Quand les glaciers déclenchent des tsunamis invisibles sous l’Antarctique.
Quand un iceberg se détache d’un glacier, le spectacle est impressionnant. Des blocs de glace s’effondrent, l’eau jaillit, puis tout semble se calmer. En surface, l’événement paraît bref, presque anecdotique à l’échelle du continent. Sous l’eau, c’est une autre histoire. Des scientifiques britanniques ont découvert que ces chutes de glace pouvaient générer de véritables tsunamis sous-marins, capables de bouleverser l’océan austral sur plusieurs kilomètres.
Ces vagues invisibles, hautes de plusieurs mètres, ne déferlent pas sur les côtes. Elles se propagent dans la colonne d’eau et brassent violemment les différentes couches de l’océan, mélangeant chaleur, oxygène et nutriments.
Un mécanisme invisible à nos yeux, longtemps ignoré, mais qui pourrait jouer un rôle majeur dans le climat mondial.
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Le RRS James Clark Ross découvre l’existence de tsunamis sous-marins en Antarctique
Une découverte née d’un heureux hasard
Le phénomène n’a pas été identifié dans un laboratoire ou par satellite, mais presque par hasard lors d’une mission scientifique. Des chercheurs à bord du navire britannique RRS James Clark Ross ont alors enregistré des données océaniques juste avant, pendant et après un événement de vêlage glaciaire (désagrégation en icebergs). Les capteurs ont montré des variations brutales, impossibles à expliquer uniquement par le vent, les marées ou les échanges thermiques de surface.

En 2021, il a été vendu au Centre scientifique national de l’Antarctique d’Ukraine et rebaptisé Noosfera.
Ces signaux pointaient vers autre chose. Des ondes générées par l’impact de la glace dans l’océan, se propageant en profondeur et déclenchant un mélange intense.
Un moteur de mélange aussi puissant que le vent
Jusqu’ici, les modèles océaniques considéraient que le brassage en Antarctique était surtout piloté par trois facteurs : le vent, les marées et la perte de chaleur à la surface. Les premières estimations montrent que les tsunamis sous-marins liés au vêlage pourraient rivaliser avec le vent, et même dépasser l’effet des marées dans certaines régions.
Malheureusement, de cette manière ils redistribuent la chaleur stockée en profondeur, font remonter de l’eau plus chaude vers la base des glaciers, et peuvent accélérer la fonte de la calotte antarctique. Un cercle potentiellement dangereux, où la chute de glace favorise des conditions qui encouragent… de nouvelles chutes de glace.
Rothera, base avancée pour traquer les vagues invisibles
Pour comprendre ce mécanisme, les chercheurs se sont installés à Rothera Research Station, sur la péninsule Antarctique, et à bord du tout nouveau navire polaire britannique RRS Sir David Attenborough. Leur terrain d’étude : les fronts glaciaires actifs, là où la glace se fracture et plonge dans l’océan.
L’objectif est d’identifier ce qui déclenche ces tsunamis, comprendre comment ils se propagent, et mesurer leur impact exact sur l’océan et les écosystèmes. Chaque vêlage devient une expérience naturelle, impossible à reproduire ailleurs sur Terre.
Des outils de haute technologie pour un phénomène furtif
Observer un tsunami sous-marin n’a rien d’évident. Les chercheurs ont donc opter pour la combinaison de plusieurs technologies :
- des satellites et des caméras à distance surveillent les glaciers en temps réel,
- des drones survolent les fronts de glace,
- sous la surface, des robots autonomes plongent là où aucun humain ne peut aller.
- des instruments ancrés au fond mesurent le passage des vagues,
- des algorithmes d’apprentissage automatique analysent les images satellites pour détecter les événements de vêlage
- enfin des simulations numériques tentent de reproduire la génération et la propagation de ces ondes.
Comme l’explique le professeur Michael Meredith, océanographe au British Antarctic Survey, il ne s’agit pas seulement de décrire le phénomène, mais de le faire entrer dans les modèles climatiques, afin d’en mesurer les conséquences à long terme.

Le glacier Sheldon, un laboratoire naturel
L’un des sites clés de l’étude est le glacier Sheldon observé de près grâce à des véhicules sous-marins autonomes. Ces robots documentent, mètre par mètre, ce qui se passe lorsque la glace tombe dans l’eau.
Ils mesurent les variations de température, de salinité et de nutriments. Ils observent aussi les effets biologiques car ce brassage soudain peut redistribuer la nourriture du plancton, véritable « gazon des océans » qui nourrit toute la chaîne alimentaire marine.
Un projet international pour un enjeu planétaire
Cette recherche s’inscrit dans le cadre du projet POLOMINTS, piloté par le British Antarctic Survey. Il réunit des équipes du Royaume-Uni, des États-Unis et de Pologne, avec des partenaires comme le Scripps Institution of Oceanography ou l’Université de Southampton.
Le projet est financé par le Natural Environment Research Council, preuve que la question dépasse largement la curiosité scientifique. Il s’agit de mieux prévoir l’évolution du climat, à partir de mécanismes qui étaient jusqu’ici invisibles.
L’Antarctique, toujours plus surprenant
Cette histoire rappelle une chose essentielle : l’Antarctique reste un territoire largement méconnu. Même dans un environnement étudié depuis des décennies, des processus fondamentaux peuvent encore nous échapper. Des vagues géantes, silencieuses, brassant l’océan à chaque chute de glace.
Comprendre ces tsunamis sous-marins, c’est ajouter une pièce manquante au puzzle climatique. Une pièce qui relie la glace, l’océan et l’atmosphère et qui rappelle que, même à l’autre bout du monde, ce qui se passe sous la surface finit toujours par nous concerner.
Source : British Antarctic Survey
Image : Crique de Sheldon. Crédit : Mike Meredith




