La fusion change de visage : ITER ouvre ses portes au privé.
Pendant longtemps, la fusion nucléaire a été une affaire d’États. Des laboratoires publics avec des budgets colossaux, des collaborations internationales… mais très peu de place pour les industriels privés.
Ce modèle est en train de basculer depuis quelques années.
La dernière nouveauté vient du chinois ENN Science and Development Co. qui vient d’être intégré au projet ITER au sein des activités de l’International Tokamak Physics Activity. Pour la première fois, un acteur privé chinois rejoint officiellement une structure centrale de la recherche mondiale sur la fusion, au même niveau que les grands instituts publics.
On va vous expliquer pourquoi c’est important dans l’optique de mettre la main un jour sur ce « Graal » de l’énergie que l’humanité convoite tant.
Lire aussi :
- Un géant français de la construction va diriger le chantier du futur réacteur à fusion nucléaire du Royaume-Uni STEP pour 231 millions d’euros
- Le Japon tente une autre voie que le réacteur à fusion nucléaire ITER avec Helical Fusion qui mise sur un stellarator opérationnel dès les années 2030
ITER accueille le chinois ENN au sein de ITPEA
Derrière cette décision, il y a une évolution stratégique assumée. Fin 2023, le Conseil ITER a explicitement demandé d’accélérer les coopérations avec le secteur privé, devenu incontournable.
Les règles ont donc changé.
Jusqu’en 2025, les activités de l’International Tokamak Physics Activity (ITPEA) étaient exclusivement réservées aux instituts de recherche publics. Les acteurs privés pouvaient éventuellement être invités à certaines réunions, mais restaient à la marge, sans accès durable aux travaux. Cette situation a évolué en 2025, avec une révision de la charte de l’ITPEA et du cadre juridique associé au programme de coopération technologique de l’Agence internationale de l’énergie dédié aux tokamaks. Ces ajustements ont ouvert la porte à une participation plus structurée des entreprises privées.
Début 2026, une nouvelle étape a été franchie : le périmètre de l’ITPEA a été élargi pour intégrer pleinement les activités d’ingénierie, en complément des recherches en physique, marquant une transition vers une approche plus industrielle de la fusion.
Ce glissement est essentiel pour la suite. La fusion n’est pas seulement une science, c’est une industrie en construction et il faudra des acteurs du privé pour la structurer.
Le précédent : Commonwealth Fusion Systems
En 2025, l’américain Commonwealth Fusion Systems avait déjà ouvert la voie en devenant la première entreprise privée intégrée à ces travaux.
L’arrivée d’un acteur chinois change cependant le degré d’implication du privé dans le projet.
On passe d’une ouverture expérimentale à une véritable internationalisation du modèle, où acteurs publics et privés, occidentaux et asiatiques, se retrouvent dans un même cadre de travail.

ENN, un industriel déjà crédible techniquement
Si le chinois ENN a été acceptée, on se doute que ce n’est pas pour faire de la figuration.
Sur son site de Langfang, l’entreprise développe depuis plusieurs années un tokamak sphérique, une architecture plus compacte que les modèles classiques. Son dispositif EXL-50U a déjà atteint des performances significatives, avec des plasmas à très haute température et un fonctionnement en régime avancé.
Ce positionnement technique la place directement dans la cour des grands.
La prochaine étape est déjà lancée avec l’EHL-2, une machine plus ambitieuse attendue en 2027, conçue pour monter encore en puissance.
ITPEA, le cœur discret de la machine ITER
Peu visible, l’International Tokamak Physics Activity (ITPA) est pourtant une pièce centrale du dispositif.
Il s’agit d’une structure internationale de coordination scientifique créée en 2001 pour harmoniser et accélérer les recherches sur les tokamaks, ces réacteurs expérimentaux au cœur des programmes de fusion nucléaire. Placée sous l’égide de ITER Organization depuis 2008, elle réunit des experts issus des principaux pays partenaires afin de partager données, modèles et retours d’expérience sur la physique des plasmas et l’ingénierie des réacteurs.
Son objectif est d’éviter que chaque pays avance isolément, en mutualisant les connaissances pour résoudre plus rapidement les verrous technologiques qui conditionnent l’avenir de la fusion.
Une bascule importante vers un modèle public/privé ?
L’intégration d’ENN ne fait pas de bruit mais elle marque un tournant.
La fusion sort progressivement du cadre académique pour entrer dans une logique industrielle globale. Les startups, les grands groupes et les laboratoires publics travaillent désormais côte à côte. Ce mélange des cultures pourrait bien être l’élément qui manquait jusqu’ici.
Nous aimons beaucoup en parler chez Media24.fr et nos plus fidèles lecteurs le savent, aux côtés des grands organismes publics travaillant sur la fusion, il existe une galaxie d’acteurs privés extrêmement dynamiques qui pourraient prétendre à une place au sein de l’ITPEA.
