Deux startups françaises accélèrent sur la chaleur industrielle.
Si vous lisez régulièrement nos articles, vous le savez : le nucléaire ne se limite plus à produire de l’électricité. Une nouvelle idée a émergé depuis quelques années d’utiliser l’atome pour produire directement de la chaleur, là où elle est aujourd’hui majoritairement issue du gaz ou du charbon.
Nous avons déjà parlé du cas finlandais à plusieurs reprises avec le réacteur LDR-50, développé par la start-up Steady Energy. Le projet est déjà en phase de pré-instruction auprès du régulateur finlandais, avec une mise en service envisagée au début des années 2030, ce qui en fait l’un des projets de chaleur nucléaire les plus avancés en Europe.
Du côté français, le 13 mars 2026, les startups françaises Jimmy et Calogena ont également franchi une étape décisive.
Soutenues par le programme France 2030 (donc par l’Etat), elles ont en effet annoncé des levées de fonds de 80 millions d’euros et 100 millions d’euros, ce qui devrait leur permettre de passer du concept à l’industrialisation.
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Pour le contexte, lors du Sommet sur l’énergie nucléaire à Paris (10 mars 2026) :
- la Commission européenne a annoncé un fonds de garantie de 200 millions d’euros pour soutenir les investissements,
- la France a appelé à financer des projets nucléaires à l’échelle européenne, notamment les SMR (Small Modular Reactors).
Dans ce cadre, Jimmy et Calogena vont devenir les premières startups françaises à passer en phase 2 du programme « réacteurs innovants » de France 2030.
Calogena : un réacteur simple pour chauffer les villes
Calogena, filiale du groupe Gorgé, avance sur un concept très ciblé : alimenter les réseaux de chaleur urbains.
Son réacteur, baptisé CAL30, développe 30 MW thermiques pour une température d’environ 100°C avec une pression très faible (6 bars).
Un choix technique qui permet une architecture simplifiée, avec moins de systèmes auxiliaire et une sûreté intrinsèque renforcée.
Le design est dérivé des réacteurs « piscine », où le cœur est immergé dans un grand volume d’eau, ce qui facilite le refroidissement passif.

Calogena a annoncé sa feuille de route :
- dépôt d’une demande d’autorisation d’ici 2028,
- premiers projets commerciaux en France et en Europe,
- déploiement potentiel en Finlande (Helsinki, Kuopio).
Au total, Calogena travaille déjà sur 5 projets représentant 20 réacteurs.
Jimmy : viser la chaleur industrielle à haute température
De son côté, Jimmy cible un autre marché, peut-être encore plus stratégique que celui de Calogena : la chaleur industrielle.
Jimmy développe des réacteurs HTR (High Temperature Reactor) capables d’atteindre 470°C pour une puissance de 20 à 60 MW thermiques.
Ces températures permettent de remplacer directement les combustibles fossiles dans la chimie, la production d’hydrogène, la métallurgie ou encore les biocarburants.
L’entreprise a déjà franchi plusieurs étapes concrètes :
- dépôt d’une demande d’autorisation en 2025 pour un site à Bazancourt,
- partenariat avec Onet Technologies pour la fabrication de la cuve,
- ancrage industriel en cours au Creusot.
jusqu’à 700 générateurs thermiques pourraient être déployés en Europe.
Deux approches, un même marché : la chaleur décarbonée
Derrière ces deux projets, un constat simple : la chaleur représente une part énorme de la consommation énergétique… mais reste largement carbonée.
Selon les estimations :
- 80 TWh de chaleur décarbonée pourraient être couverts par ces technologies aujourd’hui,
- plus de 100 TWh à horizon 2050.
Répartition des usages :
- 70 TWh pour l’industrie
- 30 TWh pour les réseaux de chaleur
- jusqu’à 15 TWh pour la capture carbone
- quelques TWh pour l’hydrogène haute température
Autrement dit, le potentiel est colossal.
Comparaison Jimmy vs Calogena
| Critère | Calogena | Jimmy |
| Type de réacteur | Réacteur piscine basse température | Réacteur haute température (HTR) |
| Puissance | ~30 MWth | 20 à 60 MWth |
| Température | ~100°C | Jusqu’à 470°C |
| Pression | ~6 bars | Plus élevée (non précisée) |
| Usage principal | Réseaux de chaleur urbains | Industrie lourde / hydrogène |
| Avantage clé | Simplicité et sûreté | Polyvalence industrielle |
| Horizon | Déploiement fin années 2020 | Déploiement début années 2030 |
Un écosystème français de SMR en pleine structuration
Au-delà de Jimmy et Calogena, la France voit émerger un véritable écosystème de petits réacteurs modulaires, avec plusieurs approches complémentaires qui traduisent des visions très différentes du nucléaire de demain. Newcleo mise sur des réacteurs rapides refroidis au plomb (LFR), une technologie de quatrième génération capable de recycler le combustible nucléaire usé (MOX). L’entreprise développe un premier modèle d’environ 30 MWe pour la France à horizon 2030, ainsi qu’un réacteur plus puissant de 200 MWe destiné à l’international. Son projet s’accompagne d’une stratégie industrielle lourde, avec notamment une usine de fabrication de combustible dans l’Aube (33 hectares) et un centre de formation à Chusclan, afin de maîtriser toute la chaîne de valeur.

De son côté, Stellaria explore une voie technologique différente, celle des réacteurs à sels fondus, capables de fonctionner à haute température tout en conservant une sûreté passive élevée. Ce type de réacteur permet de produire simultanément chaleur industrielle et électricité, ce qui le positionne à la frontière entre les besoins adressés par Jimmy (industrie) et Calogena (réseaux de chaleur). Stellaria s’inscrit également dans une logique de cycle fermé, avec l’ambition de mieux valoriser les matières fissiles et de limiter la production de déchets à long terme.
Enfin, NUWARD, porté par EDF, représente la brique la plus mature sur le plan industriel. Son SMR de 340 MWe (2×170 MWe) vise un déploiement standardisé, reproductible et exportable, avec un positionnement clair sur les marchés internationaux. Bien que principalement conçu pour produire de l’électricité, NUWARD peut être intégré dans des écosystèmes énergétiques hybrides, en fournissant aussi de la chaleur pour les réseaux urbains ou la production d’hydrogène. Il incarne ainsi une approche plus classique, mais essentielle pour passer à l’échelle industrielle.
Un triptyque qui montre une chose : la France ne mise pas sur un seul modèle, mais sur une diversité de solutions nucléaires complémentaires, capables de couvrir à la fois les besoins immédiats et les transformations profondes du système énergétique.
Nous vous invitons à lire notre dossier consacré à l’écosystème français des SMR pour plus de détails.
Sources :
Image de mise en avant : Vue d’artiste du générateur Jimmy. La startup française Jimmy avait déposé en 2024 la première demande de construction d’un SMR en France, visant un réacteur nucléaire à haute température destiné à produire de la chaleur industrielle.




