Le 12 février 2026, un vol d’Ariane 6 pour l’Histoire.
Le vol VA267 ne ressemblera à aucun autre pour Ariane 6 qui va « enfin » montrer au monde entier de quoi elle est capable !
Ce vol doit placer en orbite basse trente-deux satellites destinés à la constellation d’Amazon Leo.
Ce tir sera particulièrement suivi puisqu’il s’agira de prouver la fiabilité de la nouvelle version Ariane 64, qui pourrait relancer le constructeur européen dans la course à l’espace.
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Ariane 64 entre en scène pour la première fois avec ses quatre boosters
Le vol VA267 signe le baptême du feu d’Ariane 64, la version à quatre boosters, utilisée ici pour la toute première fois. Cette configuration transforme littéralement la silhouette et le comportement du lanceur au décollage. Avec environ 20 tonnes à placer en orbite, Ariane 6 double la capacité d’emport de la version Ariane 62 à deux boosters, qui plafonnait autour de 10 tonnes.
Dans le courant de l’année 2026, cette capacité progressera encore avec l’arrivée des moteurs P160C, une évolution directe des propulseurs actuels, pensée pour fournir davantage de poussée et améliorer la performance globale du système sans bouleverser l’architecture existante.
Un adaptateur de charge utile renforcé pour porter l’inédit
Pour encaisser une telle masse, l’adaptateur de charge utile, abrégé ACU, a dû changer de catégorie. Placé tout en haut du composite supérieur, à l’intérieur de la coiffe, cet élément joue un rôle souvent invisible, alors qu’il supporte l’intégralité de la charge utile pendant les phases les plus violentes du vol.
Dans sa version dite « lourde », l’ACU a été renforcé précisément là où les contraintes mécaniques s’exercent le plus. Des couches supplémentaires de matériaux composites viennent épaissir la structure, un peu comme on renforcerait une poutre porteuse dans un immeuble appelé à supporter plusieurs étages supplémentaires. Rien de spectaculaire à l’œil nu, tout devient déterminant dès que les accélérations s’additionnent.
Ce renforcement conditionne ainsi la sécurité de l’ensemble de la mission, car la moindre déformation excessive pourrait perturber la séparation des satellites ou transmettre des efforts indésirables au reste du lanceur.

La coiffe longue de 20 mètres fait son premier vol
Autre première visible dès l’assemblage final, Ariane 6 volera pour la première fois avec la coiffe longue de 20 mètres (en français « carénage de protection aérodynamique »). Cette enveloppe protège le dispenseur et la trentaine de satellites durant les phases les plus agressives du décollage et de l’ascension, lorsque les frottements atmosphériques et les contraintes acoustiques atteignent leur maximum.
Avec cette coiffe, le lanceur Ariane 64 du vol VA267 atteint 62 mètres de hauteur, contre 56 mètres pour les missions précédentes d’Ariane 62 équipées d’une coiffe de 14 mètres. Cette différence de six mètres modifie la répartition des masses, la stabilité aérodynamique et les lois de pilotage durant les premières minutes de vol.
La coiffe n’est larguée qu’une fois l’atmosphère suffisamment ténue, libérant alors le dispenseur et les satellites, désormais exposés au vide spatial, dans un ballet parfaitement chorégraphié.
Trente-deux satellites à libérer sans collision en orbite basse
Déployer 32 satellites, l’un après l’autre, impose de gérer en permanence l’évolution du centre de gravité et de la masse totale de l’étage supérieur.
À chaque séparation, le lanceur devient plus léger, modifiant sa dynamique. Aux Mureaux, les équipes ont dû intégrer ces variations dans les lois de guidage pour anticiper les incidences et impulsions induites lors du largage depuis le mât du dispenseur.
Dans cette phase, le rôle de l’APU devient central. Il fournit une faible poussée continue, presque imperceptible, destinée à maintenir l’attitude et la trajectoire de l’étage supérieur, afin que les satellites ne se croisent pas dangereusement juste après leur séparation.
Le moteur Vinci, véritable cœur de l’étage supérieur, s’allumera après la séparation initiale pour atteindre l’orbite cible. Il sera rallumé en fin de mission pour la désorbitation contrôlée, une étape devenue incontournable dans un contexte de gestion responsable de l’environnement orbital.

Un retard du à plusieurs facteurs
Ariane 6, c’est l’histoire d’un programme long, fragmenté, balloté par des choix politiques, des arbitrages techniques successifs et un choc externe majeur qui ont mené à d&caler plusieurs fois le début de sa commercialisation.
