La Chine veut multiplier par 2 000 le prix de ces pousses de colza grâce à leur capacité à concentrer un oligo-élément essentiel : le méthylsélénium
Par Matthieu Aigron

Dans un coin du nord-ouest de la Chine où la terre a toujours regorgé de sélénium, une usine vient d’ouvrir une ligne qui va chercher cet élément là où il est le plus utile pour notre santé : à l’intérieur même d’une tige fleurie de colza !
Le 29 octobre 2026, la ville de Ziyang, dans la province du Shaanxi, a inauguré ce que les autorités chinoises présentent comme la première ligne industrielle au monde à produire du méthylsélénium d’origine végétale à haute concentration.
Une nouvelle façon de mettre à profit un sol qui regorge de sélénium mais qui n’est pas toujours simple à exploiter.
L’information est sortie dans Science and Technology Daily, le quotidien du ministère chinois des Sciences. L’usine sortirait 3 000 kilos de poudre de youcaitai (油菜薹), les jeunes tiges fleuries de colza qui se consomment comme un légume en Chine, dosée à plus de 230 milligrammes de sélénium par kilo.
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Ziyang héberge la première usine au monde à produire du méthylsélénium d’origine végétale à haute concentration
Ziyang n’a pas été choisie au hasard. Ce district perché dans les montagnes du sud du Shaanxi est surnommé depuis longtemps la « capitale mondiale du sélénium », à égalité avec l’arrondissement d’Enshi, dans le Hubei voisin.
Les schistes noirs qui affleurent sous les pieds des villageois datent du Cambrien inférieur et ont piégé, il y a près de 500 millions d’années, des quantités spectaculaires de l’élément. Les géochimistes y ont mesuré jusqu’à 25 milligrammes de sélénium par kilo de sol… la moyenne mondiale tourne autour de 0,4 milligramme !
Autrement dit, un jardinier de Ziyang marche sur un sol soixante fois plus riche que celui d’un Français lambda.
À quoi sert vraiment le sélénium dans le corps ?
Un adulte n’a besoin que de 55 à 70 microgrammes de sélénium par jour, l’équivalent d’un grain de sel, et pourtant il ne peut pas s’en passer. L’élément entre dans la composition d’une vingtaine de protéines spécialisées, les sélénoprotéines, qui bossent dans l’ombre pour tenir en respect les radicaux libres, des molécules instables produites par notre propre métabolisme et accusées d’accélérer le vieillissement cellulaire. La glutathion peroxydase, la plus connue d’entre elles, fonctionne comme une balayeuse chimique qui empêche les cellules de rouiller de l’intérieur. D’autres sélénoprotéines veillent sur la thyroïde, la petite glande du cou qui règle le rythme de l’organisme, et sans un apport correct en sélénium, elle peine à produire ses hormones.
Le défaut d’apport a laissé des traces historiques. Dans les zones de Chine où le sol en manquait, les villageois ont développé la maladie de Keshan, une atteinte grave du muscle cardiaque qui a touché surtout les enfants et les femmes enceintes avant que des programmes de supplémentation ne la fassent reculer.
À l’autre bout du spectre, quand on en avale trop, on bascule dans la sélénose, comme à Naore. En Europe, la plupart des adultes couvrent leurs besoins avec les céréales complètes, les poissons, les œufs, les abats et surtout la noix du Brésil, championne toutes catégories avec jusqu’à 90 microgrammes de sélénium par noix. Les compléments alimentaires, eux, ciblent les régimes pauvres en produits animaux, les fumeurs, les sportifs intensifs et les patients qui préparent ou sortent d’une chimiothérapie. C’est ce dernier public, et plus largement la recherche en nutrition préventive, que la poudre de Ziyang vise en priorité.
