Une start-up française veut relancer le nucléaire du futur avec un réacteur capable de recycler nos déchets.
À Aix-en-Provence, une jeune entreprise commence à faire parler d’elle dans le nucléaire. Fondée en 2024 et issue directement du CEA, Otrera ambitionne de concevoir un réacteur nouvelle génération capable de changer en profondeur la manière dont on produit et surtout dont on gère l’énergie nucléaire.
Le projet arrive à un moment clé. Partout dans le monde, les SMR (petits réacteurs modulaires) sont en train de passer du concept à la réalité.
Et dans cette course, la France cherche à reprendre pied à travers le projet France 2030.
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Otrera, un héritage nucléaire français remis au goût du jour
Derrière Otrera, on retrouve une histoire bien française. Celle des réacteurs à neutrons rapides refroidis au sodium, développés depuis des décennies par le CEA.
Le projet est porté par Frédéric Varaine, ancien responsable du programme Astrid, entouré d’ingénieurs issus de cette filière. Autrement dit, on ne parle pas d’une rupture totale, mais d’une réactivation d’un savoir-faire existant, modernisé et simplifié.
C’est ce qui fait la particularité du projet : il ne repose pas sur une idée expérimentale, mais sur une technologie déjà testée, que l’on tente de rendre enfin industrialisable.
Un réacteur compact pensé pour être produit en série
Le réacteur développé par Otrera affiche une puissance de 300 MW thermiques, ce qui permet de produire environ 110 MW d’électricité, mais aussi une quantité importante de chaleur utilisable pour l’industrie ou les réseaux urbains.
Ce qui le distingue vraiment, c’est sa taille. La cuve mesure moins de 3 mètres de diamètre, une compacité rare dans le nucléaire. Cette réduction d’échelle permet d’envisager une fabrication plus standardisée, plus rapide, et surtout plus flexible.
L’ensemble repose sur une architecture modulaire intégrée, qui permet d’adapter la puissance selon les besoins tout en conservant une empreinte au sol très limitée, inférieure à quelques hectares.
Autre élément clé, le réacteur est conçu pour fonctionner pendant près de dix ans sans rechargement, ce qui simplifie considérablement son exploitation.
Recycler le combustible : le vrai levier stratégique
Là où Otrera change vraiment de dimension, c’est sur le combustible.
Contrairement aux réacteurs classiques, ce modèle est capable d’utiliser des combustibles déjà irradiés, notamment du MOX ou des formes d’uranium issues des centrales actuelles. Autrement dit, il ne consomme pas seulement du combustible neuf, il valorise ce qui existe déjà.
C’est une rupture importante. Aujourd’hui, une partie du combustible usé reste difficile à exploiter pleinement. Les réacteurs à neutrons rapides permettent justement de fermer ce cycle, en réutilisant une matière qui est aujourd’hui sous-exploitée.
Dans un monde où les ressources deviennent stratégiques, cette capacité change la donne.
Une sûreté repensée pour les standards actuels
Les réacteurs au sodium ont longtemps souffert d’une image complexe, notamment à cause de la réactivité chimique de ce métal.
Otrera prend le problème autrement. Le système repose sur des mécanismes de sûreté passifs, avec plusieurs niveaux de confinement et une conception intégrée qui limite les scénarios accidentels.
L’idée n’est pas de réinventer la physique, mais de simplifier l’ingénierie pour réduire les risques.
Sur le plan environnemental, les ambitions sont élevées. L’empreinte carbone annoncée est extrêmement faible, bien en dessous des standards actuels du secteur énergétique.
Cherbourg, futur point d’ancrage industriel
Otrera prévoit une industrialisation rapide, avec une usine à Cherbourg-en-Cotentin dès 2029.
Ce site doit produire les composants les plus sensibles du réacteur et servir de base à un écosystème industriel complet. À terme, environ 600 emplois qualifiés pourraient être créés.
Le choix de Cherbourg est assez logique quand on sait que la région concentre déjà une grande partie des compétences nucléaires françaises.
