Quand des atomes ultra-froids imitent l’électronique quantique.
Faisons un schéma mental assez simple pour se représenter l’expérience : un circuit électrique, deux bornes, une fine couche isolante entre elles, et des électrons qui filent à travers cette barrière, défiant les lois de la physique « classique ».
Ce dispositif s’appelle une jonction Josephson, et est au cœur de nombreux ordinateurs quantiques, capteurs médicaux ultra-sensibles ou standards électriques internationaux.
Dans un laboratoire de Kaiserslautern, des chercheurs allemands viennent de recréer cette jonction… sans aucun fil, ni électricité, ni métal.
Juste des atomes refroidis à une fraction de degré au-dessus du zéro absolu, et un faisceau laser.
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Des chercheurs parviennent à recréer une jonction Josephson à l’aide d’un laser
Deux matériaux supraconducteurs séparés par une fine couche isolante. Rien de visuellement spectaculaire et pourtant, c’est un concentré de phénomènes quantiques !
Dans une jonction Josephson, les électrons passent cette barrière sans aucune tension appliquée. Mieux : lorsqu’on envoie une onde (comme une micro-onde), le courant qui passe devient quantifié, produisant ce qu’on appelle des marches de Shapiro. Concrètement, au lieu que la tension varie de manière fluide, elle se bloque temporairement à des paliers bien définis, proportionnels à la fréquence de l’onde appliquée. Ces paliers ne dépendent que de constantes fondamentales de la physique (la charge de l’électron et la constante de Planck), ce qui les rend extrêmement stables et reproductibles.
C’est cette propriété qui permet, entre autres, de définir aujourd’hui le volt, unité officielle de tension électrique, avec précision.
Observer ces phénomènes ? Presque impossible… jusqu’à maintenant
Le problème, c’est que tout ça se passe à l’échelle de quelques nanomètres, au cœur d’un métal supraconducteur. Autrement dit un cauchemar expérimental pour une observation directe.
Pour ça les physiciens ont une astuce : la simulation quantique.
On prend un système beaucoup plus visible, en l’occurrence un nuage d’atomes ultra-froids et on lui fait vivre les mêmes contraintes physiques qu’à un circuit électronique. Si le système réagit de la même manière, alors on a une preuve que les lois quantiques sont universelles.
C’est exactement ce qu’a réussi l’équipe du professeur Herwig Ott à la RPTU Kaiserslautern-Landau.
Deux condensats d’atomes, un laser, et une imitation parfaite de l’effet Josephson
L’expérience s’est déroulée dans une chambre à vide, à –273,12 °C.
À cette température, les atomes se comportent comme une onde collective, un superfluide appelé condensat de Bose-Einstein.
Les chercheurs en ont créé deux, côte à côte, puis les ont séparé avec une barrière lumineuse ultra-mince, formée par un faisceau laser. En faisant vibrer périodiquement cette barrière, ils ont imité l’effet des micro-ondes dans une jonction Josephson classique.
Résultat : les fameuses marches de Shapiro sont apparus. Même effet, dans un univers totalement différent.
Pas d’électron, pas de cuivre, pas de cryostat. Juste des atomes et de la lumière.
Pourquoi c’est un exploit
C’est la première fois que l’excitation quantifiée typique des jonctions Josephson est rendue visible dans un système d’atomes froids. Le comportement observé correspond à la prédiction théorique jusque dans ses détails.
Cela signifie que les phénomènes quantiques sont bel et bien transférables entre les électrons des solides et les atomes dans le vide. C’est donc un véritable pont entre deux mondes !
Un pont qui, en plus, est transparent : on peut observer directement les atomes en mouvement, chose impossible avec les électrons dans un métal.
Une nouvelle électronique… sans électricité : bienvenue dans l’atomtronique !
Ce champ émergent a déjà un nom : l’atomtronique. Des circuits faits d’atomes, dans lesquels les flux ne sont plus des courants électriques, mais des ondes de matière.
L’équipe de Kaiserslautern ne compte pas s’arrêter là et prévoit déjà de connecter plusieurs jonctions atomiques pour construire des circuits complets, à base d’atomes au lieu d’électrons. Un vrai laboratoire miniature où l’on pourra rejouer toute l’électronique moderne, mais sous un microscope quantique.
Dans ces circuits, la cohérence quantique (capacité à rester « onde » plutôt que particule) pourra être observée en direct. De quoi mieux comprendre ce qui se passe réellement dans les puces des ordinateurs quantiques.

Source :
Observation of Shapiro steps in an ultracold atomic Josephson junction (en français « Observation des marches de Shapiro dans une jonction Josephson atomique ultrafroide »)
Erik Bernhart, Marvin Röhrle, Vijay Pal Singh, Ludwig Mathey, Luigi Amico and Herwig Ott, 11 Décembre 2025, Science.
DOI: 10.1126/science.ads9061


