Pendant longtemps, les moustiques ont été classés en deux grandes catégories : les amateurs d’humains et les opportunistes. Or, en compilant plus de 15 600 repas sanguins analysés par métabarcoding, cette étude internationale révèle que la réalité est bien plus nuancée.
Prenez les moustiques du genre Culex. Ils sont traditionnellement considérés comme ornithophiles. Pourtant, l’analyse des repas de Culex quinquefasciatus montre 170 espèces-hôtes identifiées, dont 33 mammifères. Culex pipiens n’est pas en reste, avec 138 hôtes documentés. À l’inverse, les espèces d’Anopheles, pourtant majeures dans la transmission du paludisme, présentent une gamme plus restreinte, avec moins de 10 espèces-hôtes détectées pour An. gambiae.
Cette disparité est en partie liée aux outils utilisés. Les auteurs se sont exclusivement appuyés sur des études utilisant des amorces “universelles” capables de détecter l’ADN de n’importe quel vertébré, contrairement aux méthodes ciblées sur l’ADN humain ou bovin. Ce choix méthodologique élargit considérablement le spectre des hôtes détectables, y compris des reptiles, poissons ou amphibiens.
L’environnement modifie le menu
Contrairement à l’idée reçue, un moustique ne choisit pas toujours son hôte favori. Des facteurs environnementaux viennent perturber, ou plutôt remodeler, ses préférences.
Quelques exemples tirés des résultats statistiques (modèle bayésien hiérarchique par régression de Dirichlet) :
- Aedes aegypti se tourne davantage vers les mammifères sauvages quand la densité de ruminants augmente (rapport de cotes entre 1,27 et 6,82).
- Culex pipiens pipiens consomme plus d’oiseaux sauvages dans les paysages riches en végétation naturelle.
- Anopheles gambiae montre un appétit croissant pour l’humain à mesure que la latitude augmente.
Il est important de noter que ces corrélations ne doivent pas être interprétées comme des causalités directes. Par exemple, une densité élevée de ruminants peut refléter un écosystème anthropisé où certaines espèces sauvages prospèrent.
Une plasticité comportementale confirmée
Les comportements alimentaires s’adaptent. Cela a été observé notamment avec l’impact de la température : dans les régions plus chaudes, Aedes aegypti se nourrit plus fréquemment de chiens ou de chats. Ce comportement pourrait être dû à une diminution de la disponibilité des hôtes sauvages ou à des pratiques de garde d’animaux plus ouvertes.
Chez Culex, une température plus élevée est associée à une augmentation des repas sur les poules (Gallus), mais à une baisse de consommation d’oiseaux du genre Turdus, ce qui pourrait refléter une dynamique migratoire ou une saisonnalité mal captée.
Les auteurs insistent : il serait réducteur d’expliquer ces variations uniquement par la disponibilité des hôtes. La densité de la végétation, la structure du paysage ou encore le stress physiologique du moustique influencent aussi ses décisions.
Comment identifie-t-on le “menu” des moustiques ?
Objectif : Identifier l’espèce hôte sur laquelle un moustique a prélevé un repas sanguin.
Méthode utilisée : Métabarcoding ADN à partir de l’abdomen des moustiques femelles engorgées.
Étapes principales
- Extraction de l’ADN du repas sanguin :
Seules les femelles piquent. Leur abdomen contient encore l’ADN de leur dernier repas, souvent dégradé mais détectable pendant 24 à 72 heures. - Amplification par PCR avec amorces “universelles” :
Ces amorces ciblent un gène mitochondrial conservé (souvent COI ou 12S) présent chez tous les vertébrés.
Elles permettent de ne pas biaiser la détection vers une espèce particulière, contrairement aux amorces spécifiques pour l’humain ou le bétail. - Séquençage haut débit :
Le mélange d’ADN amplifié est séquencé, typiquement sur Illumina MiSeq.
Chaque séquence est ensuite comparée à une base de données de référence (ex. GenBank, BOLD) pour attribuer l’espèce hôte. - Analyse des proportions :
Si un moustique a piqué plusieurs hôtes, les proportions d’ADN peuvent refléter un repas mixte.
C’est pris en compte dans les modèles statistiques, ici via une régression de Dirichlet hiérarchique.
