Les SMRs sont à la mode en France.
Depuis la fin de l’année 2025, la filière nucléaire française vit un moment d’un rare dynamisme pour cette filière. En quelques semaines, trois jeunes acteurs ont effet décidé de faire passer un cap décisif à leur projet respectif en le soumettant à Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR).
D’un côté, newcleo a déposé un programme de sûreté nucléaire pour son réacteur rapide refroidi au plomb. Une démarche volontaire, en amont, qui ne vaut pas encore autorisation de construire, mais qui ouvre un dialogue technique approfondi avec le régulateur.
De l’autre, Stellaria et Jimmy Energy ont franchi une marche encore plus haute : le dépôt d’une Demande d’Autorisation de Création (DAC). Ce document fait basculer une entreprise dans le statut d’exploitant nucléaire, avec un design figé, une démonstration de sûreté complète, et une responsabilité juridique pleine et entière.
Trois entreprises pour deux situations différentes mais qui semblent prouver que le nucléaire français est bien décidé à faire peau neuve !
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Newcleo décide de passer à la vitesse supérieur pour son projet de réacteur rapide refroidi au plomb
Avant toute demande officielle de construction, un porteur de projet peut soumettre tout ou une partie de son design à l’ASNR comme vient de le faire newcleo.
L’intérêt est double :
- d’abord, identifier les points faibles avant qu’ils ne deviennent des blocages,
- ensuite, intégrer les recommandations du régulateur en amont, quand les choix techniques sont encore ajustables.
Pour newcleo, cette démarche vise un objectif précis : déposer en 2027 un DAC, comme ses consœurs Jimmy et Stellaria.
Qui est newcleo ?
Fondée en 2021 par Stefano Buono, physicien nucléaire passé par le CERN, newcleo est une entreprise franco-italienne (dont le siège est à Paris) qui s’est donné un objectif précis : remettre au goût du jour les réacteurs rapides, en les adaptant aux contraintes industrielles, réglementaires et sociétales du XXIᵉ siècle.
Cette ambition s’est rapidement traduite par des moyens financiers inhabituels pour une jeune entreprise du secteur. Dès 2021, newcleo a ainsi levé environ 300 millions d’euros auprès d’investisseurs privés européens, marquant l’une des plus importantes levées de fonds jamais réalisées dans le nucléaire civil en Europe. En 2023 puis 2024, de nouveaux tours de table portent le total au-delà de 500 millions d’euros, permettant à l’entreprise de financer simultanément la conception de ses réacteurs LFR-AS-30 et LFR-AS-200, une usine de combustible avancé, ainsi qu’un vaste programme de recherche et d’essais expérimentaux en Italie.
Un réacteur rapide au plomb sous la loupe
Le réacteur porté par newcleo appartient à la famille des réacteurs rapides refroidis au plomb, une technologie de génération IV (la plus avancée en termes de sécurité et de d’efficacité).
Le plomb liquide offre une forte inertie thermique, un point d’ébullition très élevé et une excellente capacité de refroidissement passif.
Ces caractéristiques sont au cœur du raisonnement de sûreté présenté à l’ASNR. Elles conditionnent la gestion des transitoires, la dissipation de la puissance résiduelle et le comportement du cœur en situation dégradée. Le dossier transmis détaille les fonctions de sûreté, les structures, les systèmes et les composants censés garantir le confinement et le contrôle du réacteur dans tous les scénarios étudiés.
Une continuité avec le combustible avancé
En décembre 2024, newcleo avait déjà transmis à l’ASNR le programme de sûreté de son installation de fabrication de combustible avancé. Les deux dossiers sont liés.
L’ambition de l’entreprise repose sur un ensemble cohérent : réacteur rapide et multi-recyclage de combustibles nucléaires usés, y compris certains déchets très radioactifs. Examiner séparément le réacteur et son combustible n’aurait pas beaucoup de sens. L’analyse croisée menée par l’ASNR permettra à newcleo de consolider un dossier global, destiné ensuite au ministère compétent avant la fin de 2027.