Initialement, le premier vol était visé autour de 2020 mais la phase de développement s’est finalement étirée entre 2015 et 2024, avec une montée en complexité progressive du système, la construction du nouvel ensemble de lancement ELA-4 à Kourou, puis un enchaînement de reports.
La pandémie de Covid-19 a frappé au moment le plus délicat, ralentissant les chaînes industrielles, les essais au sol et la qualification des sous-systèmes. À cela se sont ajoutés des ajustements techniques, notamment sur l’étage supérieur et son moteur Vinci, dont la capacité de rallumage représentait une première européenne à cette échelle. Résultat, le vol inaugural n’a lieu que le 9 juillet 2024, soit près de quatre ans de décalage par rapport au calendrier initial. Ce glissement a créé un trou capacitaire pour l’Europe après l’arrêt d’ariane 5, accentué la dépendance temporaire à des lanceurs non européens, et laissé le champ libre à des concurrents qui, pendant ce temps, accumulaient vols, données et économies d’échelle.
Le paradoxe est là : lorsque ariane 6 arrive enfin en exploitation, elle est techniquement maîtrisée, industriellement structurée, mais elle entre dans un marché qui a changé de rythme et de références.
Un marché des lanceurs qui devrait dépasser les 56 milliards d’euros annuels en 2035
En 2025, la valeur du marché des lancements orbitaux était estimée à environ 15 milliards d’euros et sa croissance est telle qu’elle pourrait dépasser les 56 milliards d’euros d’ici 2035.
Cette progression sera tirée par la multiplication des constellations de satellites, l’essor des usages commerciaux de l’espace, et l’industrialisation des technologies de lancement, en particulier la réutilisation. Des acteurs privés comme SpaceX et Blue Origin structurent désormais une grande partie de l’offre mondiale, en proposant des lancements fréquents et financièrement optimisés, tandis que des industriels historiques et de nouvelles startups viennent densifier le paysage concurrentiel.
L’Europe investit de plus en plus dans des capacités de lancement autonomes pour limiter sa dépendance stratégique (avec de nombreux acteurs du New Space, notamment français, comme Latitude dont nous vous avons récemment parlé), pendant que l’Asie et l’Amérique du Nord accélèrent sur leurs propres filières. Le marché n’évolue donc pas uniquement par la technologie, il se transforme aussi sous l’effet d’un rééquilibrage des puissances spatiales, d’investissements lourds dans les infrastructures orbitales, et d’une ouverture croissante de l’espace à des usages non institutionnels, ce qui explique une trajectoire de croissance durable plutôt qu’un simple pic conjoncturel.
Principaux concurrents du marché des lanceurs orbitaux en 2025 :
| Acteur / Pays | Lanceur principal | Nombre de lancements orbitaux en 2025 | Taux de réussite | Position sur le marché |
| SpaceX (États-Unis) | Falcon 9 | 165 | 100 % | Ultra-dominant, cœur du marché commercial mondial |
| Chine | Longue Marche (famille) | 92 | Majoritairement réussis | Deuxième puissance mondiale, forte montée en cadence |
| Russie | Soyouz | 17 | Élevé | Acteur institutionnel stabilisé, volume contenu |
| Europe | Ariane 6, Vega | 8 (4 Ariane 6, 3 Vega, 1 échec Spectrum) | Majoritairement réussis | Retour progressif, priorité souveraine |
| Inde | PSLV, LVM3 | 5 | 1 échec | Acteur régional compétitif sur satellites institutionnels |
| Japon | H-IIA, H3 | 4 | 1 échec | Difficultés de transition industrielle |
| Corée du Sud | Nuri | 2 | 1 échec | Programme en montée de maturité |
| États-Unis (autres) | Electron (Rocket Lab) | Inclus dans total US | Élevé | Segment petits satellites |
| Iran | Safir, Simorgh | 1 | Échec | Capacité orbitale non maîtrisée |
| Israël | Shavit | 1 | Échec | Activité marginale |
| Australie | Eris | 1 | Échec | Phase expérimentale |
Sources :
- Communiqué de presse d’Ariane Group du 23 janvier 2026
- Techniques de l’Ingénieur, Ariane 6 : l’espoir Européen dans un ciel de plus en plus compétitif, 28 août 2025
- Cité de l’espace, Bilan 2025 des lancements
- Global Market Statistic, Taille, part, croissance et analyse de l’industrie du marché des lancements spatiaux, par type (lancement de satellite, lancement d’autres engins spatiaux), par application (communication, télédétection) et prévisions régionales jusqu’en 2035, 26 janvier 2026