Pourquoi ce protocole est-il si efficace ?
- Il évite les a priori sur les hôtes ciblés.
- Il détecte des hôtes inattendus : amphibiens, reptiles, voire poissons.
- Il permet d’évaluer la richesse spécifique du régime, et non seulement la fréquence relative d’une espèce cible.
Des implications épidémiologiques majeures
Plus un moustique pique d’espèces différentes, plus il peut jouer un rôle de pont épidémiologique entre hôtes réservoirs et hôtes sensibles.
Dans certains cas, cette diversité dilue la transmission. C’est le cas du virus du Nil occidental : quand Culex pique aussi des mammifères peu compétents, cela limite la propagation entre oiseaux. À l’inverse, des schémas d’alimentation centrés sur une espèce réservoir peuvent amplifier les risques de transmission intra-espèce, notamment pour les arbovirus zoonotiques.
Il devient donc impératif, pour les modèles de prévision épidémiologique, de mieux intégrer la plasticité des comportements trophiques, au lieu de supposer des préférences fixes.
Comprendre les “odds ratios” et la régression de Dirichlet
Problème : Les moustiques ne se nourrissent pas d’un seul hôte, mais répartissent leurs repas entre plusieurs groupes (humains, oiseaux, mammifères…).
On parle alors de données composées : les proportions sont liées entre elles et leur somme vaut toujours 1.
Pourquoi une régression classique est-elle inadaptée ?
Dans une régression logistique classique, on modélise une probabilité binaire.
Ici, chaque site d’échantillonnage génère une distribution entre plusieurs groupes d’hôtes, ce qui impose une modélisation spécifique aux compositions.
La solution : la régression de Dirichlet hiérarchique
- Elle modélise simultanément la part relative de chaque hôte dans le régime sanguin.
- Elle respecte les contraintes structurelles des données (somme = 1, interdépendance).
- Elle autorise l’intégration de variables explicatives continues comme la température ou l’urbanisation.
Et les “odds ratios” dans tout ça ?
Dans ce contexte :
- Un odds ratio > 1 signifie une augmentation relative de la proportion d’un hôte.
- Un odds ratio < 1 indique une diminution relative.
- Une intervalle de crédibilité (ex. 90 %) précise si l’effet est statistiquement fiable.
Exemple dans l’étude :
Pour Aedes aegypti, un odds ratio de 6,82 entre la densité de ruminants et la proportion de repas sur mammifères sauvages suggère que ces moustiques sont beaucoup plus susceptibles de piquer des mammifères sauvages dans les zones à forte densité de bétail.
Un appel à une meilleure collecte de données
L’étude souligne aussi les lacunes des données disponibles. Sur plus de 1 000 articles identifiés, seuls 88 répondaient aux critères d’inclusion : espèces ciblées, méthode “universelle”, résolution spatiale suffisante, etc.
Les zones rurales, les habitats naturels et certaines périodes de l’année sont encore sous-échantillonnés. Cela freine l’interprétation fine des mécanismes et limite les inférences générales. L’amélioration de la standardisation des données, en particulier la prise en compte de la saisonnalité et du paysage local, est une priorité.
En clair
Loin d’être de simples variations écologiques, les régimes alimentaires des moustiques révèlent une plasticité adaptative capable de modifier les dynamiques de transmission des pathogènes.
Un moustique qui passe d’un hôte animal à l’humain n’opère pas une transition anodine : il crée un pont épidémiologique.
Plus inquiétant encore, certains moustiques ne se spécialisent pas, mais exploitent plusieurs hôtes dans un même repas, augmentant ainsi la probabilité de transmission croisée entre espèces.
Cette flexibilité, couplée à des environnements changeants, rend les prédictions sanitaires plus incertaines et les plans de lutte moins efficaces s’ils ignorent la diversité réelle des contacts moustique-hôte.
Comprendre la composition fine de ces repas, et l’influence des facteurs locaux sur les préférences d’hôte, n’est donc pas un simple exercice académique : c’est une étape indispensable pour anticiper l’émergence de foyers infectieux dans des zones où humains, bétail et faune sauvage coexistent.
Source de l’étude : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/geb.70077