En parallèle, l’entreprise avance sur son réacteur modulaire à Chinon, avec un objectif de mise en service en 2031, sous l’égide de la CNDP.
Une validation nourrie par la recherche expérimentale
Derrière les dossiers réglementaires, il y a des données. Beaucoup de données. newcleo a décidé d’appuyer sa démonstration sur un vaste programme de recherche mené au ENEA Brasimone Research Center, en Italie.
Sur ce site, 16 installations de recherche et développement sont en exploitation ou en construction. Elles produisent des résultats expérimentaux destinés à valider les modèles physiques, thermohydrauliques et matériaux utilisés dans les dossiers de sûreté. Ce n’est pas une activité périphérique. C’est le socle technique sur lequel reposent les hypothèses présentées au régulateur.
PRECURSOR, répéter sans nucléaire
En parallèle, newcleo construit PRECURSOR, une maquette non nucléaire de réacteur. Sa puissance atteint 10 MW thermiques, avec une conversion d’environ 3 MW électriques. Aucun combustible nucléaire. Aucun neutron rapide. Juste de la physique et de l’ingénierie.
PRECURSOR sert à observer le comportement réel des circuits, des échangeurs, des systèmes de contrôle et de conversion d’énergie. Un terrain d’essai grandeur nature, sans les contraintes radiologiques, attendu pour la fin de l’année 2026. Les enseignements tirés viendront enrichir les dossiers de sûreté définitifs.
Un répétition en France avant de voir plus grand
Pour Stefano Buono, le dialogue engagé avec l’ASNR servira de référence méthodologique pour les échanges futurs avec d’autres autorités de sûreté en Europe et au-delà.
Dans un paysage nucléaire fragmenté, où chaque pays dispose de ses propres exigences, un cadre de sûreté déjà examiné par l’un des régulateurs les plus exigeants constitue un atout évident pour un déploiement international.
En outre, la Commission nationale du débat public a décidé l’organisation d’un débat obligatoire en France qui se tiendra en 2026.
Il permettra d’informer, recueillir les contributions des parties prenantes et nourrir la décision publique. Pour newcleo, ce sera aussi l’occasion de roder son discours pour convaincre toutes les parties prenantes.
Les deux consœurs françaises : Stellaria et Jimmy
Stellaria, Jimmy Energy et newcleo avancent toutes les trois sur des SMRs (Small Modular Reactor, petits réacteurs modulaires en français) voire des AMRs (Advanced Modular Reactor) mais avec des réacteurs aux technologies différentes qui ne répondent ni aux mêmes usages ni aux mêmes horizons industriels.

- Stellaria développe Alvin, un réacteur rapide à neutrons refroidi aux sels fondus. Son cœur fonctionne à haute température, sans eau sous pression, avec une chimie de sels qui participe directement à la sûreté.
Alvin vise à démontrer une brique technologique de quatrième génération capable de produire de l’électricité, mais aussi de la chaleur industrielle, avec une forte inertie thermique et une architecture conçue pour des puissances intermédiaires. - Jimmy Energy, de son côté, joue une carte beaucoup plus pragmatique avec JIMMY, un micro-réacteur à gaz hélium, de faible puissance, destiné presque exclusivement à la chaleur industrielle décarbonée. L’objectif n’est pas de transformer le système électrique, mais de remplacer rapidement des chaudières fossiles dans l’industrie, avec des unités compactes, répétables et plus simples à autoriser.
- Enfin, newcleo comme on l’a vu, se place encore ailleurs avec ses réacteurs LFR-AS-30 puis LFR-AS-200, des réacteurs rapides refroidis au plomb, conçus pour fonctionner avec du combustible recyclé. Leur ambition est systémique : produire de l’électricité pilotable tout en réduisant le volume et la radiotoxicité des déchets nucléaires à long terme, avec des installations plus puissantes et un calendrier assumé sur la décennie 2030.
Comparaison des trois réacteurs de Stellaria, Jimmy et newcleo :
| Entreprise | Nom du réacteur | Type de réacteur | Fluide de refroidissement | Puissance cible | Usage principal | Horizon visé |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Stellaria | Alvin | Réacteur rapide à neutrons | Sels fondus | Prototype (dizaines de MW) | Électricité + chaleur industrielle | Prototype vers 2030 |
| Jimmy Energy | JIMMY | Micro-réacteur modulaire | Hélium | Quelques MW thermiques | Chaleur industrielle décarbonée | Déploiement progressif fin des années 2020 |
| newcleo | LFR-AS-30 / LFR-AS-200 | Réacteur rapide à neutrons | Plomb liquide | 30 MW puis 200 MW | Électricité pilotable + recyclage du combustible | Premiers réacteurs début des années 2030 |
Sources : Données publiques de newcleo, Stellaria et Jimmy.
Image de mise en avant : Représentation d’artiste du LFR-AS-200 de newcleo.





On trouvera toujours du monde pour ramasser des subventions…surtout dans le nucléaire, une spécialité de cette industrie.