Sous le lit du Yangtsé, deux géants d’acier se sont cherchés à l’aveugle.
Le tunnel Jiangyin–Jingjiang, situé dans la province chinoise du Jiangsu, est un ouvrage autoroutier souterrain majeur conçu pour franchir le fleuve Yangtsé et relier directement les villes de Jiangyin et Jingjiang, deux pôles industriels stratégiques du delta du fleuve. Long de 6 445 mètres, dont 4 952 mètres creusés à l’aide de tunneliers géants de 16,09 mètres de diamètre, il s’agit du plus grand tunnel à bouclier autoroutier du bassin du Yangtsé et du deuxième plus long tunnel fluvial de ce fleuve. Sa structure, conçue pour accueillir six voies de circulation (trois dans chaque sens), atteint un point le plus profond à 82 mètres sous la surface de l’eau, ce qui l’expose à des pressions hydrostatiques extrêmement élevées, parmi les plus fortes rencontrées sur ce type d’infrastructure en Chine.
Sa construction a connu des moments forts qui en font désormais une référence mondiale de ce genre de chantiers et on va voir dans cet article pourquoi !
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Le tunnel Jiangyin–Jingjiang : un chantier hors-normes sous le fleuve Yangtsé
La construction du tunnel Jiangyin–Jingjiang a officiellement débuté le 28 novembre 2019, avec le lancement des premiers travaux préparatoires et des infrastructures associées. Le creusement principal à l’aide du tunnelier géant a commencé ensuite en décembre 2021, lorsque la machine de 16,09 mètres de diamètre est entrée en service pour forer sous le fleuve Yangtsé.
Un sauvetage XXL sous le fleuve Yangtsé
En février 2023, le chantier bascule. L’un des tunneliers rencontre un incident sérieux et se retrouve immobilisé, incapable d’avancer ou de reculer. Sortir la machine par l’arrière est impossible, l’abandonner sur place inaccaptable…
Les équipes de China First Highway Engineering Co., Ltd. prennent alors une décision surprenante. Elles lancent un second tunnelier depuis l’autre rive du fleuve pour rejoindre la machine bloquée et effectuer une opération de sauvetage sous le lit du fleuve.
Trouver son chemin sous pression et sous l’eau
Comment guider un tunnelier dans un environnement où l’on ne voit rien, où la pression de l’eau est permanente et où le sol peut se comporter comme une éponge mouvante ?
Les ingénieurs ont pour l’occasion développé un système de visualisation avec des caméras, des capteurs de pression, de position et de déformation installés directement sur la machine, chaque donnée étant transmise en continu vers une salle de contrôle.
À l’été 2024, le moment décisif arrive et le raccordement est réalisé avec 2 millimètres d’erreur verticale et aucun décalage horizontal (autant dire : quasiment rien).
Geler l’eau pour la transformer en mur
La jonction, aussi spectaculaire soit-elle n’était qu’une étape. Autour des deux tunneliers, le sol restait meuble, saturé d’eau, instable. Pour poursuivre les travaux en sécurité, il a fallu neutraliser les circulations d’eau souterraine.
La solution retenue a été finalement la plus simple puisque les ingénieurs chinois ont opté pour une méthode éprouvée depuis 1862 et qui consiste à geler le sol en transformant l’eau interstitielle en glace afin de rigidifier la masse de sol.
Plus de 300 tubes de congélation ont été forés depuis l’intérieur du tunnelier pour injecter du froid dans les couches gorgées d’eau.
363 forages, une précision presque chirurgicale
Avant d’intervenir sur le chantier réel, les équipes ont construit une maquette à l’échelle 1:1 (donc « grandeur nature »). Les outils de forage ont été testés et tous les paramètres ajustés.
Après plus de cinq mois de préparation, 363 forages ont été réalisés pour installer les tubes de congélation et une fois le système activé, les tubes ont tissé dans le sol un réseau gelé de 3,9 mètres d’épaisseur, maintenant une température moyenne stable de –13 degrés Celsius. Le sous-sol, auparavant mouvant, est devenu un véritable mur de glace.
Démonter des géants d’acier à la main
La dernière phase n’a pas non plus été de tout repos puisque, les deux tunneliers, pesant chacun plusieurs milliers de tonnes et ne pouvant pas être extraits entiers il a fallu les découper et les démonter sur place.
La découpe générant de la chaleur, susceptible d’affecter la zone gelée, les équipes ont du travailler par séquences courtes, en surveillant en permanence la température du sol, le tout à la main !
Le 26 mars 2025, les équipes venant des deux rives se rejoignent officiellement sous le lit du Yangtsé. Le 29 novembre 2025, la structure principale du tunnel est achevée. Aucun accident de sécurité n’a été à déplorer sur l’ensemble de l’opération, excepté le tunnelier bloqué puis sauvé qui aura permis l’élaboration de nouveaux protocoles pour ce cas de figure.
Un nouvel exploit XXL en provenance de la Chine !
Résumé du chantier en un coup d’oeil :

Sources :
- VnExpress International, « How China rescued highway project under Yangtze River after a US$50m tunnel boring machine stalled »,
article d’analyse technique et industrielle détaillant les solutions d’ingénierie mises en œuvre par la Chine pour débloquer un tunnelier géant immobilisé sous le fleuve Yangtsé. - CCCC Ltd (China Communications Construction Company), dossier spécial sur les projets de tunnels et d’infrastructures majeures,
communication institutionnelle présentant les compétences, méthodes et retours d’expérience du groupe chinois dans la réalisation d’ouvrages souterrains complexes, notamment en milieu fluvial et urbain dense. - Science and Technology Daily (STDaily), article sur les avancées chinoises en ingénierie des tunnels et grands travaux,
article de presse scientifique mettant en perspective les innovations technologiques, les adaptations de conception et les percées opérationnelles ayant permis de sécuriser et finaliser des chantiers d’infrastructures critiques en Chine.
Image de mise en avant : Le tunnelier dans le tunnel. (Photo fournie par la CFHEC)



