Une pompe au cœur du feu et du froid.
Dans une fusée, il y a ce que l’on voit : le panache de flammes, le grondement, la colonne de feu qui s’arrache du sol… et puis il y a ce qui travaille dans l’ombre.
La turbopompe en est le parfait exemple. Une pièce compacte, bruyante, malmenée, qui doit pourtant fonctionner à la perfection si l’on veut espérer quitter la Terre.
Dans les laboratoires de Latitude, cette pièce clé est entré en décembre 2025 dans sa phase d’essais la plus exigeante : l’utilisation d’oxygène liquide, un fluide cryogénique aussi indispensable que redoutable.
Pour le programme français Zephyr Launcher, c’est un passage obligé… et un vrai cap franchi !
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Latitude s’attaque au nerf de la propulsion avec cette pièce invisible mais absolument centrale pour son projet de Zephyr Launcher
La turbopompe a un rôle invisible mais centrale pour la fusée : aspirer les ergols, les comprimer, et les injecter dans la chambre de combustion du moteur Navier avec le bon débit et la bonne pression, à chaque instant.
La moindre instabilité peut provoquer une perte de performance, voire un arrêt brutal. Autrement dit, c’est le cœur mécanique du moteur.
L’épreuve de vérité : l’oxygène liquide
Les premiers essais ont validé le comportement général de la machine mais le passage à l’oxygène liquide (LOx) marque un tout autre niveau de difficulté. On parle d’un fluide stocké à –183 °C, capable de provoquer des bulles de gaz au moindre déséquilibre thermique ou hydraulique.
Ces bulles, c’est la cavitation, l’ennemi juré des turbopompes ! Elle dégrade le rendement, génère des vibrations, et peut endommager irrémédiablement les composants internes.
Les ingénieurs surveillent donc tout :
- la stabilité des débits,
- la pression délivrée,
- la résistance mécanique au froid extrême,
- l’étanchéité parfaite entre l’oxygène liquide et les lubrifiants.
À ce stade, un choix de prudence s’impose : le kérosène RP-1 n’est pas encore introduit. Une variable de moins, pour sécuriser l’apprentissage du système.
Tester, apprendre, améliorer… en boucle
Chaque test génère une masse de données : températures, régimes transitoires, vibrations, pertes de charge. Tout est exploité par les équipes Fluid & Propulsion Systems pour affiner le design.
Résultat concret : une version flight-ready (prête à l’emploi) de la turbopompe est déjà sortie des plans. Elle est en cours d’intégration directe dans la chambre de combustion du moteur Navier, pour une nouvelle série d’essais sur un banc dédié.
On est ici dans une logique très pragmatique et itérative : tester vite, corriger vite, tester encore.
C’est quoi le programme Zephyr Launcher ?
Derrière ces essais très pointus se cache un projet bien plus large : Zephyr
Launcher, un lanceur léger français développé par Latitude.
Zephyr Launcher sera une fusée bi-étage, haute de 20 mètres, propulsée au
kérosène et à l’oxygène liquide, capable d’emporter jusqu’à 200 kg en orbite basse
ou 80 kg en orbite héliosynchrone. Son premier étage est animé par sept moteurs
Navier (tous imprimés en 3D) et le second par une version optimisée pour le vide.
L’objectif est clair : simplifier au maximum l’accès à l’orbite pour les CubeSats et
petits satellites, en réduisant la complexité opérationnelle et les coûts. Un
positionnement assumé face à la montée en puissance des micro-lanceurs
européens et internationaux.
Le premier vol est prévu en 2027, depuis le Centre spatial guyanais ou le pas de tir
de SaxaVord, en Écosse.
Le développement de Zephyr s’inscrit dans un écosystème bien plus large. Latitude
bénéficie du soutien du gouvernement français via France 2030, avec des
financements dédiés, notamment pour produire en interne les turbopompes,
précisément celles testées aujourd’hui.
L’expertise du CNES accompagne également ces phases critiques, apportant un
regard extérieur forgé par des décennies de propulsion cryogénique.

Qui est Latitude, l’artisan français du micro-lancement orbital ?
Derrière la turbopompe givrée et les essais à l’oxygène liquide, il y a Latitude, une
jeune entreprise française qui avance vite, et sérieusement. Fondée en mars 2019 et
basée à Reims par Stanislas Maximin, Kevin Monvoisin et Ilan Saidi-Bekerman,
Latitude (ex-Venture Orbital Systems) s’est donné un objectif clair : redonner à la
France une capacité souveraine de lancement léger, taillée pour les petits satellites.