Le sélénium du minéralier et celui de l’assiette, ce n’est pas la même chose
Le sélénium industriel que l’on connaît a peu à voir avec celui qui sort des champs de Ziyang. Les grands producteurs mondiaux le récupèrent dans les boues qui s’accumulent au fond des cuves de raffinage du cuivre, et le vendent sous forme minérale : du sélénite ou du séléniate de sodium, selon les besoins. Ces composés partent dans le verre, l’électronique, les pigments et les alliages. Les laboratoires pharmaceutiques en ajoutent aussi dans les compléments alimentaires.
Le hic, c’est que ces formes minérales sont mal assimilées par l’organisme, et que leur fenêtre de sécurité reste étroite.
Les formes qui intéressent la nutrition sont tout autres. Ce sont les formes organiques, celles que la plante a déjà digérées pour nous, et que notre corps reconnaît parce qu’il les retrouve dans ses propres protéines. Parmi elles, la sélénométhylsélénocystéine, ou méthylsélénium pour aller plus vite, est la vedette. Des essais cliniques l’ont étudiée pour son effet antioxydant et son potentiel dans la prévention de certains cancers, celui de la prostate en tête. Dans les laboratoires, c’est devenu une référence quand on parle de sélénium « utile ».
Le tableau ci-dessous aligne les grandes familles de sélénium que l’on croise aujourd’hui dans les rayons ou les catalogues industriels :
| Forme | Origine | Assimilation par le corps | Risque à dose élevée |
|---|---|---|---|
| Sélénite ou séléniate de sodium | Minérale, récupérée en bout de chaîne du raffinage du cuivre | Moyenne | Marge étroite, intoxication possible |
| Sélénium levure | Levures nourries avec du sélénium minéral | Bonne | Plus faible, mais composition variable d’un lot à l’autre |
| Sélénométhionine | Organique, naturellement présente dans les céréales et les levures | Très bonne | Faible, stockée dans les protéines |
| Méthylsélénium (Ziyang, 2026) | Organique, fabriquée par un colza cultivé sans ajout de sélénium minéral | Maximale | Faible, étudiée en prévention du cancer |
Un colza qui fabrique lui-même la molécule
Jusqu’ici, pour obtenir du méthylsélénium, on avait deux options : nourrir des levures avec du sélénium minéral et attendre qu’elles le transforment, ou extraire la molécule d’un extrait végétal avec de la chimie lourde.
Le pilote lancé à Wuhan en avril 2026, puis la ligne commerciale de Ziyang, ont pris une autre route. L’équipe de l’académicien Wang Hanzhong, à l’Institut des cultures oléagineuses de l’Académie chinoise des sciences agricoles, a travaillé dix ans pour créer un nouveau cultivar de colza baptisé « Zhongyou Methylselenium 1 » (中油甲基硒1号), en empilant par brassage moléculaire six gènes clés qui commandent à la fois l’absorption du sélénium et sa transformation en méthylsélénium. Cette variété pousse dans une ferme verticale éclairée aux LED violettes et roses, celles des cultures hors-sol, où température, lumière, eau et nutriments sont pilotés au plus juste. La plante fait tout le travail biochimique. Elle synthétise elle-même la molécule, sans qu’on ait besoin d’ajouter un précurseur minéral, sans extraction par solvant, sans étape de séparation. Les jeunes tiges fleuries sont récoltées, séchées, broyées, et la poudre obtenue sort prête à l’emploi.
Résultat : 3 000 kilos de poudre par an, dosés à plus de 230 milligrammes de sélénium par kilo, dont plus de 93 % sous forme organique et plus de 76 % en méthylsélénocystéine pure. Pour se repérer, un adulte a besoin de 55 à 70 microgrammes de sélénium par jour selon les autorités sanitaires françaises. Un gramme de cette poudre couvre donc trois mois de besoins quotidiens. Les premiers débouchés visés sont les compléments alimentaires, l’alimentation santé et, à terme, des ingrédients pour la pharmacie clinique. L’investissement total pour la ligne, les laboratoires, le centre de transformation et les 19 000 mètres carrés d’installations tourne autour de 120 millions de yuans, soit environ 14,4 millions d’euros.
