La Pologne bascule dans le nucléaire, Belfort revient au centre du jeu.
Pendant des décennies, la Pologne a brûlé majoritairement du charbon pour faire son électricité (70,7% en 2022). Abondant sur son sol mais de plus en plus coûteux politiquement, climatiquement et économiquement, le pays a commencé une mue il y a quelques années jusqu’à tomber sous 50% au deuxième trimestre 2025 (45,2%).
Début janvier 2026, Varsovie a officialisé un choix qui devrait encore aider à s’affranchir de la polluante linite : la construction de sa première centrale nucléaire à Lubiatowo, sur la côte nord de la Baltique.
Dans cette décision très attendue, un détail compte énormément pour l’industrie européenne. Le réacteur sera américain, un AP1000, mais le cœur mécanique de la production électrique sera français.
La Pologne a choisi Arabelle Solutions, installée à Belfort, pour fournir les turbines à vapeur de ses futurs réacteurs. Un contrat structurant, à la fois industriel, énergétique et politique.
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Trois turbines de 1 200 MW, fabriquées à Belfort pour les futurs réacteurs de Lubiatowo
Le contrat porte sur trois turbines Arabelle, chacune capable de délivrer 1 200 mégawatts électriques. À elles seules, ces machines représentent l’équivalent de la consommation de plusieurs millions de foyers. Elles équiperont les trois réacteurs AP1000 prévus sur le site de Lubiatowo, avec une mise en service progressive à partir de 2033.
Ces turbines seront conçues, usinées et assemblées à Belfort, dans des ateliers qui concentrent l’un des plus hauts niveaux de compétence au monde en matière de turbines nucléaires de grande puissance. La technologie Arabelle est déjà bien connue. Elle équipe notamment des EPR et des centrales de forte puissance sur plusieurs continents, avec un objectif constant : extraire le maximum d’énergie de la vapeur, tout en tenant des décennies en fonctionnement continu.
Derrière la turbine, c’est tout le Steam Turbine Island qui est concerné. Condenseur, générateurs, systèmes auxiliaires, interfaces mécaniques, l’ensemble sera pensé et intégré en France, en coordination étroite avec Westinghouse, concepteur de l’AP1000.
L’histoire tumultueuse d’un fleuron français du nucléaire perdu puis regagné
L’histoire d’Arabelle Solutions est indissociable des grandes oscillations de la politique industrielle française. Née bien avant le nucléaire moderne, dans le sillage de la Société Rateau fondée en 1903, elle devient au fil du XXᵉ siècle l’un des piliers techniques du parc électronucléaire français, ses turbines équipant l’ensemble des réacteurs construits entre les années 1970 et 1990. Le nom Arabelle, forgé à Belfort, devient alors synonyme de puissance et de longévité.
Cette trajectoire bascule en 2014, lorsque les activités énergie d’Alstom sont cédées à General Electric, une opération validée par l’État français mais vécue comme une perte de souveraineté industrielle, tant la turbine Arabelle touche au cœur du système électrique national. Malgré des garde-fous juridiques et une golden share (ou en français « action spécifique » qui permet à celui qui la détient de conserver un droit de veto), la maîtrise de cette technologie stratégique passe alors sous contrôle américain. Dix ans plus tard, le retour dans le giron public marque une rupture nette.
En mai 2024, EDF rachète en effet l’activité pour environ 175 millions d’euros, redonnant à la France le contrôle total d’un savoir-faire clé. Rebaptisée Arabelle Solutions, l’entreprise emploie aujourd’hui environ 3 300 personnes, opère dans près de 16 pays et fabrique à Belfort la turbine Arabelle-1700, la plus puissante au monde. Le contrat polonais intervient dans ce contexte précis : celui d’un outil industriel longtemps cédé, désormais réintégré, et redevenu central dans les équilibres énergétiques européens.

Belfort, un contrat qui pèse lourd en emplois et en savoir-faire
À Belfort, ce contrat devrait représenter près de 1 000 emplois directs et indirects, mobilisés sur plusieurs années. Ingénieurs, chaudronniers, usineurs, automaticiens, logisticiens, toute une chaîne industrielle va travailler autour du projet polonais.
