EDF reprend la main sur Arabelle et relance une pièce maîtresse du nucléaire français.
Pendant près de dix ans, la turbine Arabelle a été le symbole d’un choix industriel « discutable ». En 2015, lorsque la branche énergie d’Alstom est cédée à General Electric, la France perd le contrôle d’un savoir-faire pourtant central dans ses centrales nucléaires.
À l’époque, de nombreuses personnalités politiques estimaient que le géant américain donnait suffisamment de gages de bonne foi pour que la France se sépare de cette division ô combien stratégique. Car Arabelle, ce n’est pas un équipement secondaire. C’est le cœur mécanique de la production électrique. Autrement dit un élément de la souveraineté du pays vendu, pensait-on à un allié de la France… On se trompait.
Durant ces dix années, une grande partie des activités autour de la production des turbines est partie aux Etats-Unis, sans contreparties aucune (le bon vieux jeu du libéralisme qui marche dans un sens) et la France a perdu en autonomie…
Heureusement, on peut toujours effacer une erreur avec une bonne action (du moins un partie) et en 2024, EDF a corrigé le tir en reprenant Arabelle Solutions. La France a ainsi remis la main sur une technologie critique, au moment précis où elle relance massivement son programme nucléaire avec les futurs EPR2.
Comme on va le voir, cela s’accompagne d’investissements et de contrats qui permettent également une réindustrialisation de l’Hexagone.
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EDF va investir 350 millions d’euros via Arabelle Solutions sur son site de Belfort
Dans une centrale nucléaire, tout commence bien sûr dans le cœur du réacteur. Jusqu’ici, en France ce serait plutôt le travail de Framatome, le truc c’est que derrière le réacteur, il faut bien transformer la chaleur émise par ce dernier en électricité et c’est là qu’intervienne les fameuses turbines.
Justement, les turbines d’Arabelle sont réputées être parmi les plus puissantes au monde. Elles sont capables de convertir une énergie thermique massive en électricité de manière continue, pendant des décennies, avec un niveau de fiabilité extrêmement élevé.
Reprendre Arabelle, c’est donc reprendre le contrôle du dernier maillon de la chaîne énergétique.
Et dans un secteur où chaque dépendance peut devenir un point de fragilité, ce n’est clairement pas un détail !
350 millions d’euros pour transformer Belfort
EDF ne s’est pas contenté de racheter le joyau français. Il a décidé d’investir vite et lourdement pour lui redonner tout son éclat.
350 millions d’euros vont ainsi être injectés sur le site de Belfort d’ici 2029.
Ce site, historiquement lié à Alstom, va changer de dimension. Il ne s’agit pas simplement de moderniser des lignes existantes, mais de reconfigurer entièrement les capacités industrielles.

Concrètement, cela passe par :
- 20 000 m² de nouvelles infrastructures, dont la moitié dédiée à la production
- une montée en cadence progressive pour répondre aux futurs besoins
- une adaptation aux exigences des nouvelles générations de réacteurs
L’objectif de cet investissement est de doubler la capacité de production.
À terme, Belfort devra être capable de produire au moins deux turbines complètes par an, avec une flexibilité suffisante pour absorber des commandes supplémentaires et on va voir que le carnet pourrait vite se remplir !
EPR2 : le moteur derrière toute la montée en puissance industrielle
Derrière la reprise d’Arabelle et l’investissement massif à Belfort, il y a un programme structurant : EPR2. C’est lui qui donne le tempo. Lancé dans le cadre de la relance du nucléaire annoncée en 2022, ce programme vise à construire au moins 6 nouveaux réacteurs en France (à Penly, Gravelines et Bugey), avec une ambition qui pourrait monter jusqu’à 14 unités d’ici 2050. L’objectif est clair : garantir une électricité décarbonée et pilotable tout en reconstruisant une filière industrielle solide.
Avec un budget estimé à 72,8 milliards d’euros pour les six premiers réacteurs, le chantier est colossal. Mais cette fois, l’État et EDF veulent éviter les erreurs du passé : standardisation des modèles, effet de série, meilleure coordination industrielle. Le calendrier vise une mise en service progressive à partir de la fin des années 2030, avec une décision finale d’investissement attendue autour de 2026. Dans ce schéma, Arabelle n’est pas un simple fournisseur : c’est une brique indispensable du programme, puisque chaque EPR2 aura besoin de turbines de très haute puissance. Autrement dit, sans montée en capacité à Belfort, le programme EPR2 ne peut tout simplement pas tenir ses objectifs.
Un carnet de commandes à l’export qui se remplit
Derrière les EPR2, il y a également un enjeu de balance commerciale pour notre pays. Début 2026, la Pologne a choisi Arabelle Solutions pour équiper sa toute première centrale nucléaire à Lubiatowo, un projet structurant pour son indépendance énergétique. Trois turbines de 1 200 MW chacune seront fabriquées à Belfort pour équiper des réacteurs AP1000 américains, avec une mise en service prévue à partir de 2033.
Derrière ces machines, c’est tout l’îlot conventionnel qui sera conçu et intégré côté français, en coordination avec Westinghouse. Le montant exact n’a pas été officialisé, mais les estimations situent le contrat entre 1 et 1,5 milliard d’euros, ce qui en fait l’un des plus importants succès récents de l’industrie nucléaire française à l’export.
Derrière ce succès en Pologne, il y a la certitude qu’EDF n’entend pas en rester là et veut faire de Belfort un hub mondial des turbines nucléaires.
Un impact concret sur l’emploi et le territoire
Dans le cas de Belfort-Montbéliard, l’impact de l’usine sur l’emploi est direct. EDF a annoncé 300 à 500 emplois créés. Mais en réalité, l’effet est bien plus large.
Car derrière chaque turbine, il y a :
- des pièces usinées localement
- des sous-traitants spécialisés
- des compétences rares à maintenir
La montée en puissance du site va mobiliser toute une chaîne industrielle : métallurgie, mécanique de précision, maintenance, logistique.
C’est aussi un enjeu de compétences. Former des techniciens capables de travailler sur ce type d’équipement prend du temps. EDF s’inscrit donc dans une logique de long terme, avec un besoin de structurer durablement les savoir-faire.
Une filière nucléaire qui se réorganise
Ce retour d’Arabelle dans le giron français s’inscrit dans un mouvement plus large.
Pendant plusieurs décennies, la filière nucléaire s’est fragmentée. Certaines compétences ont été perdues, d’autres externalisées. Le résultat : une dépendance accrue à des acteurs étrangers, y compris sur des technologies critiques.
Aujourd’hui, la tendance s’inverse.
EDF cherche à reconstituer une filière intégrée, capable de maîtriser :
- la conception des réacteurs
- la fabrication des composants
- l’exploitation et la maintenance
Arabelle devient dans ce contexte une pièce centrale du puzzle.
Sources :
- Sfen, Arabelle : 350 millions d’euros pour renforcer la production de turbines à Belfort (6 mars 2026),
Arabelle : 350 millions d’euros pour renforcer la production de turbines à Belfort
article détaillant l’investissement de 350 millions d’euros destiné à renforcer les capacités de production des turbines Arabelle à Belfort, un élément clé de la filière nucléaire française. - EDF, Résultats annuels 2025 (20 février 2026),
https://www.edf.fr/sites/groupe/files/2026-02/resultats-annuels-edf-2025-cp-2026-02-20.pdf
communiqué financier présentant les résultats du groupe EDF pour l’année 2025, incluant les performances économiques, les investissements et les perspectives dans le secteur de l’énergie, notamment nucléaire