L’art de transformer le colza en mine d’or
Le kilo de youcaitai se négocie autour de 5 à 8 yuans sur les étals de Xi’an, la capitale provinciale, à deux heures de route de Ziyang. Cela fait entre 65 centimes et 1 euro le kilo, le prix d’un légume ordinaire.
Même en tenant compte de la déshydratation, qui fait fondre quelque treize à quinze kilos de tiges fraîches en un seul kilo de poudre, la matière première agricole de départ ne coûte pas plus de 10 à 15 euros. À l’arrivée, un kilo de méthylsélémium végétal se vend à grades équivalents entre 400 et 800 euros aux fabricants de compléments alimentaires, selon la pureté et le volume. Le rapport entre la valeur du champ et celle de la poudre se compte en plusieurs dizaines à près d’une centaine de fois. Et si l’on regarde seulement le prix au kilo brut, sans tenir compte du séchage, le facteur grimpe au-delà du millier. Toute cette valeur a été ajoutée par la plante elle-même, pendant qu’elle poussait sous les LED.
Ce saut de valeur explique pourquoi Pékin pousse si fort sur ce dossier. La Chine domine déjà de la tête et des épaules le marché mondial du sélénium brut, qui pèse autour de 3 800 tonnes par an selon le Service géologique des États-Unis (USGS) :
| Pays | Production 2025 (en tonnes) | Part mondiale |
|---|---|---|
| Chine | 2 000 | 53 % |
| Japon | 640 | 17 % |
| Russie | 320 | 8 % |
| Belgique | 200 | 5 % |
| Canada | 130 | 3 % |
| Autres (Pologne, Allemagne, Finlande, etc.) | Environ 500 | 14 % |
Le pays assure déjà la moitié de la production de sélénium raffiné, celle qui part dans l’industrie.
Avec Ziyang, il veut désormais capter la partie la plus rentable du gâteau, celle des ingrédients de santé à haute valeur ajoutée.
Les questions qui restent sur la table
Le communiqué officiel parle d’une « première mondiale à l’échelle commerciale ». La formule tient debout : aucune autre ligne industrielle de méthylsélénium produite directement par la plante n’a été annoncée à ce jour. Il faudra tout de même attendre les premières publications scientifiques indépendantes pour juger de la stabilité du produit, de son profil nutritionnel exact et de sa comparaison, dans la vraie vie, avec les suppléments à base de levure sélénifère que l’on trouve en pharmacie depuis des années.
Le volume de 3 000 kilos par an paraît modeste à l’échelle de la planète, mais il colle à une stratégie de niche premium plutôt qu’à un marché de masse.
L’étape suivante dira si Ziyang devient le fournisseur mondial du sélénium santé, ou si la concurrence, américaine ou européenne, s’alignera avec son propre colza.
Sources principales :
- Science and Technology Daily (科技日报), Mise en service de la première ligne mondiale de production de méthylsélénium d’origine végétale (29 octobre 2026)
https://www.stdaily.com/web/gdxw/2026-10/29/content_604977.html
Annonce officielle du quotidien du ministère chinois des Sciences, avec capacité, teneur, composition, investissement et surface de l’installation. - China Science Daily (中国科学报), repris par le Centre national chinois pour la science et la technologie, 2 novembre 2026
https://www.ncsti.gov.cn/kjdt/kjrd/202611/t20261102_260649.html
Reprise officielle avec compte-rendu de la cérémonie de mise en service et des produits dérivés. - US Geological Survey, Mineral Commodity Summaries 2026 — Selenium
https://pubs.usgs.gov/periodicals/mcs2026/mcs2026-selenium.pdf
Référence officielle américaine sur la production mondiale de sélénium raffiné, utilisée pour le classement des pays producteurs.







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