En moins de six ans, la start-up est passée du statut de projet incubé à celui d’acteur
central du NewSpace français, avec près de 180 employés, environ 50 millions
d’euros levés, un centre d’essais de 8 hectares à Vatry, et en projet une grande usine
de 25 000 m² au sud de Reims, pensée pour produire jusqu’à 50 lanceurs Zephyr par
an à l’horizon 2030. Soutenue très tôt par le CNES, l’ESA puis par France 2030,
Latitude a fait un choix industriel fort : tout maîtriser en interne, des moteurs Navier
imprimés en 3D jusqu’aux turbopompes cryogéniques.
Le NewSpace français, un écosystème qui a quitté l’orbite des grands groupes
Pendant longtemps, le spatial français se résumait à quelques noms bien installés, des cycles de développement longs et des budgets étatiques lourds. Ce paysage a changé. En profondeur.
Aujourd’hui, le NewSpace français, ce sont près de 150 entreprises privées actives, recensées en 2023, représentant plus de 2 000 emplois. Et parmi elles, plus de 300 salariés travaillent directement sur des projets de micro-lanceurs, un chiffre qui aurait semblé irréaliste il y a encore dix ans.
Ce tissu de start-up, de PME et de jeunes industriels ne vit pas en vase clos. Il s’appuie sur un soutien assumé de l’État et des acteurs institutionnels, non pas pour « piloter » les projets, mais pour amorcer, accélérer et sécuriser. Le CNES joue ici un rôle pivot, en finançant certains développements, en achetant des services, mais aussi en ouvrant ses briques technologiques.
Avec des dispositifs comme Connect by CNES, l’agence met à disposition près de 400 brevets et logiciels liés au spatial, permettant à des entreprises de bâtir rapidement de nouveaux services, sans repartir de zéro.
Cette dynamique dépasse même l’orbite terrestre. C’est dans ce contexte qu’est né TechTheMoon, un incubateur dédié aux activités lunaires : véhicules spatiaux, production de ressources, agriculture en microgravité, formation. L’espace n’est plus seulement un domaine réservé aux États : il devient un terrain d’innovation économique, structuré, outillé, et de plus en plus compétitif.
Latitude, avec Zephyr Launcher, s’inscrit pleinement dans cette vague. Pas comme un électron libre, mais comme l’un des maillons industriels d’un écosystème français qui cherche à reprendre pied sur toute la chaîne de valeur spatiale… du brevet au décollage !
Principaux acteurs du Newspace français (2026)
| Acteur | Segment principal | Rôle / activité clé |
| ArianeGroup / MaiaSpace | Mini‑/micro‑lanceurs réutilisables | Développement du lanceur réutilisable Maia, positionné comme complément d’Ariane 6. |
| Latitude | Micro‑lanceurs | Lanceur Zéphyr Launcher dédié aux petits satellites, ciblant le marché des constellations. |
| HyPrSpace | Lanceurs hybrides | Développement de la fusée Baguette One à propulsion hybride pour petits satellites. |
| Exotrail | Propulsion électrique & services orbitaux | Systèmes de propulsion pour satellites et services de manoeuvre en orbite. |
| ThrustMe | Propulsion pour nanosatellites | Propulseurs électriques compacts, forte présence sur le marché nord‑américain. |
| Loft Orbital | Services “satellite as a service” | Exploitation de plateformes partagées pour embarquer plusieurs charges utiles. |
| Kinéis | Constellation IoT | Constellation de nanosatellites pour connectivité et données IoT mondiales. |
| Prométhée Earth Intelligence | Observation de la Terre Newspace | Constellation de nanosatellites d’observation à bas coût et à haute réactivité. |
| The Exploration Company | Transport spatial & capsules | Capsule réutilisable pour desserte orbitale, symbole des ambitions européennes. |
| Unseenlabs | Surveillance radiofréquence en mer | Constellation pour détection de navires via leurs émissions radio (maritime ISR). |
| Anywaves | Antennes spatiales | Antennes miniaturisées pour satellites Newspace (télécom, observation, IoT). |
| Hemeria | Plateformes & nanosatellites | Bus de nanosatellites et équipements pour constellations Newspace. |
| Aldoria (ex‑Share My Space) | Surveillance de l’espace (SSA) | Suivi des objets en orbite et gestion du trafic spatial. |
| Spartan Space | Infrastructures lunaires | Concepts d’habitats lunaires et équipements pour missions surface Lune. |
Sources :
Latitude, Zéphyr, https://www.latitude.eu/zephyr-launcher
Info.gouv.fr, France 2030, https://www.info.gouv.fr/grand-dossier/france-2030
CNES, Newspace : les nouveaux acteurs du spatial, https://cnes.fr/dossiers/newspace-nouveaux-acteurs-spatial




