Deal as AI Power Race Intensifies (septembre 2026)
https://www.techrepublic.com/article/news-crusoe-boom-turbine-deal/
Détail de l’annulation du contrat Crusoe et contexte concurrentiel face à Siemens Energy, GE Vernova et Mitsubishi Power.

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Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
Très curieux et tourné vers l'économie, la science et les nouvelles technologies, (particulièrement ce qui touche à l'énergie et les entreprises françaises) je vous propose de de découvrir les dernières actualités autour de cette passion

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