Nostradamus, le radar français qui voit là où les autres s’arrêtent.
Perdu au milieu des champs normands, un étrange dispositif s’étend en étoile, silencieux. On pourrait croire à une installation agricole, voire à une œuvre d’art contemporaine. En réalité, c’est l’un des systèmes de surveillance radar les plus ambitieux jamais imaginés en Europe. Son nom : Nostradamus. Son pouvoir : scruter le ciel à des milliers de kilomètres, sans jamais bouger d’un centimètre.
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Le Nostradamus français est le plus puissant radar d’Europe
Pour comprendre ce que fait Nostradamus, il faut d’abord oublier tout ce que l’on connaît des radars classiques. Ceux qu’on voit tourner sur les aéroports ou les navires, les yeux électroniques qui balaient l’espace avec des faisceaux rapides.
Nostradamus ne tourne pas. Il écoute. Et surtout, il parle une autre langue : celle de la bande HF, entre 3 et 30 MHz. Ce sont des ondes longues, capables d’un tour de magie : revenir vers la Terre après avoir rebondi sur l’ionosphère, cette couche électrisée de l’atmosphère située entre 80 et 600 kilomètres d’altitude.
Imaginez une bille qui rebondit sur la bande d’un billard, sauf qu’ici, c’est le ciel lui-même qui sert de bande. Grâce à ce principe de “propagation par onde de ciel”, NOSTRADAMUS voit au-delà de l’horizon, là où les radars normaux perdent la trace des objets. Il observe ce qui se passe à plusieurs milliers de kilomètres, tout en restant immobile.
Il ne bouge pas, il voit tout
Avec ce radar, pas besoin de faire tourner une antenne géante, ni d’envoyer des satellites coûteux en orbite. Depuis son site de Crucey, en Normandie, Nostradamus peut surveiller des millions de kilomètres carrés d’espace aérien.
Il détecte aussi bien un petit appareil volant à basse altitude qu’un missile hypersonique filant à Mach 10, à plus de 100 kilomètres au-dessus du sol. Sa plage de détection s’étend de 0 à 250 kilomètres d’altitude, couvrant tout ce que les radars au sol ou en orbite laissent passer.
C’est un peu le radar qui comble les angles morts. Et ce n’est pas une figure de style.
Deux radars en un
Pour surveiller aussi loin, Nostradamus adopte deux configurations complémentaires.
- En mode monostatique, les antennes d’émission et de réception sont regroupées au même endroit, sur le site militaire normand. Cela permet une couverture circulaire à 360°, très stable.
- En mode bistatique, les antennes sont séparées : l’émetteur se trouve à Issoudun, dans l’Indre, sous la forme d’une antenne Alliss de 80 mètres de haut. Le récepteur, lui, reste à Crucey. Cette configuration améliore la précision, la résistance aux brouillages, et augmente la portée utile.
Le plus astucieux, c’est que les deux modes peuvent fonctionner en même temps, pour un filet de surveillance plus dense, plus robuste.
Une base radar qui s’étale comme une étoile
Difficile d’imaginer les dimensions réelles de ce radar si on ne s’y promène pas. Voici à quoi ressemble l’architecture physique de Nostradamus :
- Le site occupe 12 hectares, soit l’équivalent de 17 terrains de football.
- Il est organisé en trois bras de 400 mètres, disposés en étoile.
- Chaque bras est relié à un tunnel technique enfoui de 130 mètres.
- L’ensemble aligne 288 antennes biconiques, chacune mesurant 7 mètres par 6 mètres, soit l’équivalent de la hauteur d’un pylône électrique de moyenne tension.
- On y trouve aussi 96 émetteurs HF et 192 récepteurs numériques multicanaux, tous coordonnés avec une précision de montre suisse.
Le tout est conçu pour pointer électroniquement dans n’importe quelle direction, sans la moindre pièce mobile. Autrement dit : un radar géant qui regarde dans toutes les directions sans tourner la tête.
Un outil stratégique… et politique
Nostradamus n’est pas qu’un bijou d’ingénierie. C’est un projet de souveraineté nationale, porté par l’ONERA (le centre de recherche aérospatiale français) et soutenu par la Direction générale de l’armement (DGA).
À une époque où la menace peut venir aussi bien d’un drone furtif que d’un missile balistique ou d’un avion espion, être capable de “voir venir” avant les autres, sans dépendre de satellites étrangers, devient un atout stratégique de premier plan.
Ce radar est aussi un pari sur l’avenir : les technologies HF, parfois considérées comme vieillottes face aux radars en bande X ou aux LIDAR laser, trouvent ici une seconde jeunesse. Elles permettent une détection à très longue portée, continue, quasiment indétectable par l’ennemi.
L’Europe s’en mêle : le futur s’appelle i-FURTHER
L’ONERA travaille déjà à la prochaine étape. Le programme européen i-FURTHER vise à créer un réseau de radars HF passifs, répartis sur tout le continent. Le but ? Mettre en place une veille aérospatiale paneuropéenne, capable de surveiller l’espace aérien de Lisbonne à Bucarest sans émettre le moindre signal.
Une sorte de toile d’araignée technologique, où chaque station capte les perturbations de l’ionosphère provoquées par les objets en mouvement. Discret, permanent, résilient. Et potentiellement, le futur de la surveillance à grande échelle.
Liste des radars transhorizon dans le monde
Pays | Nom du radar | Type | Portée (km) | Statut | Particularité principale |
France | NOSTRADAMUS | HF, ciel | > 2 000 | Démonstrateur | Architecture étoile, mode bistatique |
Australie | JORN | HF, ciel | ~3 000 | Opérationnel | Surveillance à 360° sans satellite |
Russie | Kontainer | HF, ciel | 2 000–3 000 | Opérationnel | Radar de veille stratégique |
États-Unis | ROTHR | HF, ciel | ~3 000 | Opérationnel | Détection aérienne mobile |
Chine | Non nommé | HF, mixte | > 2 000 | Classifié | Réseau suspecté multi-bandes |
Source : ONERA – https://www.onera.fr/sites/default/files/espace-presse/dossier-de-presse/pas25/Fiche-NOSTRADAMUS-2025-VF.pdf