En voici un petit panel non exhaustif :
| Entreprise | Pays / base | Approche technologique | Avancées / financement |
|---|---|---|---|
| Commonwealth Fusion Systems (CFS) | États-Unis (MIT) | Tokamak compact (aimants HTS) – SPARC / ARC | ~3 milliards $ levés, démonstrateur en construction |
| Helion Energy | États-Unis | Fusion pulsée (type FRC / Polaris) | Record 150 millions °C, contrat avec Microsoft (2028) |
| TAE Technologies | États-Unis | Configuration FRC avancée (non tokamak) | ~1,3 milliard $, IPO prévue en 2026 |
| General Fusion | Canada | Fusion par cible magnétisée (métal liquide) | ~460 M$, démonstrateur LM26 en cours |
| Type One Energy | États-Unis | Stellarator avancé | Première demande de licence pour une centrale |
| Tokamak Energy | Royaume-Uni | Tokamak sphérique compact (ST40) | >100 millions °C, levées de fonds récentes (~119 M€) |
| Renaissance Fusion | France (Grenoble) | Stellarator compact à parois liquides | Soutien public, développement en cours |
| Gauss Fusion | Europe (Alcen) | Stellarator industriel (GIGA) | Objectif centrale commerciale européenne |
ITER accélère : robots géants, précision extrême et entrée dans la phase critique
Nous ne pouvons pas finir cet article sans vous donner des nouvelles d’ITER, qui comme vous le savez sans doute déjà, vise un premier plasma dans son tokamak expérimental dans les années 30 à Cadarache dans le sud de la France.
Son chantier entre désormais dans une phase délicate, celle où tout doit s’imbriquer avec une précision quasi chirurgicale. D’un côté, la chambre à vide commence réellement à prendre forme avec déjà quatre modules de 1 300 tonnes installés, dont le dernier posé en janvier 2026 avec une tolérance réduite à seulement 0,4 millimètre sous contrainte, un niveau de précision rarement atteint à cette échelle industrielle. De l’autre, un chantier parallèle se met en place pour préparer l’intérieur du réacteur : près de 20 000 composants doivent encore être installés dans un espace extrêmement contraint.

Crédit : ITER Organization.
Pour y parvenir, ITER développe une véritable « armée robotique ». Le robot expérimental Godzilla, déjà impressionnant, va progressivement laisser place à des machines encore plus massives, dont un robot d’assemblage de 36 tonnes actuellement en développement. Ces systèmes devront travailler en coordination avec les équipes humaines selon une logique dite de « vagues roulantes », permettant d’intervenir en parallèle sur différentes zones du tokamak.
Après des années de conception et de fabrication, ITER entre enfin dans la phase où toutes ses briques technologiques convergent physiquement.
Les dernières avancées du chantier ITER (2025–2026)
| Événement / innovation | Période | Description | Importance technique |
|---|---|---|---|
| Installation module n°7 | 2025 | Premier segment de la chambre à vide installé dans le puits | Début concret de l’assemblage du tokamak |
| Installation module n°6 | 2025 | Validation des procédures de levage et d’alignement | Fiabilisation des opérations lourdes |
| Installation module n°5 | 2025 | Optimisation des séquences d’ajustement | Amélioration des protocoles d’assemblage |
| Installation module n°8 | Janvier 2026 | Levage de 1 300 tonnes avec seulement 0,4 mm de marge | Démonstration d’une précision industrielle extrême |
| Développement du robot “Godzilla” | 2025–2026 | Plateforme de test pour outils robotiques (2,3 tonnes de charge) | Validation des technologies d’assemblage interne |
| Robot d’assemblage de couverture (36 tonnes) | 2026 (développement) | Machine principale destinée à installer les composants internes | Passage à une robotique lourde industrielle |
| Stratégie “vagues roulantes” | 2026 | Travail simultané de plusieurs équipes et robots | Réduction des délais et des risques d’erreur |
| Développement robots avec vision & capteurs | 2025–2026 | Robots capables de “voir” et “sentir” les contraintes mécaniques | Précision millimétrique dans environnement complexe |
| Maquettes grandeur nature | 2025–2026 | Structures reproduisant la chambre à vide pour entraînement | Simulation réaliste des opérations critiques |
| Assemblage des 20 000 composants internes | À venir | Installation multicouche (blanket, paroi, bobines, etc.) | Phase la plus complexe du projet |
| Phase d’assemblage continu | Futur proche | Travaux 24h/24, 6j/7 pendant ~2 ans | Industrialisation du chantier |
| Objectif premier plasma | ~2035 | Début des expériences de fusion deutérium-deutérium | Validation scientifique du tokamak ITER |
Source : Données publics ITER Organization
Image de mise en avant :
Le second module de la chambre à vide du ITER (secteur n°6) a été installé les 17 et 18 juin 2025 dans la fosse du tokamak, rejoignant le module n°7 avec seulement 15 cm d’écart.
Crédit : ITER Organization.