Une tentative de reprendre l’avantage
Le nucléaire français a déjà dominé le monde. Puis il a ralenti.
Aujourd’hui, une nouvelle génération tente de relancer la machine et la France entend y mettre un cadre très clair : France 2030.
Lancé pour accélérer la transition énergétique, ce plan consacre 1,2 milliard d’euros au nucléaire de nouvelle génération, avec un objectif double : décarboner massivement l’énergie et reconstruire une filière industrielle souveraine. La stratégie repose sur plusieurs axes complémentaires : développer de nouveaux usages de l’électricité nucléaire (chaleur industrielle, hydrogène), améliorer la gestion des déchets en réduisant leur volume et leur radiotoxicité, renforcer l’indépendance énergétique grâce au multi-recyclage du combustible, et élever encore les standards de sûreté.
Concrètement, cela se traduit par un soutien massif à l’innovation, avec près de 500 millions d’euros dédiés aux réacteurs innovants, dont les SMR comme Nuward mais aussi toute une nouvelle génération de start-ups nucléaires (voire tableau plus bas).
En parallèle, l’État mise sur un effet d’entraînement industriel : plus de 2 600 entreprises sont impliquées dans la filière, et les besoins en compétences sont énormes, avec près de 100 000 recrutements attendus d’ici 10 ans.
Otrera figurait ainsi parmi cinq jeunes pousses sélectionnées en 2023, aux côtés de Hexana, Stellaria, Archeos et Blue Capsule, pour porter les futures technologies nucléaires françaises.
Une nouvelle génération de SMR français en pleine ébullition :
| Projet | Développeur | Technologie | Puissance | Statut (2026) | Objectif |
|---|---|---|---|---|---|
| Nuward | EDF, CEA, Naval Group | REP (eau pressurisée) | 340 MWe | Basic Design avancé | ~2030 |
| Otrera | Otrera (CEA spin-off) | SFR sodium (Gen IV) | 110 MWe + chaleur | Dév. avancé, usine prévue | 2032 |
| Newcleo | Newcleo | LFR (plomb liquide) | 200-800 MWe | Développement actif | Années 2030 |
| Jimmy | Jimmy | Microréacteur | <10 MWe | En développement | Non précisé |
| Hexana | Hexana | SMR innovant | Petite | Projet actif | Non précisé |
| Blue Capsule | Blue Capsule | SMR haute température | Petite | Projet actif | Non précisé |
| Calogena | Calogena | SMR chaleur industrielle | Petite | Projet actif | Non précisé |
| First Light Fusion | First Light | Fusion expérimentale | Petite | Soutenu France 2030 | Années 2030 |
| Naarea | Naarea | REP | ~300 MWe | Abandonné (2026) | – |
| Astrid | CEA | SFR sodium | 600 MWe | Arrêté (2019) | – |
Sources :
- CEA, Otrera : un réacteur à neutrons rapides au sodium pour une nouvelle génération de nucléaire (date non précisée),
https://www.cea.fr/Pages/innovation-industrie/start-up/otrera-reacteur-neutrons-rapides-sodium.aspx
page institutionnelle du CEA présentant le projet Otrera. - Otrera, Réacteur Otrera : une nouvelle génération de nucléaire modulaire et souverain (date non précisée),
Réacteur Otrera : une nouvelle génération de nucléaire modulaire et souverain
page officielle détaillant le concept du réacteur Otrera, ses choix technologiques, ses objectifs en matière de modularité, de sécurité et de performance, ainsi que son positionnement dans le développement du nucléaire de nouvelle génération. - Ministère de l’Économie et des Finances, France 2030 : un plan ambitieux pour le nucléaire de demain (date non précisée),
https://www.economie.gouv.fr/france-2030-plan-ambitieux-nucleaire-demain
page officielle présentant la stratégie France 2030 pour le nucléaire, incluant les investissements publics, le soutien aux technologies innovantes comme les réacteurs modulaires et les objectifs de souveraineté énergétique et industrielle.