Pour un site longtemps fragilisé par les à-coups du secteur énergétique, l’effet est immédiat. Les ateliers tournent, les compétences se projettent dans le temps long, et les sous-traitants régionaux retrouvent de la visibilité. En Bourgogne-Franche-Comté, ce type de contrat agit comme un ancrage industriel, difficile à délocaliser et impossible à improviser.
Arabelle Solutions est l’héritière directe d’un savoir-faire développé depuis l’époque d’Alstom, maintenu malgré les restructurations, et relancé avec une ambition claire : replacer la France parmi les leaders mondiaux de la turbine nucléaire.
Montant estimé du contrat pour les 3 turbines de la centrale nucléaire de Lubiatowo
En l’absence de montant officiel, le contrat polonais confié à Arabelle Solutions peut être raisonnablement estimé entre 1 et 2 milliards d’euros.
Cette estimation repose sur le prix de la turbine de l’EPR de Flamanville 3, facturé environ 350 millions d’euros en 2006. En tenant compte de l’inflation industrielle, du durcissement des exigences de sûreté, des coûts d’ingénierie et de qualification, ainsi que du caractère de premier programme nucléaire polonais, le coût unitaire actuel d’un îlot turbine de grande puissance se situerait aujourd’hui plus probablement entre 400 et 600 millions d’euros par réacteur. Multiplée par trois unités, cette fourchette conduit logiquement à un contrat dépassant le milliard d’euros, et plus probablement aux alentours d’1,5 milliard.
Un signal clair pour l’Europe de l’énergie
Ce contrat dépasse largement le cadre franco-polonais. Il envoie un message très lisible au reste de l’Europe. L’industrie nucléaire européenne est encore capable de gagner des appels d’offres stratégiques, face à la Corée du Sud ou à la Chine, à condition de s’appuyer sur ses forces industrielles réelles.
Pour la France, le symbole est fort. Sans exporter de réacteur, elle exporte la machine qui transforme la chaleur nucléaire en électricité, le point où tout se joue en termes de rendement, de fiabilité et de longévité.
Dans un continent qui redécouvre la valeur du temps long énergétique, Belfort redevient un point fixe sur la carte.
Principaux contrats et projets récents d’Arabelle Solutions
| Pays / zone | Projet | Type de contrat | Équipements concernés | Période | Enjeux industriels |
| Pologne | Centrale nucléaire de Lubiatowo (AP1000 – Westinghouse) | Nouveau contrat | 3 turbines à vapeur Arabelle 1 200 MW | 2026–2035 | Première centrale polonaise, vitrine commerciale post-retour chez EDF |
| France | Parc nucléaire existant (56 réacteurs) | Maintenance lourde & modernisation | Turbo-alternateurs, remplacements majeurs | 2024–2040 | Sécurisation du parc, charge industrielle continue pour Belfort |
| Royaume-Uni | Hinkley Point C (EPR) | Ingénierie, suivi industriel, mise en service | Turbines Arabelle EPR | 2024–2030 | Standard EPR confirmé hors France |
| Finlande | Olkiluoto 3 (EPR) | Support technique & maintenance | Îlot conventionnel | En cours | Fiabilité long terme post-mise en service |
| Hongrie | Paks II (VVER – contrats hérités) | Suivi industriel sous contraintes | Turbines Arabelle | En cours | Gestion géopolitique sensible |
| Turquie | Akkuyu (VVER) | Support et continuité contractuelle | Turbines Arabelle | En cours | Maintien de la présence industrielle européenne |
| Chine | Taishan 1 & 2 (EPR) | Maintenance et expertise technique | Turbines Arabelle | Long terme | Retour d’expérience sur EPR en exploitation |
Sources :
- Arabelle Solutions – Arabelle Solutions to supply steam turbine island equipment for Poland’s first AP1000 nuclear power plant – Communiqué de presse – janvier 2026
- France Bleu Belfort-Montbéliard – À Belfort, Arabelle Solutions fournira les turbines de la première centrale nucléaire polonaise – rédaction France Bleu – janvier 2026
- Enerzine – Nucléaire : Arabelle Solutions équipera la première centrale de Pologne, un tournant stratégique pour Varsovie – rédaction Enerzine – janvier 2026
- Cour des comptes – Projet Flamanville 3 – Coûts et délais – rapport public thématique – 2020 (montant de référence de l’îlot turbine Arabelle, environ 350 millions d’euros aux conditions économiques initiales)




